PRESSENSÉ Francis DEHAUT (de)

Par Justinien Raymond

Né et mort à Paris : 30 septembre 1853-19 janvier 1914 ; secrétaire d’ambassade ; publiciste ; président de la Ligue des droits de l’Homme et du Citoyen ; député socialiste.

Francis de Pressensé était le fils d’Edmond Dehaut de Pressensé et d’Élise Françoise Louise du Plessis-Gouret. Sa mère, femme de lettres, née à Yverdon (Suisse) en 1826, morte à Paris, en 1901, laissa quelques ouvrages et une œuvre poétique. Son père, pasteur protestant (1824-1891), avait fait ses études théologiques à Lausanne et en Allemagne, à Halle et à Berlin. Rien, semble-t-il, ne prédestinait le fils de ce foyer protestant et bourgeois à rejoindre le mouvement socialiste. Pourtant, les impératifs moraux qui l’y déterminèrent, assez tardivement d’ailleurs, paraissent bien être d’inspiration familiale. Le pasteur Edmond de Pressensé avait fondé en 1854 une Revue chrétienne, porte-parole du protestantisme libéral. En 1871, il avait été élu par le département de la Seine à l’Assemblée nationale et se classa parmi les républicains libéraux. En 1883, la Haute Assemblée l’appela à un siège de sénateur inamovible. Comment ne pas reconnaître dans cet exemple paternel, dans la leçon religieuse et politique qu’il comportait, la source des principes rigides qui guidèrent la vie de Francis de Pressensé et, à un moment donné, lui indiquèrent dans le socialisme la voie de l’idéal ?
Après des études secondaires au lycée Bonaparte, F. de Pressensé passa quelques mois à Londres, où il fut, à dix-sept ans, le correspondant du Journal de Genève. Les événements le rappelèrent : il participa à la campagne de l’armée de la Loire sous le général Chanzy et fut fait prisonnier à la bataille du Mans. Après la guerre, il revint à ses études et gagna la licence ès lettres tout en suivant l’enseignement de la Faculté de droit. En 1878, il entra au cabinet du ministre de l’Instruction publique Bardoux. Attaché comme rédacteur au ministère des Affaires étrangères en 1880, il fut, la même année, envoyé comme secrétaire d’ambassade à Constantinople, puis à Washington. Il abandonna la carrière diplomatique en 1882 pour entrer dans le journalisme auquel il se consacra toute sa vie. Écrivain et conférencier, il se portait vers les problèmes spirituels et vers les questions politiques envisagées sous l’angle moral. Il se plaçait alors dans la tradition paternelle d’un républicanisme libéral, socialement conservateur.
L’Affaire Dreyfus allait en faire un autre homme en imposant à sa conscience exigeante des devoirs et des engagements nouveaux. En Dreyfus, il défendit, dès les débuts de l’Affaire, la victime de l’injustice et du racisme. Il rompit avec ses attaches sociales, quitta Le Temps pour l’Aurore, et ce « bourgeois » qui n’avait rien d’un tribun populaire, qui prononçait sans « un geste », sans « une intonation variée », un « discours uniforme » (H. Perrin), se lança dans une mêlée où il fallait affronter des foules houleuses, donner ou recevoir des coups. S’il n’y acquit pas un talent oratoire qui lui fit toujours défaut, il y découvrit des problèmes nouveaux que ni sa formation familiale et universitaire ni son expérience de la vie ne lui avaient révélés. Derrière l’injustice d’un conseil de guerre, derrière la résistance à sa réparation, il entrevit la coalition de la réaction politique et du conservatisme social. L’Affaire Dreyfus et ses conséquences politiques ont marqué une coupure profonde dans l’évolution de la IIIe République et commandé les options des contemporains, les classant dans le camp de la résistance ou dans celui du mouvement, non sans retour parfois. Tel qui opta pour le mouvement dans la mystique du combat, comme Péguy, le déserta à l’heure des implications politiques. Peu de destins individuels ont été aussi profondément et aussi définitivement infléchis que celui de F. de Pressensé. Parti d’un centre gauche assurément plus conservateur que celui de Jaurès, il fut porté d’un coup, et sans retour, sur les fermes positions socialistes qui allaient, en plein accord de pensée et d’action avec ce dernier, le conduire à l’unité.
La lutte pour la révision du procès de 1894 l’entraîna dans la LDH. C’est avec elle qu’il se lança dans l’action publique militante, et il incarna si bien son idéologie qu’en 1904 il en devint le président et le demeura jusqu’à sa mort. Il démissionna avec éclat de l’Ordre de la Légion d’honneur lorsque la rosette fut retirée à E. Zola. Il s’attacha à défendre la personne du colonel Picquart. Enfin, il adhéra au PSF de Jaurès. Le 28 mars 1905, à son dernier congrès à Rouen, il expliqua cette conversion. Ayant évoqué « l’Affaire », « cette grande crise morale et politique », il ajouta : « Je m’en souviens d’autant plus que c’est de ce moment-là que date mon entrée dans le Parti socialiste. Jusqu’alors, mes pensées personnelles avaient bien pu incliner de plus en plus vers les solutions économiques et sociales du socialisme ; je pensais en collectiviste il y a déjà bien des années, mais je n’étais pas encore convaincu de la nécessité absolue de l’action organisée, réformiste et révolutionnaire du prolétariat, et c’est précisément cette Affaire qui m’a ouvert les yeux... » Il vint au socialisme, non seulement parce que l’Affaire lui révéla la question sociale, non seulement, dit-il, parce que « nous attaquions dans une iniquité en quelque sorte le symbole de l’iniquité générale qui pèse sur notre société... » parce que « nous n’avons trouvé de concours actif que dans les rangs du prolétariat, mais surtout parce que j’avais compris tout l’ensemble des questions qui se posaient et j’avais su que le socialisme enfin comprenait qu’il était de son intérêt et de son devoir [...] de devenir un parti véritablement humain de justice et d’équité, invoquant la justice tout d’abord pour le prolétariat qui souffre, mais l’invoquant en même temps pour tous » (L’Humanité, 29 mars 1905). Ainsi, même en accordant à Fr. de Pressensé cette conviction « collectiviste » déjà ancienne, mais tout intérieure que le militant et l’élu qu’il est devenu s’exagère peut-être à lui-même, il reste que son adhésion au Parti socialiste pour des raisons de morale politique, de morale civique s’inscrit dans la logique de sa vie spirituelle. Cette adhésion fut non seulement sans retour, mais elle l’entraîna, par une évolution qui rappelle celle de Jaurès, vers une conception de plus en plus ferme du socialisme.
Bien que Fr. de Pressensé ne fût pas un orateur populaire, il était une recrue de poids, et le PSF le poussa immédiatement dans les premiers rôles. En 1902, il le présenta aux élections législatives dans la 10e circonscription de Lyon où il recueillit 4 042 voix et fut élu au second tour et réélu en 1906 par 6 128 électeurs. Au cours de ses deux législatures il s’attacha aux rapports de l’Église et de l’État et aux questions diplomatiques. Il soutint ardemment la politique du Bloc et le ministère Combes. Avec Jaurès, Briand, J. Le Breton et Colliard, il représentait le groupe socialiste à la délégation des gauches. Il parut rarement à la tribune, mais toujours dans de grands débats et souvent avec efficacité. Le 18 mars 1903, au cours de la discussion de demandes d’autorisation formulées par des congrégations enseignantes masculines, il expliqua le vote négatif du groupe socialiste et stigmatisa le cléricalisme, ennemi de la justice et de la liberté. Au mois d’avril 1903, il proposa la séparation des Églises et de l’État. Son projet, libéral, se fondait sur les principes de la liberté de conscience et de la liberté des cultes. Mais, rigoureux dans ses méthodes, il réglait minutieusement, par le contrôle constant de l’État, la vie des sociétés civiles dans l’exercice du culte. Au cours de la discussion du projet rapporté par Briand dans le même esprit libéral et fondé sur des règles moins impérieuses, F. de Pressensé défendit et fit adopter par les socialistes et les modérés un amendement à l’article 4 aux termes duquel les édifices du culte ne pouvaient être dévolus qu’à l’Église catholique. Le 26 novembre 1908, dans l’affaire des déserteurs de la Légion étrangère de Casablanca, il dénonça la grande presse, l’accusa de travestir les dépêches pour envenimer la tension franco-allemande. Le 29 janvier 1909, en un discours salué par Denys Cochin comme « un acte de courage » (L’Humanité, 30 janvier 1909), il défendit contre le président du Conseil Clemenceau et le ministre Picquart les officiers de Laon déplacés pour avoir, au nombre de cinq, suivi la messe et écouté un sermon hostile au gouvernement, deux d’entre eux ayant aggravé leur cas en assistant dans l’après-midi à un congrès religieux. Dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, au Parlement et dans le pays, F. de Pressensé participa activement à la campagne en faveur de la Représentation proportionnelle, menée conjointement par les socialistes, les modérés et quelques radicaux. Le 20 décembre 1909 il parla en faveur de ce projet au manège du Panthéon sous la présidence de F. Buisson, en compagnie de Steeg et de Louis Marin.
Francis de Pressensé ne se borna pas à remplir un mandat parlementaire brigué au nom du Parti socialiste. Il se mêla étroitement au mouvement socialiste à un tournant de son histoire, participa au congrès d’unité de Paris (avril 1905) et aux congrès nationaux de la SFIO à Saint-Quentin (1911) et à Brest (1913). Ses origines sociales, sa formation religieuse et politique, les conditions et les motifs mêmes de son ralliement ne pouvaient manquer de lui inspirer une conception personnelle du socialisme. Il l’exprimait au congrès de Rouen quand il disait avoir découvert dans le Parti socialiste l’instrument de la justice et de l’équité pour tous et non pas pour le prolétariat seulement. Il conçut donc que son action pouvait se conjuguer avec celle d’autres partis de progrès et de démocratie. Mais tout en prônant une politique d’union des gauches, il affirmait que le Parti socialiste « doit tout à la fois préserver avec un soin jaloux son principe spécifique, sa méthode, son individualité ; faire loyalement tout son devoir républicain et ne se laisser entraîner ni à servir une équivoque dangereuse en faisant bénéficier un gouvernement à deux faces de sa sincérité républicaine, ni à compromettre l’intérêt commun de tous les fils de la Révolution » (L’Humanité, 6 octobre 1905).
Le gouvernement Rouvier ne lui paraissait plus alors mériter la caution socialiste, et de Pressensé se rangeait dans la gauche du PSF qui la lui refusait. Avec Jaurès, il condamna, dès janvier 1905, les efforts de Breton pour reconstituer la moribonde délégation des gauches. Par elle, écrivit-il, le ministère Rouvier cherche à « cautionner dans le pays son inertie en retenant prisonnier dans une fiction, dans un mensonge du Bloc les groupes avancés, cela pour prévenir la résurrection du bloc réel que nous avons connu » (L’Humanité, 5 février 1905).
Dans le même temps où il se refusait à maintenir la fiction mensongère et stérile du Bloc, F. de Pressensé se prononçait pour l’unité socialiste. Dans les mêmes dispositions unitaires que Jaurès, il alla au congrès d’Amsterdam (1904). Il l’avait salué « avec joie » comme « tout ce qui met en saillie, tout ce qui affirme et pratique cet internationalisme qui est l’un des traits essentiels et comme une arête puissante de notre doctrine » (L’Humanité, 17 juillet 1904). Il seconda Jaurès pour en appliquer les directives. Le 17 octobre 1904, il contribua au vote du groupe parlementaire socialiste invitant le Conseil national du PSF à désigner quinze délégués pour rencontrer ceux du PS de France. Il fut, aux côtés de Jaurès et de Briand, un des trois députés membres de la délégation du PSF à la commission d’unification qui se réunit le 29 novembre 1904. Le 27 mars 1905, au congrès de Rouen, repoussant les craintes pusillanimes de la droite du PSF, il clama sa confiance dans l’unité. « Nous avons été un peu plus réformistes que nous n’aurions dû l’être et les autres un peu plus révolutionnaires. Nous retrouverons l’équilibre dans l’unité » (l’Humanité, 28 mars 1905).
L’année suivante, c’est comme candidat de la SFIO que de Pressensé était réélu député du Rhône. Mais, au printemps de 1910, il ne retrouva que 5 757 voix et fut battu. La fédération de la Seine posa sa candidature le 3 juillet suivant au siège rendu vacant par la mort de Chauvière dans le XVe arr. de Paris (quartiers de Javel et Saint-Lambert). Il vint en tête avec 4 815 voix contre 4 072 au comte B. d’Aramon, nationaliste, et 3 460 au radical Chérioux. Il fut néanmoins battu le 17 avec 5 030 suffrages, par les 6 542 du comte d’Aramon, bénéficiaire des voix radicales.
Il se consacra désormais à la LDH, sans abandonner l’action socialiste. Il continua sa collaboration à l’Humanité, sa participation à la vie du parti, de plus en plus orientée vers les questions de politique extérieure, luttant contre la loi militaire « des trois ans », et contre le péril de guerre. En 1911, il assista au congrès socialiste de Saint-Quentin, siégea à la commission des résolutions et fut élu pour la première fois à la CAP du parti. Il y fut réélu au congrès de Lyon (février 1912) et au congrès de Brest (fin mars 1913) où il dénonça le rôle des capitaux français dans le déclenchement de la première guerre balkanique contre la Turquie.
Moins d’un an après, il mourut, à la veille d’une guerre dont il avait pressenti le danger.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article84640, notice PRESSENSÉ Francis DEHAUT (de) par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 2 février 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Journaux ou revues : La Revue chrétienne. — Le Journal de Genève. — La République française. — Le Temps : F. de Préssensé y tint de 1885 à 1904 la chronique de politique étrangère. — L’Aurore, 1898-1903. — L’Humanité : F. de Pressensé collabora au journal de Jaurès dès ses débuts. Le 13 janvier 1910, l’organe socialiste annonça qu’après une longue maladie, de Pressensé devenait un collaborateur régulier du journal et prenait la direction du service de politique étrangère. Cette collaboration pratiquement quotidienne commença le 16 janvier. Elle ne cessa qu’avec la mort de Françis de Pressensé. — Le Socialiste, hebdomadaire du Parti socialiste SFIO. — La Vie socialiste, hebdomadaire lancé et dirigé par F. de Pressensé le 5 novembre 1904 et qu’il mit sous le contrôle du Parti socialiste dès l’unité (Bibl. Nat. 8° R. 22 163).
Écrits divers. De l’œuvre de F. de Pressensé nous n’avons retenu que les titres intéressant le mouvement socialiste : Les Lois scélérates de 1893-1894 (en collaboration avec E. Pouget et un juriste), Paris, 1899 (2 + 62 p.). — Le Parti socialiste et la guerre, discours à la Chambre des députés le 26 novembre 1908, Paris, 1908, in-16, 32 p. (Bibl. Nat. 8° Le 39/179). — Le Parti socialiste et la loi des trois ans, Paris, 1913, 32 p. — Lettre-préface à Mittler Eugène, La Question des rapports entre le socialisme, le syndicalisme et la Franc-Maçonnerie, Paris, 2e éd., 1911, in-16 (Bibl. Nat., 8° Lb 57/14 749).

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., pp. 28 ; 104-105 ; 159. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste en France. 1898-1905, DES, Paris (passim). — Denise Rossignol, Le Mouvement socialiste en France de 1906 à 1914, DES, Paris, (passim). — Henri Perrin, Document souvenir déposé à la Bourse du Travail de Besançon (n° 35). — Collection de l’Humanité. — Émile Kahn, « Le Centenaire de F. de Pressensé », in Le Vétéran socialiste, n° 11, mai 1954.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 159.

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