TORTELIER Joseph, Jean-Marie

Né à Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine) en 1854 ; mort à Eaubonne (Seine-et-Oise) le 1er décembre 1925 ; ouvrier menuisier ; orateur anarchiste, propagandiste de la grève générale.

Du compagnon Tortelier nous ne savons que peu de chose. Populaire orateur de réunions publiques, il n’a laissé aucun écrit, ni brochure, ni correspondance. Cet oublié est pourtant un militant de premier plan qui a sa place à côté des Pelloutier, Pouget, Delesalle, Monatte, venus de l’anarchisme et bâtisseurs de la CGT.
Le père de Joseph Tortelier, facteur, mourut jeune ; la mère demeura seule avec quatre enfants à élever. Joseph, à onze ans, débuta son apprentissage de menuisier, son instituteur l’aidant à compléter son instruction. À dix-huit ans, il fit venir sa mère et ses sœurs à Rennes puis se maria.
Ce n’est que dix ans plus tard, en 1882, qu’apparaît le militant Tortelier, un des signataires de la commission d’augmentation des salaires de la Chambre syndicale des ouvriers menuisiers. Il fut, cette année-là, délégué des ouvriers menuisiers en bâtiment de la Seine au congrès de Saint-Étienne et il se rangea parmi les « possibilistes ».
Nous retrouvons Tortelier l’année suivante au début de la crise économique qui sévit jusqu’en 1887 et entraîna un important chômage. C’est en effet le syndicat des menuisiers dont Tortelier était un des animateurs qui organisa la manifestation des sans-travail du 9 mars 1883 à l’Esplanade des Invalides. Dispersés, les manifestants se regroupèrent et dévalisèrent quelques boulangeries. Des arrestations suivirent et les organisateurs de la manifestation passèrent en correctionnelle. Tortelier fut condamné le 3 avril à trois mois de prison, peine confirmée en appel. Il déclara alors « qu’il ne démordrait pas de ses idées révolutionnaires. Quand on ne donne pas de moyens d’existence à l’ouvrier, ajouta-t-il, il a le droit de prendre où il trouve » (Le Voltaire, 15 août 1883).
À cette époque, Tortelier ne se déclarait pas anarchiste, mais « socialiste révolutionnaire » ou encore « communiste ». Il participait à de nombreuses réunions et l’informateur de police qui assista à celle qui se tint à Saint-Germain-en-Laye le 5 août lui trouva « un timbre de voix agréable et un physique doux, ce qui paraît donner plus de saveur, auprès des vrais frères qui se trouvent à la réunion, à ses excitations à la révolte, au bouleversement et à la destruction, par tous les moyens possibles, de ce qui existe » (sic). Quant à Mermeix (op. cit.), il l’a vu ainsi vingt ans plus tard : « Homme de taille courte, d’encolure puissante, aux gestes brusques, à la voix rauque, toujours débraillé dans son costume. Peut-être pas méchant, il avait l’air rude et même un peu effrayant », mais un informateur de la police estimait que « son genre familier, un peu trivial même, son air « copain » lui donnent accès dans tous les milieux ouvriers où il est généralement écouté ».
En août 1884, Tortelier, avec deux autres ouvriers menuisiers, fut membre de la délégation qui se rendit en Suède à l’Exposition internationale ; chacun d’eux avait reçu 1 000 f du conseil municipal pour frais de déplacement.
C’est au cours de cette même année 1884, que Tortelier devint anarchiste. Lors d’un meeting tenu à Paris le 14 octobre, il expliqua pourquoi : « C’est une question de milieu. Ceux qui parmi les révolutionnaires croient à l’efficacité de la panacée parlementaire sont dans l’erreur. » Plus tard, il raconta à Pierre Monatte « comment il avait été gagné aux idées anarchistes, un jour qu’il était allé faire, pour le parti allemaniste, une réunion aux ardoisiers de Trélazé. Les compagnons de ce vieux foyer révolutionnaire l’avaient entrepris toute une nuit et l’avaient conquis » (cf. La Révolution prolétarienne, février 1926).
Selon un rapport sur « l’organisation des forces socialistes révolutionnaires à Paris » rédigé fin 1887, Tortelier fréquentait alors différents groupes anarchistes et notamment celui de « La Panthère des Batignolles » créé en octobre 1882, auquel appartint Clément Duval : ce dernier comparut devant les assises de la Seine le 11 janvier 1887 et fut condamné à la peine de mort, peine commuée en travaux forcés à perpétuité, pour avoir opéré « une reprise individuelle » dans un hôtel particulier, rue de Monceau. Tortelier se déclara l’ami de Duval et se plaignit qu’on l’ait empêché de témoigner en sa faveur.
Tortelier fut un des animateurs de la Ligue des Antipatriotes fondée en août-septembre 1886 et de la Ligue des Antipropriétaires. Mais c’est en tant que propagandiste de la grève générale qu’il joua un rôle de premier plan. Cette idée n’était pas inconnue et on la rencontre dès le XVIIIe siècle et la Révolution française. Avec les congrès de la Première Internationale, elle fut à l’honneur puis disparut en même temps que l’Internationale elle-même. C’est en 1886 qu’elle resurgit aux États-Unis au temps des luttes menées pour la journée de huit heures. Des États-Unis l’idée passa en France deux ans plus tard. Les rapports de police, attentivement étudiés, permettent de préciser le rôle joué dans cette renaissance par Tortelier qui s’est rendu aux États-Unis pour une série de conférence comme en atteste un compte-rendu très détaillé dans Le Réveil des mineurs publié en Pensylvannie
Le mot apparaît le 9 août 1888 au cours d’une réunion tenue salle du Commerce, 94, rue du Faubourg-du-Temple, en pleine grève des terrassiers. Quatre cents auditeurs sont venus entendre les orateurs — Louise Michel, Malato, Tortelier — développer en termes presque identiques la même idée, à savoir que seule la grève générale est capable de conduire à la Révolution sociale. Tortelier, en particulier, affirma : « Ce n’est que par la grève universelle que l’ouvrier créera une société nouvelle, dans laquelle on ne trouvera plus de tyrans. » Et les meetings de succéder aux meetings. En novembre, Tortelier se rendit à Londres avec l’anarchiste Viard, délégué par la chambre syndicale des Hommes de peine, pour assister au congrès corporatif international et il y développa son point de vue sans réussir d’ailleurs à le faire adopter. Si donc Tortelier ne fut pas l’inventeur ou le réinventeur de la grève générale, du moins en fut-il l’apôtre le plus tenace en dépit d’oppositions résolues parmi les compagnons souvent réservés à cette époque sur l’entrée des anarchistes dans les groupements corporatifs. Mais Tortelier ne se décourageait pas et, deux ans durant, il revint sans cesse à sa « marotte de la grève générale », selon le mot de « Jean », un informateur de police. S’est-il rendu aux USA vers 1890 pour une tournée de conférences ainsi qu’on l’a dit ou écrit parfois (cf. Plus Loin, 15 janvier 1926, par exemple) ? Rien n’est moins certain.
Cependant, l’idée de grève générale était reprise par Pelloutier d’une part qui s’en fera le champion au congrès régional de l’Ouest en septembre 1892, tandis qu’à la même date, à Marseille, au 5e congrès de la Fédération nationale des syndicats, Aristide Briand en sera l’éloquent défenseur. La question était désormais posée. En juillet 1893, au congrès national des Chambres syndicales et groupes corporatifs ouvriers, Tortelier intervint une fois encore en faveur de la grève générale « immédiate ». Tortelier ne fut plus délégué à aucun congrès national, après 1893. Comme beaucoup de pionniers, il fut à la tâche, mais non à l’honneur, et il ne lui aura pas été donné d’assister aux grands congrès qui jalonnèrent la montée des forces syndicales : Bourges (1904) et Amiens (1906).
Après 1893, les principales étapes de la vie militante de Tortelier furent les suivantes :
En 1895, il appuya la campagne de Victor Barrucand pour le pain gratuit, considérant qu’avec le logement et le vêtement gratuits on s’acheminera vers une consommation selon les besoins et une société libertaire.
En 1896, Tortelier assista, à Londres, au congrès international socialiste des travailleurs et chambres syndicales ouvrières qui, sur le plan international, fut celui de la rupture définitive entre anarchistes et socialistes.
Le 8 janvier 1898, Le Libertaire annonçait pour le 15 janvier une grande réunion avec la participation des orateurs : Sébastien Faure, Henri Dhorr, Broussouloux, Tortelier et Louise Michel, et l’ordre du jour suivant : le huis-clos de l’Affaire Dreyfus. Jusque-là les anarchistes étaient demeurés indifférents devant le drame qui divisait la France. Le premier, Sébastien Faure, chercha à voir clair dans l’Affaire et cette réunion avait pour but de protester contre le huis-clos. Les autres journaux anarchistes jugèrent sa démarche sans ménagements, et Jean Grave, rendant compte de la réunion, écrivait :
« Relevons seulement les paroles du compagnon Tortelier, qui, seul, selon nous, est resté dans la logique anarchiste :
« Je viens à la réunion, puisqu’on a mis mon nom sur les affiches sans me consulter, et que je ne veux pas laisser passer cela sans déclarer que les anarchistes n’ont qu’à se réjouir de ce que les dirigeants et les galonnés se mangent le nez. Tant mieux ! Tant mieux ! Pour ce qui est de Dreyfus et d’Esterhazy, je m’en fous ! » (Les Temps Nouveaux, 22-28 janvier 1898). Il se peut d’ailleurs que Tortelier ait participé par la suite à la défense de Dreyfus comme le firent de nombreux anarchistes dont Jean Grave lui-même.
Puis Tortelier rentra dans l’ombre. On l’oublia.
Le Libertaire du 11 décembre 1925 annonçait sa mort ; il fut enterré le 4 décembre à Eaubonne en Seine-et-Oise où il s’était retiré ; au nom des vieux militants, Guérineau prononça quelques mots d’adieu.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article86050, notice TORTELIER Joseph, Jean-Marie , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 3 février 2017.

SOURCES : Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste... op. cit. — Jean Maitron, Ravachol et les anarchistes, op. cit. — R. Brécy, La Grève générale en France, Paris, 1969. — Mermeix, Le Syndicalisme contre le socialisme, Paris, 1907, p. 124. — J. Prugnot, La Révolution Prolétarienne, décembre 1975. — R. Bianco, Un Siècle de presse anarchiste, op. cit.

ICONOGRAPHIE : R. Brécy, op. cit.

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