TAILHADE Laurent

Par Jean-Pierre Rioux

Né le 16 avril 1854 à Tarbes (Hautes-Pyrénées) ; mort à Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) le 4 août 1919 ; poète, polémiste et militant anarchiste ; franc-maçon.

Fils d’un magistrat médiocre, élevé dans la morale bourgeoise, Tailhade fit des études classiques au lycée de Pau puis suivit les cours de la Faculté de Droit de Toulouse. Il s’y émancipa, fréquenta les cafés littéraires, obtint même une récompense aux Jeux Floraux, se lia avec Ch. Cros et A. Silvestre. Devant son refus de poursuivre des études juridiques et l’affirmation de ses ambitions poétiques, sa famille le maria à la hâte en 1875, pour l’assagir. Union malheureuse, brutalement interrompue : il perdit sa femme et un jeune fils. Veuf, disposant de l’héritage paternel, il « monta » à Paris aussitôt. Il hanta les cafés de la rive gauche, se lança dans quelques salons, devint un habitué de la Butte, du « Chat Noir » surtout. En 1880 paraît son premier recueil de vers, le Jardin des Rêves, préfacé par Banville. Il révéla un ciseleur de mots, resté Parnassien au milieu de la mêlée symboliste, mais sans grand souffle. Par cette poésie érudite Tailhade n’eût guère passé à la postérité. C’est l’invective et l’action anarchiste qui le firent connaître.

Vite ruiné par ses prodigalités et des expériences malheureuses au jeu, il dut collaborer pour vivre à de nombreux journaux et revues, à l’Écho de Paris en particulier, où H. Bauer le fit entrer. Mais son affection allait aux revues plus confidentielles comme le Décadent, la Plume ou le Mercure de France. Avec la jeune génération littéraire, Tailhade devint un anarchiste de plume, grand pourfendeur de bourgeois tricolores, en esthète au-dessus du vulgaire, mais qui savait dépasser le snobisme ambiant. Il adhéra à la Maçonnerie en 1892, fut reçu à la loge des « Amis inséparables » où il déclara : « N’est-ce point dans l’amour du Pauvre que la Maçonnerie doit chercher sa nouvelle jeunesse ? N’est-ce pas aux abandonnés qu’elle doit vouer ses études, ses efforts et l’intelligence de tous les siens ? » C’est par l’action anticléricale surtout qu’il affina sa critique sociale. Déçu par le renouveau spiritualiste des années 1890 où se complaisaient de nombreux Symbolistes, curieux de sorcellerie et de magie, féru d’histoire de l’Église, bon observateur des effets de l’école libre, nationaliste et antisémite dans sa province natale, où il fit de fréquents séjours, Tailhade avait tous les éléments pour nourrir une solide hostilité à l’institution ecclésiastique, même s’il vénérait dans le Christ le symbole anarchisant du Pauvre humilié (voir « Résurrection » dans Au Pays du Mufle). Avec J. Allemane, G. Téry, H. Béranger, E. Dubus et d’autres amis, il porta la contestation bruyante aux offices « chics » de Saint-Merri ou de N.-D. de Lorette comme dans les églises d’Aubervilliers. Il participa en outre régulièrement après 1902 à la rédaction de l’Action, très anticlérical.

C’est la vague des attentats anarchistes qui jeta Tailhade dans l’actualité. Le 9 décembre 1893, au soir de l’attentat de Vaillant, il assistait, avec Verlaine, Mallarmé, Zola et bien d’autres, au dîner traditionnel des rédacteurs de la Plume et déclara : « Qu’importent les victimes si le geste est beau ? Qu’importe la mort de vagues humanités si, par elle, s’affirme l’Individu ? » Le lendemain toute la grande presse dénonçait ses propos. Tailhade fit front. A J. Huret, du Temps, il affirma n’avoir prononcé que la première phrase reproduite, « voulant indiquer que, pour nous contemplatifs, les désastres de ce genre ne sauraient offrir d’intérêt en dehors de la Beauté qui parfois s’en dégage. » Anarchisme bien formel, on le voit. Mais, alors que les jeunes écrivains se contentaient d’une délectation complaisante et d’une action par militants interposés, Tailhade estima qu’il devait désormais payer de sa personne. Il entra dans l’équipe du Libertaire, participa aux côtés de Sébastien Faure à des meetings houleux, alors qu’il n’avait pas l’étoffe d’un orateur populaire, se battit en duel avec des nationalistes (il sortit estropié d’une rencontre avec Barrès). Sans renoncer d’ailleurs à l’aspect « montmartrois » de son anarchisme. Dans l’entrefaite, il devint le « héros » involontaire de l’attentat du 4 avril 1894 au restaurant Foyot : la bombe explosa sur le rebord de la fenêtre près de laquelle il dînait en aimable compagnie ; il perdit un œil. De son lit d’hôpital il enrageait en lisant la presse bien pensante qui l’injuriait ou ironisait sur les justes choix du Destin. Il répliqua par une interview cinglante à J. Huret (voir l’appendice I à notre édition d’Imbéciles et Gredins). Sitôt rétabli, il se relança dans la bataille. Il composa alors et fit déclamer sa ballade Solness le constructeur, inspirée d’Ibsen, à la gloire de l’Anarchie :

« Vienne ton jour, Déesse aux yeux si beaux,
Dans un matin vermeil de Salamine !
Frappe nos cœurs en allés en lambeaux
Anarchie, ô porteuse de flambeaux,
Chasse la nuit, écrase la vermine,
Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux,
La claire tour qui sur les flots domine ! »

Au fil des mois, beaucoup d’écrivains passèrent dans le camp opposé. Tailhade, lui, maintint ses positions libertaires. Au temps de l’Affaire Dreyfus, il mena, à l’exemple de Zola qu’il admirait, « la lutte de la noblesse intellectuelle contre le déchaînement des malfaiteurs et des bestiaux. » Dans les journaux dreyfusards, dans les réunions publiques, sur le pré, il harcela le nationalisme, le cléricalisme, l’ordre bourgeois. Férocement, mais sans grande chaleur humaine. Et il semble qu’il en ait eu conscience, comme en témoigne son admiration pour Jaurès, si opposé à lui par son tempérament (il le fréquenta à la Petite République et en laissa un beau portrait ; voir Les plus belles pages de Laurent Tailhade). Ses principaux articles du temps de l’Affaire furent repris en 1900 dans Imbéciles et Gredins.

Il eut même loisir d’apprécier la justice bourgeoise qu’il avait si souvent dénoncée. Lors de la visite officielle de Nicolas II en France, il donna au Libertaire du 15 septembre 1901 un violent article, intitulé « le Triomphe de la Domesticité » qui se termine ainsi : « Quoi, parmi ces soldats illégalement retenus pour veiller sur la route où se piaffe la couardise impériale, parmi ces gardes-barrières qui gagnent neuf francs tous les mois, parmi les chemineaux, les mendiants, les trimardeurs, les outlaws, ceux qui meurent de froid sous les ponts, en hiver, il ne s’en trouvera pas un pour prendre son fusil, son tisonnier, pour arracher aux frênes des bois le gourdin préhistorique et, montant sur le marchepied des carrosses, pour frapper jusqu’à la mort, pour frapper au visage et pour frapper au cœur la canaille triomphante, tsar, président, ministres, officiers et les clergés infâmes, tous les exploiteurs du misérable, tous ceux qui rient de sa détresse... ? » Inculpé de provocation au meurtre, il fut condamné, le 10 octobre, par la IXe chambre correctionnelle, à un an de prison et 1 000 f. d’amende. À l’audience, ses défenseurs lurent une déclaration d’A. France : « Je n’ai pas lu l’article incriminé, mais il m’est impossible de croire que L. Tailhade ne s’y soit pas montré ce qu’il est, un homme sincère et généreux. » Incarcéré à la Santé le 31 octobre, il n’obtint qu’une permission de quelques heures pour assister sa seconde femme en couches. Matériellement, sa situation était brisée, car désormais la presse à grand tirage le rejetait. Il dut se livrer à des travaux de compilation, de traduction, pour faire subsister sa famille. Il fut libéré en 1902 après six mois de peine, dès qu’il eut menacé de se présenter à la députation, depuis sa prison, contre Millerand.

C’était un homme las qui retrouvait la liberté. Son organisme se délabrait sous l’effet de la drogue qu’il pratiquait depuis longtemps ; quelques amis disparurent, la hargne des confrères ne désarmait pas, des militants anarchistes le jugeaient sévèrement, l’argent manquait. Par écœurement et par nécessité, tout en continuant son action, il glissa vers le reniement. Le prétexte de la rupture intervint en 1905. Lors de la constitution de l’Association internationale antimilitariste à Amsterdam, il fut nommé membre du comité directeur pour la France, alors qu’il avait donné une adhésion de pure forme. Aussi réagit-il violemment lorsqu’il devint — sans en avoir été averti, comme il l’a prétendu ? — cosignataire de l’affiche rouge de G. Hervé qui prônait l’exécution des officiers par les soldats. Il refusa sa caution (l’Humanité du 9 octobre signala le fait avec quelque satisfaction) et même, par provocation, envoya une lettre d’excuses à son vieil adversaire, A. Meyer du Gaulois, qui s’empressa de la publier. La rupture fut totale dès lors avec ses anciens amis. La presse « parisienne » et de droite accueillit avec amusement le pécheur repenti. Et en 1906, il laissa même diffuser un tract qu’il signa « un révolutionnaire dégoûté », intitulé : « Sinistres imbéciles, les Anticléricaux, les Antimilitaristes, les Révolutionnaires » (Voir Sources). On y peut lire : « Je me suis autrefois paré du nom d’anarchiste. Hélas ! quand on a déduit les névropathes, les déments et les cambrioleurs de l’anarchie, il reste, à part E. Reclus qui est mort, et moi-même qui m’en vais, un effectif si restreint qu’on ne le peut envisager sérieusement... Si la chose était à refaire... je ne marcherais plus avec mes anciens compagnons. Ils sont, pour la plupart, trop bornés, trop lâches et trop ingrats. » La polémique (contre V. Méric et S. Faure en particulier) se poursuivra, sur le même ton, dans Je dis tout de J. Landau. Mais ses intimes noteront souvent des remords très vifs chez Tailhade. Livré aux expédients journalistiques, il donna dans les articles cocardiers, comme tant d’autres anciens libertaires, en 1914-1918. C’est un homme pauvre, écartelé et pitoyable qui s’éteignit en 1919.

Poète et polémiste fasciné par « la verroterie des mots », il aurait pu se contenter d’un anarchisme de brasserie. Il a jugé qu’il devait aller plus loin, au nom de l’Individu opprimé. Certes, il renia son action. Certes, il comprit mal la force montante du socialisme. Il resta un adversaire de l’État et de l’oppression. Han Ryner, qui ne l’aimait guère, affirme qu’il eut « tous les snobismes sociaux ». Le Libertaire du 9 novembre 1919 voit plus juste lorsqu’il conclut ainsi son article nécrologique : « Artiste et poète jusqu’au bout des ongles, il nous vint non pas en dilettante, mais en combatif ; non pas en sentimental et en snob, mais en convaincu. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article85793, notice TAILHADE Laurent par Jean-Pierre Rioux, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 28 juillet 2013.

Par Jean-Pierre Rioux

ŒUVRE :
1) œuvres poétiques, recueils d’articles, préfaces occupent plus de soixante-dix titres au catalogue de la Bibl. Nat. Des poèmes, on peut retenir : Le Jardin des Rêves (1880), Les Vitraux (1889), La Terre latine (1898), La Touffe de sauge (1902). Sa traduction du Satyricon, rédigée en prison (1902) ; sa préface à La Femme cruelle de S. Masoch ; La Noire idole, étude sur la morphinomanie (1907), compléteront le portrait de l’artiste.
L’essentiel de son œuvre polémique de critique sociale, tant en vers qu’en prose, est rassemblé dans : Au Pays du Mufle (1891), À travers les grouins (1899), La Pâque socialiste (1899), Imbéciles et gredins (1900), Conférence sur l’œuvre d’E. Zola (1902), Discours civiques (1902), Dix-huit ballades familières pour exaspérer le Mufle (1904), Le Troupeau d’Aristée (1908), Sur la paix, lettres aux conscrits (1909), Lettres familières puis Nouvelles Lettres familières (1904 et 1921).
Extraits choisis par Mme L. Tailhade : Les plus belles pages de Laurent Tailhade (1927).
2) Ses innombrables articles n’ont jamais été recensés. Il collabora d’abord régulièrement aux revues et journaux de la jeune littérature : Le Mercure de France, La Plume, Le Décadent, Le Journal (pseud. Renzi). Sa production la plus intéressante, de 1893 à 1906, se trouve dans L’Action (pseud. « Patte pelue »), L’Aurore, L’Avenir des Hautes-Pyrénées, La Dépêche de Toulouse, Les droits de l’Homme, L’Écho de Paris (pseud. Tybalt), Le Libertaire, La Petite République. Après 1906, production disparate et plus « alimentaire » dans L’Assiette au beurre, L’Avenir, Comoedia, Je dis tout, Le Journal du Peuple, L’œuvre, La Raison, La Vérité.
Il est l’auteur anonyme de la chanson Les filles de Camaret.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : Han Ryner, Prostituées, Paris, 1904. — Bibl. Nat. 4° Lb 14 092, tract antirévolutionnaire, 1906. — J. Bertaut, Figures contemporaines, Paris, 1906. — Le Libertaire, 9 novembre 1919. — Mme L. Tailhade : Laurent Tailhade au pays du Mufle, Paris, 1927. — F. Kolney, préface d’Au Pays du Mufle, 1929. — V. Méric, À travers la jungle politique et littéraire, Paris, 1930. — A. Billy, Les Écrivains de combat, Paris, 1931. — J. Bossu, Laurent Tailhade et son temps, Paris, 1945. — Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste, Paris, 1951. — Article d’A. Prudhomeaux, l’Unique, juin-août 1954. — Article de Lorulot, l’Idée libre, novembre 1922 et janvier 1956. — A. Salmon, La Terreur noire, Paris, 1959. — E. Carassus, le Snobisme dans les lettres françaises, Paris, 1966. — J.-P. Rioux, « Tailhade ou l’état de fureur », présentation d’extraits d’Imbéciles et Gredins, Paris, 1969.

ICONOGRAPHIE : F.-A. Cazals, Iconographie de Laurent Tailhade, préface de Mallarmé, Paris, 1894. — Les Hommes du Jour, n° 139, 17 septembre 1910 (dessin).

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