KROPOTKINE Pierre (pseudonyme Levachoff)

Né à Moscou le 9 décembre 1842 ; mort à Dimitrov (à 60 km au nord de Moscou) le 8 février 1921. Savant et théoricien anarchiste. La biographie qui suit est, avant tout, celle du militant anarchiste français que fut Kropotkine.

Comparaissant au procès des anarchistes, dit des 66, Kropotkine se présenta lui-même aux juges lyonnais de la façon suivante (15 janvier 1883) :
« Mon père était propriétaire de serfs ou plutôt d’esclaves. Dès ma plus tendre enfance, j’ai vu se produire des faits semblables à ceux qu’a racontés un romancier américain dans La Case de l’oncle Tom. C’est du jour où j’ai vu les cruautés auxquelles était en but la classe des opprimés que j’ai appris à l’aimer. Je suis entré à seize ans à l’École des pages, et si dans la cabane des paysans j’avais appris à aimer le peuple, c’est à la cour que j’appris à détester les grands. En sortant de cette école, j’avais le choix entre les divers régiments.
« Je m’enrôlai dans les cosaques de l’Amour et je devins bientôt, à dix-neuf ans et demi, aide de camp du général gouverneur des provinces de Sibérie. Je pris part, en cette qualité, à toutes les réformes qui s’accomplirent dans ce malheureux pays. Mais je m’aperçus bientôt que le libéralisme du gouvernement russe était un masque et, en effet, quand éclata l’insurrection polonaise, un vent de fiévreuse réaction se déchaîna sur la Russie. Je m’adonnai alors aux travaux scientifiques et parcourus dans tous les sens le vaste empire de Russie.
« À vingt-six ans, je quittai définitivement l’armée et allai m’asseoir sur les bancs de la faculté de mathématiques de Saint-Petersbourg. Pendant ce temps, le mouvement social s’organisait en Russie. Des citoyens généreux eurent le courage d’élever la voix et de réclamer quelques libertés. La réponse du gouvernement fut simple ; les citoyens — j’étais du nombre [il demeura de 1874 à 1876 à la forteresse Pierre et Paul] — furent emprisonnés et mon frère, coupable de m’avoir adressé une lettre, fut, par mesure administrative, envoyé en Sibérie. Il y est encore. Pendant ma détention, qui dura deux ans, je composai un ouvrage sur La Période glaciaire. Le premier volume a paru sous les auspices de la Société des géographie ; les épreuves du second sont restées en prison [...]. Tombé gravement malade, je fus transporté à l’hôpital d’où je m’évadai et vins habiter la Suisse sous le nom de Pierre Levachoff... »
Kropotkine, qui, au cours d’un premier voyage en Europe en 1872, avait adhéré à l’Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale), participa activement à la vie de la Fédération jurassienne d’esprit libertaire. Au cours du congrès tenu par cette fédération à La Chaux-de-Fonds le 12 octobre 1879, il fit admettre le communisme comme but avec le collectivisme comme forme transitoire de la propriété et l’abolition de toutes formes de gouvernement et libre fédération des groupes producteurs et consommateurs. Au cours d’une réunion, sorte de petit congrès qui se tint le 12 septembre 1880, la « propagande par le fait » fut adoptée comme principal moyen d’action et avant tout sous son aspect terroriste, ce que ratifiera le congrès international tenu à Londres en juillet 1881.
Expulsé de Suisse à la demande du gouvernement russe pour avoir protesté contre l’exécution de cinq révolutionnaires, Kropotkine se fixa en France à Thonon et fut impliqué dans le procès des anarchistes de Lyon en 1883. Condamné à cinq ans de prison, il fut incarcéré à Clairvaux d’où il ne fut libéré qu’en 1886. Il évoqua ce séjour dans une lettre qu’il écrivit à Herzig le 30 juin 1886 (publiée dans Le Libertaire du 22 janvier 1932).
Kropotkine avait donc souscrit à la propagande par le fait que l’on confondit avec les actes terroristes. Il convient toutefois de noter que, dès 1891 au moins, donc avant même l’ère terroriste française de 1892-1894, Kropotkine mit en garde contre « l’erreur des anarchistes en 1881 » : « Un édifice basé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs », écrivait-il dans La Révolte du 18 mars 1891, et il invitait les compagnons à entrer dans les syndicats. Il apparaît ainsi comme un précurseur puisqu’il faudra dix ans aux anarchistes Pelloutier, Pouget, Delesalle pour bâtir la CGT. Écrivant le 14 décembre 1909 à Pouget qui venait, en collaboration avec Pataud, de publier Comment nous ferons la Révolution, il se félicitait qu’ils aient réalisé « l’utopie syndicaliste », « seule intégration possible des efforts communaux ». Toutefois, ce serait se méprendre que de faire de Kropotkine un syndicaliste révolutionnaire. Il demeurait anarchiste et dans une lettre à Grave, 3 juillet 1902 (cf. IFHS), qui s’était plaint « du mal que l’intérêt aux syndicats avait fait à la propagande anarchiste », il précisait : « quand je favorisais l’action dans les syndicats et que j’en démontrais la nécessité, c’est que je croyais à l’existence d’un noyau révolutionnaire qui verrait dans les syndicats un auxiliaire, et non pas l’objectif principal. L’auxiliaire est-il pris maintenant pour le seul et le principal but de la propagande, alors évidemment cela va mal. »
Et, pour y remédier, Kropotkine préconisait la constitution d’une nouvelle Internationale ouvrière, « quelque chose de grand, produisant impression, par ses congrès sur le grand public, et contenant dans son sein, liés entre eux par une alliance, les hommes révolutionnaires restés communistes », ce qui n’est pas sans rappeler les alliances secrètes bakouniniennes au sein de la Première Internationale.
Puis vint la guerre et l’internationaliste Kropotkine fut, en 1914, avec d’autres leaders anarchistes, un défenseur intransigeant de la cause des Alliés. Cette attitude « union sacrée », qui se concrétisa notamment par la signature du manifeste dit des Seize (cf. La Bataille, 14 mars 1916), leur valut d’être traités par d’autres compagnons et Malatesta, notamment, d’anarchistes de gouvernement. En ce qui concerne Kropotkine, il s’agissait non d’un reniement, mais de la mise en pratique d’une conception déjà exprimée.
Dans une mise au point qu’il avait adressée au Temps et qui parut le 31 octobre 1905, il écrivait en effet :
« Quiconque a vécu la réaction sociale et intellectuelle de ces trente dernières années comprendra pourquoi je pense que chaque fois qu’un État militaire en envahira un autre trop faible pour se défendre lui-même, les antimilitaristes de toutes les nations doivent se porter à sa défense ; mais surtout, ils doivent le faire pour la France, lorsqu’elle sera envahie par une coalition de bourgeoisies qui haïssent surtout dans le peuple français son rôle d’avant-garde de la Révolution sociale. »
En dehors de son attitude belliciste durant la Première Guerre mondiale, certains compagnons reprochèrent à Kropotkine un excessif optimisme qui lui fit considérer — il ne fut pas le seul — comme imminente la Révolution sociale et comme devant se régler aisément le problème de la production, les rapports villes-campagnes et palliant les inévitables mais provisoires difficultés, en conseillant aux Parisiens : « 25 journées de 5 heures — simple affaire de s’amuser un peu dans les champs — pour avoir ces trois produits principaux : pain, viande, lait » (cf. La Conquête du Pain).
En dépit de ces réserves, Kropotkine laissa un grand souvenir et R. Rolland lui rendit à sa mort cet hommage (Les Temps Nouveaux, mars 1921) : « Kropotkine a été ce que Tolstoï a écrit. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87121, notice KROPOTKINE Pierre (pseudonyme Levachoff) , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 11 novembre 2013.
Pierre Kropotkine
Pierre Kropotkine

ŒUVRE : En dehors des publications géographiques et de sciences naturelles, les seuls écrits politiques de Kropotkine constituent déjà un ensemble considérable. Bornons-nous à citer, parmi les études accessibles en langue française :
Collaborations : au Révolté, suivi de La Révolte, puis des Temps Nouveaux (1879-1914), Bibl. Nat. Fol. Lc 2/4 682, Fol. Lc 2/4 629, Fol. Lc 2/5 585.
Ouvrages : Paroles d’un révolté, préface d’Élisée Reclus, 1885, X-343 pp. — La Conquête du pain, préface d’Élisée Reclus, Paris, 1892. XV-299 pp. — Autour d’une vie, préface de G. Brandès, Paris, 3e édit, 1902, XXI-528 pp. — L’Entr’aide, un facteur de l’évolution, Paris, 1906, XVII-390 pp. — La Grande Révolution, 1789-1793, Paris, 1909, VIII-749 pp. — Champs, usines, ateliers, Paris, 1910, XVII-486 pp. — La Science moderne et l’anarchie, Paris, 1913, XI-391 pp.

SOURCES : citées dans la biographie.

ICONOGRAPHIE : Les Temps Nouveaux, numéro spécial consacré à Pierre Kropotkine, mars 1921.

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