PHILIP André, Jean, Louis

Par Christian Chevandier, Gilles Morin

Né le 28 juin 1902 à Pont-Saint-Esprit (Gard), mort le 5 juillet 1970 à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) ; universitaire ; militant socialiste chrétien du Rhône puis de la Seine ; vice-président de la Fédération Française des Étudiants Chrétiens ; député socialiste SFIO (1936-1940 ; 1945-1951) ; conseiller général de Lyon 11e (1937-1940) ; membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme (1937-1947) et de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (1937-1940) ; membre du comité directeur de Libération-Sud ; Commissaire à l’Intérieur et au Travail du CFLN (juin-novembre 1943) ; commissaire d’État chargé des relations entre l’Assemblée Consultative et le CFLN puis le GPRF (novembre 1943-septembre 1944 puis GPRF) ; ministre de l’Économie nationale et des Finances 24 janvier-13 juin 1946 (cabinet Gouin) ; ministre de l’Économie nationale, décembre 1946-octobre 1947 ; député (1936-1942, Assemblée consultative provisoire, 1945-1951) ; membre du comité directeur de la SFIO (1944-1947 ; 1948-1957) ; membre du comité politique national du PSU (1960-1962) ; conseiller économique et social (1951-1958) ; animateur des gaullistes de gauche.

André Philip était issu, du côté de sa mère, d’une très ancienne famille protestante cévenole qui quitta la France pour l’Écosse lors de la révocation de l’Édit de Nantes pour y revenir au XVIIIe siècle. Son père, officier de carrière, décéda en 1911 et c’est sa mère qui assura l’éducation du jeune André, choisissant de l’élever dans le protestantisme. Elle favorisa aussi un parcours universitaire brillant, avec l’acquisition d’une connaissance du monde qui en fit une exception dans la classe politique française de son temps.

André Philip débuta ses études secondaires au lycée de Marseille (il y fut très influencé par son professeur de philosophie, René Le Senne). Il passait ses étés en Allemagne où il apprit à maîtriser la langue.

Accomplissant ses études supérieures à Paris en travaillant à mi-temps chez un avoué, Philip obtint en 1922 une licence de droit, un diplôme de l’École libre des sciences politiques et un autre d’études supérieures de philosophie à la Sorbonne. Passionné par les questions ouvrières, il s’était rendu à Londres à la Maison de l’Institut de France deux étés de suite, en 1921 et en 1922, où il apprit l’anglais. Il se consacra aux problèmes des travailleurs anglais et rédigea sa thèse pour le doctorat en sciences économiques sur le mouvement Guild-socialism qu’il présenta deux ans plus tard. Il publia ensuite un ouvrage sur l’expérience du gouvernement travailliste. En 1924, il soutint une deuxième thèse, pour le doctorat en droit et sciences juridiques, qui était consacrée au droit des syndicats et à l’action corporative.

Grâce à une bourse, Philip passa deux ans aux États-Unis où il fut ouvrier agricole, puis ouvrier d’usine, puis employé de l’Université de Columbia. Il s’intéressa au problème du taylorisme, à la condition ouvrière et au rôle des syndicats aux USA. A son retour en France, contrairement aux désirs de sa mère, il refusa de préparer l’Inspection des finances et se présenta avec succès au concours d’agrégation. Après avoir été refusé du fait de son jeune âge en 1924 — il avait été le premier ajourné — il fut reçu premier à l’agrégation d’économie politique en 1926, à vingt-quatre ans. Il fut alors nommé professeur à la faculté de droit de Lyon.

Membre de la fondation Rockefeller, André Philip fit des conférences aux États-Unis, à l’Institut international d’éducation. En 1927, il publia Le problème ouvrier aux États-Unis, ouvrage très critique envers l’évolution du capitalisme américain ; il y parlait de « dictature capitaliste » et ironisait à propos de la statue de la Liberté, écrivant que les Américains « ont adopté l’habitude française d’élever des monuments à leurs morts illustres ». En 1928-1929, il se rendit en Inde, où il rencontra Rajiv Gandhi, et publia à son retour un livre sur l’administration anglaise et sur les problèmes indigènes.

Ses premiers engagements allèrent à la Fédération des étudiants protestants dont il devint président et à la Fédération française des étudiants chrétiens dans laquelle il milita de 1920 à 1924 et dont il fut vice-président. Il adhéra également aux Étudiants socialistes en 1920, participant activement aux polémiques qui précédèrent le congrès de Tours. Plus tard, il affirma que son protestantisme avait déterminé son engagement politique, que son choix du socialisme résultait d’une analyse économique. Protestant, il était un des rares intellectuels socialistes qui conserva toute sa vie, outre sa foi, des liens avec son milieu d’origine. Il fut un des animateurs du mouvement social chrétien et de la presse chrétienne sociale durant plus de quarante années, membre notamment de l’Union des socialistes chrétiens fondée en 1908 par le protestant Paul Passy. Il présida aussi très longtemps la commission des affaires internationales de la Fédération protestante de France. En 1969, à la faculté de droit de Rouen, dans une de ses dernières conférences intitulée « Valeurs, conviction et action », il déclara : « Ce qui m’a guidé, c’est une foi calviniste (d’un Calvin un peu réchauffé par le soleil du midi). » Il ajoutait que Romain Rolland, Jean Jaurès, Charles Péguy et le pasteur Karl Barth avaient eu une influence déterminante sur lui. Du calvinisme, il avait intégré dans sa philosophie politique les notions d’engagement, de recherche individuelle, de primauté de l’individu, valeurs qu’il développa dans son action et ses écrits. Il consacra l’essentiel des années 1920 à 1940 à la réflexion et à l’élaboration d’une « pensée politique ».

Tout d’abord rallié au marxisme dans les années 1923-1924, Philip fut ensuite influencé par le mouvement fabien anglais. Puis, ayant lu Henri de Man sur les conseils de Bernard Lavergne, il se fit le propagateur en France des idées du théoricien socialiste belge. Il publia, en 1928, Henri de Man et la crise doctrinale du socialisme, résumé, relu et approuvé par le théoricien belge de son ouvrage majeur Zur Psychologie des Sozialismus (traduit en français en 1927 sous le titre Au-delà du marxisme). Il devint un des représentants du groupe des « planistes » et publia de nombreux ouvrages ou brochures, pacifistes, planistes, ou à caractère social comme Le christianisme et la paix, La crise et l’économie dirigée, Le socialisme et les classes sociales. Parallèlement à ces activités, Philip s’inscrivit au barreau pour défendre les objecteurs de conscience et anima des cours dans des écoles d’éducation syndicale et ouvrière où il donnait des conférences. Citons notamment « Socialisme et christianisme », prononcée en 1930 à l’École socialiste de Paris et « Trade-unionisme et syndicalisme », dont il tira des ouvrages. Il était aussi président de la section française des socialistes chrétiens. Il participa aux séminaires de Pontigny ; à la semaine de septembre 1934, il présenta le rapport sur la nationalisation du crédit.

André Philip participa en 1929 au congrès de Nancy de la SFIO au nom de la Fédération du Rhône mais son discours « social-chrétien » déplut à ses camarades, très pointilleux en matière de laïcité qui refusèrent par la suite de le déléguer de nouveau à un congrès national. Aussi, siégea-t-il aux congrès suivants comme délégué de la Fédération de l’Ardèche, à majorité protestante. Opposé à la participation ministérielle que défendait la majorité des élus, il collabora occasionnellement à la Bataille socialiste et participa à l’activité de Révolution constructive dont il était un des inspirateurs ; il préfaça le troisième Cahiers publié par ce courant.

André Philip fut aussi un membre actif du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Théoricien, propagandiste, enseignant, intellectuel engagé, il ne dédaignait pas pour autant le combat politique sur le terrain. Il posa sa candidature pour la première fois aux élections générales de mai 1926 dans le district ouvrier de la Guillotière à Lyon, puis fut candidat à une élection partielle en 1931. Il se présenta aux élections législatives de 1932 dans la troisième circonscription de Lyon, mais fut battu, obtenant 1 462 voix sur 12 445 inscrits, le candidat radical-socialiste, Alfred-Jules Julien, étant vainqueur avec 5 147 suffrages. Après être arrivé en tête et avoir mis en ballottage aux élections municipales de 1935 Édouard Herriot, maire de Lyon, il prit sa revanche aux élections législatives de mai 1936 dans la 4e circonscription de Lyon ; arrivé derrière le candidat radical Rolland (2 198 voix contre 2 428) au premier tour, il bénéficia du désistement du candidat communiste et gagna au second tour par 3 280 voix contre 2 936 à Rolland.

Dès le premier mandat, son action parlementaire fut importante : membre de la commission des Finances et de la commission spéciale chargée d’examiner les projets de lois sociales, il rapporta notamment deux projets de loi essentiels pour les réformes du Front populaire — la semaine de quarante heures dans les établissements industriels et commerciaux et la fixation de la durée du travail dans les mines — et présenta le budget général des Travaux publics en 1936, 1937, 1938 et 1939, apparaissant rapidement comme un des rares élus socialistes spécialistes des problèmes financiers. Au nom du groupe, il interpella le gouvernement Daladier sur sa politique financière et économique le 15 mai 1939, critiqua la politique de stagnation persistante de l’économie — à l’exception des industries de guerre — et le recours aux décrets-lois. Il fut membre de la sous-commission d’enquête parlementaire sur la situation en Afrique du Nord, prévue par le programme du Front populaire. Il milita également activement dans le Comité pour l’enquête sur les procès de Moscou et organisa à Lyon un meeting sur ce thème en février 1937.

Il fut élu conseiller général du Rhône (11e canton de Lyon) en 1937 et le demeura jusqu’en 1940.

Devant la montée des périls, André Philip abandonna les thèses pacifistes avant les accords de Munich auxquels il s’opposa. Partisan de la motion Zyromski au congrès SFIO de Royan, il lança un appel pour la fusion avec la motion Blum. En septembre 1939, Philip s’engagea volontairement et fit la campagne de France comme agent de liaison auprès du corps expéditionnaire britannique à Arras. Envoyé en mission au début de 1940 aux États-Unis, il revint peu avant l’armistice. À Vichy, il fut un des trente-six députés socialistes à voter contre les pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940.

Démobilisé, André Philip reprit ses cours à la faculté de droit de Lyon pendant quelques mois, puis alla habiter au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire) où il s’occupa de réfugiés, notamment juifs. Il rédigea des « Conseils aux étudiants pour l’étude des auteurs classiques » qui s’inscrivaient dans l’esprit de résistance spirituelle, au même titre que les « Conseils à l’occupé » de Jean Texcier. Il impulsa l’activité résistante de ses camarades socialistes du Rhône et fut un des organisateurs du Comité d’action socialiste puis du Parti socialiste clandestin. Il s’investit dans le mouvement Libération-Sud, y faisant la liaison entre ce mouvement, les socialistes et les syndicalistes. Il eut, à ce titre, quelques contacts avec les responsables communistes avant l’invasion de l’URSS. Membre du Comité directeur de Libération-Sud, il aurait refusé de prendre la direction du mouvement à la veille de son départ pour Londres. Recherché par la police de Vichy et la Gestapo, il vécut durant deux mois dans le maquis. Il se rendit à Londres pour représenter la Résistance métropolitaine au sein du Comité national le 22 juin 1942.

Nommé commissaire national à l’Intérieur au Comité de Libération nationale en 1942 à Londres, il s’opposa à la majorité des adhérents du groupe Jean-Jaurès qui lui reprochaient de ne pas privilégier l’action du parti et de se rallier au général de Gaulle dans lequel il voyait un « symbole ». Avec la minorité du groupe, il s’efforça de « démocratiser » la France libre. Il fut aussi chargé d’une mission auprès de Roosevelt en vue d’obtenir la reconnaissance officielle de la France libre par les USA. Ce voyage fut un fiasco, André Philip rata son premier rendez-vous à cause d’un retard de transport et ne parvint pas à s’entendre avec le président américain sur la question de l’administration des territoires libérés lors d’une entrevue, le 20 novembre 1942. Débarqué à Alger avec le général de Gaulle le 30 mai 1943, il participa aux réunions restreintes avec le général Giraud qui aboutirent à la formation du Comité français de libération nationale (CFLN) dans lequel il fut désigné comme commissaire à l’Intérieur, le 3 juin 1943. Le 8 novembre 1943, il changea d’attribution, devint commissaire d’État du CFLN chargé des rapports avec l’Assemblée consultative provisoire et le demeura jusqu’au 9 septembre 1944.

Rentré à Paris après la Libération, André Philip devint un des personnages majeurs de la SFIO et du nouveau régime. Élu membre du comité directeur de la SFIO à la conférence des fédérations reconstituées tenue du 9 au 12 novembre 1944, il présida la commission « études et documentation » en 1944-1945 et siégea à la commission d’administration générale après le congrès de 1946. Favorable à une ouverture du parti aux membres de la Résistance et à une formation « travailliste », il se montra dès le début très réticent dans le débat sur la réalisation de l’unité ouvrière avec le PCF. Sa méfiance envers les communistes se manifesta encore lorsqu’il vota blanc dans le scrutin sur l’investiture de Maurice Thorez, le 4 décembre 1946.

Son activité parlementaire de 1944 à 1951 fut considérable. Il siégea à l’Assemblée consultative à partir du 7 novembre 1944, puis fut réélu député de la première circonscription du Rhône, aux deux Assemblées constituantes, le 21 octobre 1945 et le 2 juin 1946, puis en novembre 1946 à la première Assemblée de la IVe République. En novembre 1944, il avait été de nouveau désigné comme rapporteur général de la commission des Finances et du budget ; il y développa sans succès des thèses parallèles à celles de Pierre Mendès France sur une nécessaire rigueur. Le 30 décembre 1945, dans le débat sur le budget de 1946, il appuya, de tout son talent d’orateur, la demande présentée par son collègue de parti, Jean Capdeville, de diminution de 20 % des crédits d’armement. Cette exigence fut un des motifs du départ du général de Gaulle quelques semaines plus tard. Il présida la commission d’étude du problème des rapports entre l’enseignement public et l’enseignement privé, de novembre 1944 à février 1945, fut président de la commission de la Constitution à deux reprises, du 20 novembre 1945 au 20 janvier 1946, puis, après l’échec du premier projet de juin à novembre 1946. Il y imposa son style, son rythme et parfois ses idées.

Philip participa à trois gouvernements à direction socialiste. Nommé ministre de l’Économie nationale et des Finances par Félix Gouin le 26 janvier 1946, sur la recommandation expresse de Léon Blum, il assuma, avec un intermède de quelques mois — de juin à décembre 1946 — les mêmes attributions dans le cabinet Léon Blum ; dans le gouvernement de Paul Ramadier, il conserva l’Économie nationale mais perdit les Finances. Toujours « planiste » d’esprit, il se montra, dans cette période difficile où l’économie était à reconstruire, partisan de l’austérité et du dirigisme. Il tenta de mettre en place une baisse autoritaire des prix. Le ministre poursuivit les réformes de structures commencées sous le gouvernement précédent, (nationalisations de banques...), créa l’INSEE et le Conseil supérieur de l’Économie.

Pour n’avoir pas établi le bilan du gouvernement de Gaulle, pour s’être opposé aux hausses des salaires sans avoir pu contenir les hausses de prix en dépit de la tentative d’imposer une baisse autoritaire des prix de 10 % durant le ministère Blum, Philip fut critiqué par la gauche de son parti, le PCF et la CGT Devant les réserves suscitées par sa politique économique, il menaça de démissionner en avril 1947. Après avoir manifesté devant ses camarades du Comité directeur, en septembre 1947, son désaccord avec la politique suivie par le président du conseil Ramadier, il fut écarté du gouvernement, ainsi que François Tanguy-Prigent, lors de la dernière tentative de remaniement du gouvernement, le 22 octobre 1947. André Philip assuma dans les années qui suivirent la Libération de nombreuses autres fonctions : fondateur et directeur politique d’un éphémère journal, Cité-Soir, qui fit faillite en 1946 et dont il confia la gestion théorique à Charles Lancelle alors que sa situation était déjà compromise. Il fut président de la Fédération française des maisons de jeunes et de la culture de 1944 à 1968. Philip prit une part très importante à tous les débats portant sur l’organisation de l’Europe qui fut son grand combat dans les années suivantes. Élu président du comité exécutif international du Mouvement démocratique et socialiste pour les États-Unis d’Europe de 1950 à 1964, il était membre du bureau du Mouvement européen et directeur du bulletin la Gauche européenne. Il fut membre du Conseil économique de 1951 à 1958, au titre de la “Pensée française”.

Le rôle dans le Parti socialiste SFIO devenu pauvre en intellectuels restait important. En 1948, il s’était représenté aux élections au comité directeur, auquel il ne siégeait plus depuis 1946, et fut réélu régulièrement dans cette instance jusqu’au congrès de Lille en juillet 1956. Il présida la commission des affaires internationales de 1949 à 1953, mais quitta progressivement le premier plan de la scène nationale, surtout après 1951 où, battu aux élections législatives (sa liste ne recueillant que 5,8 % des suffrages), il ne siégea plus au Parlement. André Philip qui ne disposait plus d’implantation personnelle dans le Rhône, pour l’avoir négligée au profit de ses mandats nationaux et internationaux, milita désormais à Paris dans la quinzième section où il retrouva Marceau Pivert. Il était redevenu professeur à l’Institut d’études européen de l’Université de Sarrebruck. Excellent orateur, ce qui était alors rare dans le mouvement socialiste, cet homme mince et volubile, était populaire auprès des cadres : en 1948 il devança tous les candidats élus du comité directeur. Il apparaissait comme un original, souvent qualifié de « lunaire », dans une SFIO où la mesure était de rigueur. Dans les débats sur la CED, il fut ultra-européen et prit des positions pour la discipline qui lui furent reprochées par la suite. Il participa au lancement de l’hebdomadaire Demain qui devait être, pour lui, une importante tribune politique de la fin 1955 à la fin 1957.

Son originalité se manifesta notamment lors de la guerre d’Algérie. André Philip s’était intéressé très tôt aux questions coloniales mais ses positions avaient beaucoup évolué depuis son séjour aux Indes à la fin des années vingt. Avant guerre, il n’accordait pas de priorité à la question coloniale. Sa condamnation du colonialisme de conquête ou de maintien était le fait de son pacifisme. Durant la guerre, alors que le CFLN siégeait à Alger, il aurait suggéré à de Gaulle d’accorder à l’Algérie l’autonomie politique demandée alors par Ferhat Abbas. Il rédigea aussi à cette époque un projet de Constitution fort avancé sur les problèmes coloniaux, avant de se montrer un farouche partisan du fédéralisme lorsqu’il dirigeait la commission de la Constitution. Au comité directeur de février 1946, lors des premiers débats sur le statut de l’Algérie, il proposa la constitution de deux collèges, un pour les « gens instruits », le second pour les autres. Il se situait donc parmi ceux que l’on désignait alors sous le vocable de « libéraux » et non parmi les anticolonialistes, mais fut toujours un adversaire farouche de la répression. Le 22 septembre 1948, il dénonça à la tribune de l’Assemblée le déroulement du procès des parlementaires malgaches, les irrégularités commises et les horreurs de la répression française. En janvier 1956, il était de ceux qui poussaient Guy Mollet à assumer la direction du gouvernement et qui approuvaient les pouvoirs spéciaux, sans réserves. Cependant, il critiqua, au congrès socialiste de Lille en juillet 1956, l’utilisation qui était faite de ces derniers. Après avoir, dans un premier temps, soutenu le texte de Gaston Defferre et avoir été désigné à la commission des résolutions sur les mandats rassemblés autour de la Fédération des Bouches-du-Rhône, il se rallia, après le retrait de ce texte, à celui de la minorité Depreux-Verdier. Il présenta leur contribution lors du vote final.

La rupture définitive avec la direction socialiste se produisit à l’automne 1956. A son opposition politique, s’ajoutèrent le problème de l’intervention à Suez et la dénonciation de la torture. Là aussi l’attitude d’André Philip ne fut pas exempte de contradictions. Au comité directeur du 5 septembre 1956, il se montra favorable à une intervention contre l’Égypte. Pour André Philip, l’affaire de Suez agit comme un révélateur. Au congrès extraordinaire de la Fédération de la Seine et au conseil national de décembre 1956, il posa la question suivante : l’intervention en Egypte n’avait-elle pas facilité l’intervention en Hongrie en libérant les mains des Russes à l’Est ? La publication dans l’Express du 21 décembre de son discours au conseil national de la SFIO du 15 décembre lui valut d’être traduit devant le comité directeur le 22 janvier 1957. Son argumentation fut ensuite développée dans Le Socialisme trahi, qui constitue une référence classique, une des plus sévères condamnations du « molletisme » venue des rangs socialistes. Il fut sanctionné en 1957 par une suspension de délégation, puis fut exclu de la SFIO le 25 janvier 1958. Depuis 1957, il enseignait à la faculté de droit de Paris.

En mai 1958, hostile à un retour au pouvoir du général de Gaulle sous la pression de l’armée, André Philip lui écrivit pour lui demander de condamner l’acte d’Alger mais n’obtint qu’une sèche fin de non-recevoir. Le 28 mai, il était au premier rang de la manifestation républicaine. Depuis le début de l’année 1958, il participait activement aux activités des forums de l’Express avec ses amis minoritaires socialistes, les militants de l’UGS et les mendésistes. Militant à l’Union des forces démocratiques (UFD) avec ces groupes contestataires ainsi que le Comité des universitaires et la fraction de l’UDSR qui suivit François Mitterrand, il se prononça pour la formation d’un parti travailliste et la transformation de l’UFD en parti politique. Il rejoignit néanmoins ses amis minoritaires au PSA, sans illusions semble-t-il. Il participa au congrès du PSA de Montrouge en mai 1959, comme délégué de la Fédération de la Seine ; son discours fut publié en brochure. Il fut élu membre du CPN du PSU par son Ier congrès en avril 1960 mais se trouva très vite en désaccord avec cette organisation, notamment sur le référendum sur l’autodétermination de l’Algérie auquel il était favorable. Il donna sa démission le 1er juillet 1962 et se rapprocha du général de Gaulle.

André Philip avait déjà privilégié l’action en faveur de l’Europe et surtout celle en faveur des pays en voie de développement. En 1960 il présida la commission de synthèse du plan du Dahomey. En 1967, il fut détaché de la faculté de Droit et devint président du centre de développement de l’OCDE. En 1969, il se prononça pour le « oui » au référendum qui vit le départ du général de Gaulle, puis vota pour Michel Rocard au premier tour des élections présidentielles et pour Georges Pompidou au second.

André Philip avait épousé Mireille Cottart, fille d’un pasteur protestant, ils eurent cinq enfants entre 1925 et 1938.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87228, notice PHILIP André, Jean, Louis par Christian Chevandier, Gilles Morin, version mise en ligne le 8 septembre 2014, dernière modification le 8 septembre 2014.

Par Christian Chevandier, Gilles Morin

ŒUVRE : Pour une bibliographie complète, voir le livre dirigé par Christian Chevandier et Gilles Morin, cité infra, pp. 455-480. Parmi les nombreux ouvrages et études citons : Guild-socialism et Trade-unionisme, PUF, 1923. — L’Angleterre moderne, le problème social, l’expérience travailliste, Paris, Crès, 1925. — Le Problème ouvrier aux États-Unis, Paris, Alcan, 1927. — « Henri de Man et la crise doctrinale du socialisme » ; « Socialisme et christianisme », in Christianisme social, avril 1930. — L’inde moderne, le problème social et politique, Paris, Alcan, 1930. — « Le problème de l’or », Cahiers bleus, 1932. — Le christianisme et la paix, Je sers, 1932. — Le plan et l’économie dirigée, éd. de Cluny, 1935. — Trade-unionisme et syndicalisme, Paris, Aubier, 1936. — La crise et l’économie dirigée, Paris, éd. de Cluny, 1936. — L’Europe unie et sa place dans l’économie internationale, PUF, 1953. — La démocratie industrielle, PUF, 1955. — Le Socialisme trahi, Plon, 1957. — L’Europe au défi, Plon, 1959. — Pour un socialisme humaniste, Plon, 1960. — Histoire des faits économiques et sociaux, Aubier-Montaigne, 1963. — La gauche, mythes et réalités, Aubier-Montaigne, 1965. — Les socialistes, Paris, Le Seuil, 1967. — Mai 1968 et la foi démocratique, Aubier-Montaigne, 1968.

SOURCES : Arch. Nat., F/1a/3253 et 3355. ; F/1cII/140 et 297 ; F7/15510/4704 ; cartons de ses archives privées déposées aux Arch. Nat. à l’occasion du colloque de 2003, 624 et 625 AP — Archives A. Seurat. — Arch. de l’OURS, dossier personnel. — Rapports des congrès de la SFIO, 1938 et 1944-1959. — Directives, n° 2, 20 janvier 1958. — Livre d’or des 80. — Analyse et prévision, juillet-août 1969, conférence, « Valeurs, convictions et action ». — La Vie socialiste, 20 juin 1931. — Le Monde, 7 juillet 1970. — G. Bacot, André Philip, humanisme et socialisme, DES, Sciences politiques, Paris II, 1970. — S. Clouet, Révolution Constructive, Th. op. cit. —Dict. parl., en ligne — G. Lefranc, Le Mouvement socialiste sous la IIIe République, passim ; Le Front populaire, passim. — Loïc Philip, André Philip, Éd. Beauchesne, 1988. — Marc Heurgon, Histoire du PSU, Paris, édition de la Découverte, 1994, t. 1, 444 p. — Christian Chevandier, Gilles Morin, dir., André Philip, socialiste, patriote, chrétien, Actes du colloque de 2003, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, avril 2005. — Notice du DBMOF par Justinien Raymond.

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