LATREILLE Geneviève, Suzanne

Par Madeleine Singer

Née le 26 mai 1929 à Lyon (IVe arr.), morte le 11 août 1982 à Lyon ; conseillère d’orientation, puis professeur de psychologie sociale à l’Université ; membre du comité national du Syndicat général de l’Éducation nationale (SGEN) de 1955 à 1964.

Geneviève Latreille était la troisième des dix enfants d’André Latreille, professeur d’histoire à l’Université de Lyon, qui joua un rôle actif dans les Semaines sociales, la Paroisse universitaire, le Centre catholique des intellectuels français. Il fut membre du Mouvement républicain populaire (MRP) pendant qu’il était, du 27 novembre 1944 au 22 avril 1945, conseiller pour les affaires religieuses dans le gouvernement de De Gaulle. Plus tard, dans les années soixante, il appartint au cercle Tocqueville. Après des études secondaires au lycée de Poitiers, Geneviève Latreille alla en Terminale au lycée Edgar Quinet de Lyon, sa ville natale où sa famille était revenue : elle y passa le baccalauréat en 1945. Elle fréquenta alors l’Université de cette ville et obtint en 1948 une double licence (lettres et droit), puis un DES d’économie politique. Entrant en 1950 à l’Institut national d’orientation professionnelle (INOP), elle en sortit en 1952 avec le diplôme d’État de conseillère d’orientation. Elle exerça alors pendant dix ans à Valence (Drôme) tout en s’absentant de 1954 à 1955 pour une mission à l’université de Chicago où elle travailla avec Carl Rogers, le psychologue américain qui allait aiguiser chez elle la préoccupation des personnes. Comme le dit au moment de ses funérailles son amie Hélène Reboul, elle confiait parfois que ces années dans la Drôme avaient été les plus heureuses de sa vie : elle y mit toutes ses forces pour aider, entre autres, des enfants nés dans des milieux paysans modestes à accéder à une formation adaptée à leurs possibilités.

Après deux années (1962-1964) comme formatrice au centre d’application de l’INOP à Paris, elle devint assistante, puis professeur de psychologie sociale à l’université de Lyon II. En même temps, à partir de 1967, elle créa, puis dirigea un Centre de formation des conseillers d’orientation à l’École pratique de psychologie de la Croix-Rousse où elle enseignait, École qui devint en 1973 l’Institut de psychologie et des sciences de l’éducation, rattaché en qualité d’UER à l’université de Lyon II. Geneviève Latreille y avait soutenu en 1965 une thèse de troisième cycle en sociologie, Orientation professionnelle et système scolaire, puis en 1979 elle présenta en Sorbonne une thèse d’État, La naissance des métiers dans la France contemporaine (1950-1975). Dès 1965 elle s’était intéressée à la formation permanente des infirmières en prenant l’initiative de créer un diplôme d’enseignement infirmier supérieur en association entre l’université de Lyon II, l’École internationale d’enseignement infirmier supérieur et les Hospices civils de Lyon. Elle obtint en 1972 la transformation de ce diplôme en maîtrise des sciences et techniques sanitaires et sociales. Elle contribua aussi à la création du DUPS (diplôme universitaire de pratique sociale) qui ouvrait les portes de l’Université aux professionnels ayant plus de cinq ans d’ancienneté. C’est elle qui aura l’initiative de la création en France des Cellules d’accueil pour l’information et l’orientation des étudiants (CELAIO de l’université de Lyon II en 1973). Elle contribua également à l’instauration du DEUG « à orientation progressive » qui permettait aux étudiants de réfléchir eux-mêmes sur leur avenir. Elle devint enfin en 1979 vice-présidente de l’université de Lyon II, chargée de la pédagogie, lourde charge que sa maladie l’obligea à quitter à l’automne 1980.

Intervenante recherchée dans les congrès internationaux, Geneviève Latreille enseigna souvent au Québec, en particulier à l’université de Laval. Une revue lyonnaise, L’indécis, a publié en septembre 1997 le texte d’une conférence faite par elle en mars 1955 à l’École d’orientation du Québec : elle y montrait « Ce que la sociologie pourrait apporter à l’orientation professionnelle ». Lors du congrès international de psychologie appliquée, à Montréal, en juillet 1974, elle fit une communication sur « l’évolution des conceptions en ce qui concerne les buts du Counseling d’orientation en France depuis 25 ans ». L’année même de sa mort, elle devait participer à un colloque au Canada. Elle fit donc connaître en France à partir de 1975 les travaux américains et québécois sur l’orientation éducative, « Activation du développement vocationnel et personnel » (ADVP). Cette approche nouvelle allait exercer une influence profonde et renouveler les pratiques ainsi que les politiques d’orientation dans plusieurs pays d’Europe jusqu’à aujourd’hui.

Jéciste pendant ses études secondaires ainsi qu’en Faculté, elle fut pendant son séjour à l’INOP secrétaire générale de la JECF Lycées-Facultés et appartint ensuite à la Paroisse universitaire. En outre en 1962, elle s’engagea définitivement dans un institut séculier de la famille Charles de Foucault, Jésus-Caritas, au sein duquel elle eut des responsabilités de formation ; elle fut pendant 17 ans membre du Conseil international de l’institut. Aussi, peu avant sa mort, fit-elle partie d’un groupe d’anciennes jécistes qui rassemblèrent des témoignages sur la JECF (1930-1965). Elle-même rédigea le chapitre inaugural : « Portons à travers les écoles » dans lequel elle évoquait sa rencontre à l’automne 1951 avec le Cardinal qui était sur le point de « suspendre » la JECF dans son diocèse. « Secrétaire générale tout récemment « mandatée », j’eus à plaider le dossier du mouvement, sans bien savoir de quoi on l’accusait. Le Cardinal Feltin m’a écoutée longuement, puis a fait glisser dans sa corbeille à papier le texte déjà rédigé et signé (qui suspendait le mouvement dans son diocèse), en murmurant : « jamais, depuis le RP (Yves) de Montcheuil, je n’avais entendu parler ainsi de la JECF » ».

Dès son arrivée au Centre d’orientation de Valence, Geneviève Latreille dut adhérer au syndicat CFTC de l’Orientation qui avait été fondé par Jean Heudier car elle écrivait seize mois plus tard : « Arrivée dans la Drôme en octobre 1952, j’ai très rapidement, grâce à l’UD-CFTC, fait connaissance avec un département dont j’ignorais tout et l’accueil qui m’est toujours réservé par les militants et responsables CFTC fait qu’en aucune manière, je ne me suis sentie isolée ou en position d’infériorité vis-à-vis de mes collègues adhérant au SNET ». Le syndicat CFTC de l’Orientation s’intégrant en 1953 dans le SGEN, Geneviève Latreille écrivit dès le mois de novembre un long article pour École et Éducation car le projet de réforme de l’enseignement présenté par le ministre André Marie à l’Assemblée nationale ne faisait allusion au concours des services d’orientation que dans le titre III consacré à l’Enseignement professionnel. Certes à cette époque, les centres d’orientation étaient encore rattachés à l’Enseignement technique, mais Geneviève Latreille montrait qu’ils étaient « au service de tous les ordres d’enseignement ou plus exactement de tous les jeunes, quelle que soit leur formation antérieure » ; elle déplorait en effet de trouver chaque année dans les écoles primaires des élèves qui auraient dû passer plus tôt dans le secondaire. Elle fit suivre cet article d’une étude sur « les possibilités et limites de l’orientation professionnelle » : éclairant le consultant sur ses aptitudes, le conseiller pouvait corriger l’appréciation de l’instituteur ou des parents qui jugeaient l’enfant brillant par rapport aux autres élèves d’une modeste école de village, ou médiocre par rapport à des frères et soeurs très doués. Mais G. Latreille déplorait l’âge trop tardif des examens systématiques imposés par la loi ainsi que le très petit nombre des conseillers qui devaient donc effectuer trop d’examens (500 en moyenne par an).

Dès lors pendant huit ans, c’est-à-dire jusqu’à sa nomination au centre d’application de l’INOP, Geneviève Latreille traita trois ou quatre fois par an dans le bulletin syndical tous les problèmes de l’Orientation, les plus importants comme les plus modestes, tels que le refus en 1959 par certains trésoriers-payeurs départementaux de régler les frais de voyage des conseillers qui devaient effectuer au minimum une visite trimestrielle dans chaque chef-lieu de canton et tenir des permanences plus nombreuses dans les villes de quelque importance. Elle se souciait évidemment du retard dans la publication de leur statut qui sortit enfin le 7 avril 1956. Elle insistait bien entendu avec Jean Heudier sur la nécessité non seulement de développer, mais aussi d’unifier les services de psychologie, d’orientation et de documentation scolaire car on ne peut, disait-elle, « orienter sans documenter ».

Aussi participa-t-elle activement à la mise au point des positions du SGEN sur la réforme de l’enseignement. Elle prépara le congrès de 1956 par la publication d’un long questionnaire qui interrogeait ses collègues sur leur contribution aux commissions pédagogiques du SGEN dans leur secteur. Pendant ce congrès, elle veilla à ce que la motion adoptée mentionnât que, comme l’avait dit le rapporteur Raymond Létoquart*, les conseillers d’orientation n’étaient pas réservés aux jeunes se destinant à l’enseignement technique, mais devaient être à la disposition de tous les élèves dès la deuxième année des classes d’orientation. Au cours du débat, elle montra que, pour le second degré, la collaboration entre professeurs et orienteurs était particulièrement nécessaire quand il y avait un désaccord entre le premier examen psychologique et l’appréciation des enseignants. Comme toutes ces tâches exigeaient de nombreux orienteurs, G. Latreille déplora fréquemment l’insuffisance des créations de postes ; elle regrettait en 1958 qu’on n’ait admis à l’INOP que quarante-huit candidats alors qu’il y en avait plus de 200 et indiquait en juin 1959 comment on pouvait prévoir les besoins en conseillers d’orientation « dans les dix années à venir ».

À partir du comité national de décembre 1955 où elle intervint sur l’action revendicative, elle siégea dans cet organisme jusqu’en 1964. Quand la section de l’Orientation se dota en 1956 de délégués académiques, elle se chargea de Grenoble et participa dès lors au bureau de la section, recevant la correspondance destinée à la chronique de l’Orientation dans Syndicalisme universitaire. Elle devint en 1958 l’un des deux secrétaires adjoints à Jean Heudier. Aussi organisa-t- elle en septembre 1959 avec M. Andrey, chef de travaux de psychologie à la faculté des lettres de Grenoble, une réunion de psychologues scolaires, conseillers d’orientation et documentalistes du Bureau universitaire de statistiques (BUS) : les 17 participants définirent les objectifs d’une collaboration entre des activités qui sont complémentaires et préparèrent pour le 5 décembre suivant une réunion à Vienne (Isère) sur le passage de l’école primaire à la Sixième.

Lorsque s’étaient déroulées pour la première fois le 25 janvier 1957 les élections à la commission administrative paritaire nationale (CAPN) de l’Orientation, Geneviève Latreille figura sur la liste SGEN en deuxième position, derrière le secrétaire- adjoint Piégay. Si cette liste n’eut pas d’élu, elle se plaça devant celle de FO, G. Latreille ayant obtenu, outre 71 bulletins complets, 12 suffrages supplémentaires. Ce n’est qu’en 1973 que le SGEN remporta un premier siège dans cette CAPN, puis un deuxième en 1982. Mais ces résultats n’auraient pas été acquis sans le travail des pionniers dont G. Latreille fit partie.

Elle travaillait en même temps au sein de la CFTC. En janvier 1954, elle rappelait que, lors du dernier congrès interdépartemental CFTC Drôme- Ardèche, elle avait proposé une motion de défense de l’Orientation qui fut adoptée à l’unanimité ; on lui demanda alors de prendre la responsabilité de toutes les études se rapportant aux questions locales de main- d’oeuvre, apprentissage, reclassement professionnel. Elle put fournir au bureau départemental CFTC une vue d’ensemble de la population active du département avec sa répartition par branche professionnelle, etc. Deux ans plus tard, quand l’Union départementale de la Loire organisa en mai 1956 une réunion sur la « formation professionnelle et l’avenir des jeunes », on fit appel à elle pour un exposé sur « l’évolution des métiers et des industries ». Aussi lorsque le Haut comité de l’orientation et de la formation professionnelle fut créé le 29 janvier 1962, elle représenta la CFTC dans l’un des quatre groupes de travail : le sien devait étudier « les besoins à court terme à tous les niveaux de qualification ».

Arrivant en 1962 dans la région parisienne, G. Latreille prit une part plus active à l’animation de la section nationale. Ainsi en avril 1964, elle envoya aux adhérents une circulaire qui relatait le travail de l’Orientation au congrès de mars à Lyon et complétait le compte rendu donné dans Syndicalisme universitaire. Elle signa avec Jean Heudier et Hélène Angeville la circulaire du 11 juin 1964 qui donnait des instructions relatives à la grève lancée de façon unilatérale par le SNET qui refusait de participer aux examens d’entrée à l’Institut national des sciences appliquées (INSA).

Quand Geneviève Latreille devint professeur d’Université, sa contribution à l’action syndicale prit une autre forme et concerna la formation psychopédagogique des enseignants. Le SGEN ayant organisé sur ce thème en mars 1967 une session de cinq jours qui réunit à Lyon 69 collègues enseignant des jeunes de 10 à 18 ans, G. Latreille y fit un exposé sur « Evolution des intérêts et développement de la personnalité ». Elle rédigea ensuite pour Syndicalisme universitaire un compte rendu de la session et en donna les conclusions en utilisant notamment les réponses au questionnaire envoyé aux participants.

En Mai 1968 elle eut un rôle actif sur le terrain et dans les assemblées syndicales. La faculté des lettres de Lyon était occupée par les étudiants, infiltrés par des casseurs qu’on surnommait les Katangais ; G. Latreille couchait à la faculté pour surveiller tous ces jeunes, éviter les débordements et jouer un rôle médiateur avec la police. Peu d’enseignants alors avaient ce courage.

Soucieuse de s’engager sur tous les plans, Geneviève Latreille avait adhéré au Parti socialiste unifié (PSU) dès sa création en 1960 et participa aux réunions pendant quelques années, tant que ses autres activités lui en laissèrent le loisir. Elle était officier des Palmes académiques.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87517, notice LATREILLE Geneviève, Suzanne par Madeleine Singer, version mise en ligne le 16 avril 2010, dernière modification le 16 avril 2010.

Par Madeleine Singer

ŒUVRE : outre la thèse de troisième cycle (publiée en 1966 par le CNRS) et la thèse d’État (publiée en 1980 par les Presses universitaires de Lyon), notons Les chemins de l’orientation professionnelle. Trente années de lutte et de recherches, Presses universitaires de Lyon, 1984. — Le chapitre I de Témoignages pour une histoire de la jeunesse étudiante chrétienne féminine 1930-1965, éd. Les amis de la JECF, impr. Bayard Presses, 1981. — Trente et un articles scientifiques et des contributions à des revues militantes diverses.

SOURCES : M. Singer, Histoire du SGEN, Presses universitaires de Lille, 1987. — École et Éducation (1953-1955). — Syndicalisme universitaire (1955-1968). — Introduction de G. Broyer, directeur CEFCO de Lyon, pour Les chemins de l’orientation professionnelle. — Lettres de Robert Solazzi (il fut jusqu’à la retraite directeur du Centre d’application à l’Institut de formation de conseillers d’orientation, université Lyon II) à M. Singer, 27 août 1998, 21 septembre 1998, 27 septembre 1998 (il y avait joint divers documents). — Lettres de Marie-Louise Rostagnat (sœur de G. Latreille) à M. Singer, 15 mai 1995, 9 juin 1998, 25 juin 1998, 27 août 1998 (archives privées).

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