NIEL Louis

Né le 25 octobre 1872 à Aubin (Aveyron) ; mort le 18 août 1952 à Bastia (Corse) ; garçon de café ; marié, père de deux enfants ; secrétaire général de la CGT, du 24 février au 26 mai 1909.

Garçon de café, puis typographe à Montpellier (Hérault), L. Niel fit son service militaire au 122e régiment de ligne et fut nommé caporal. Inscrit en 1901 sur les listes d’anarchistes, il en fut rayé le 30 décembre 1904 « sur sa demande ». Un rapport de police daté du 9 novembre 1903 trace de ce militant un portrait assez juste, semble-t-il : « D’abord garçon de café à Montpellier, il a su conquérir, malgré son jeune âge, une grande autorité sur les travailleurs de cette ville. Depuis le 18 juillet 1901, il était secrétaire général de la Bourse du Travail de la ville aux appointements annuels de 1 800 f payés par la municipalité. En septembre de cette même année, il assistait, à Nice, au 9e congrès de la fédération des Bourses et, à Lyon, au XIIe congrès national corporatif — 6e de la CGT.
« Depuis longtemps Niel s’occupe de questions syndicales. Bien qu’il ait assisté, comme auditeur, à des conférences anarchistes, il convient peu, semble-t-il, de lui appliquer cette épithète. Avant tout, Niel est partisan de l’émancipation prolétarienne, comme Griffuelhes et presque tous les membres de la Confédération générale du Travail. Pas d’intervention parlementaire dans les rapports entre les ouvriers et les patrons ! telle est sa devise. Les travailleurs, pour obtenir leur affranchissement, n’a [ont] qu’à se grouper jusqu’au jour où leur entente pourra leur permettre une déclaration de grève générale.
« Dans cet ordre d’idées seulement, Niel est un des membres les plus influents de la Confédération. On peut ajouter qu’il est un des plus intelligents de ses membres. C’est grâce à lui et à Griffuelhes qu’a pu être consommée, aux congrès d’Alger [10e congrès de la Fédération des Bourses, 15-18 septembre 1902] et de Montpellier [XIIIe congrès national corporatif, 22-27 septembre 1902], l’unité ouvrière : c’est le projet Niel qui a été adopté.
« Depuis, Niel fait de fréquents voyages. Il va partout où la création d’un syndicat ouvrier est possible ou désirable, partout où il faut ramener l’accord entre des ouvriers désunis.
« En résumé, Niel n’est pas un anarchiste, au sens défavorable qu’on donne à ce mot. C’est un partisan de l’émancipation de la classe ouvrière par la grève générale. C’est un des acteurs les plus importants de l’action syndicale. C’est aussi un des hommes sur lesquels la classe ouvrière compte le plus. »
En 1901 (congrès de Nice) et en 1902 (congrès d’Alger) Niel joua un rôle essentiel au sein de la fédération des Bourses du Travail en vue de son intégration dans la CGT. À cette époque il participa également au 1er congrès de la fédération des Agricoles du Midi à Béziers, du 15 au 18 août 1903. Il contribua également à l’organisation de leur grand mouvement de grève de 1904. Les dirigeants de la fédération le jugeaient cependant trop modéré et exprimèrent leur mécontentement à leur 7e congrès (1909) lors de son élection au secrétariat confédéral.
C’est vers 1906 que Niel évolua vers le réformisme. Au congrès d’Amiens, en octobre 1906, il parla contre les anarchistes et contre les guesdistes, pour l’indépendance du mouvement ouvrier et exalta la primauté de l’action syndicale : « On est ouvrier avant d’être citoyen » ; mais — il ne fut d’ailleurs pas le seul parmi les syndicalistes révolutionnaires — il combattit la motion antimilitariste et antipatriotique d’Yvetot. Voici comment il était apprécié, en avril 1906, par le commissaire spécial de Montpellier : « Tout récemment, au mois de décembre dernier, si je suis arrivé à faire cesser, sans intervenir judiciairement, la grève de Loupian [Hérault], je le dois surtout à Niel qui, dans ces circonstances, m’a aidé de toute son expérience et de tout son bon sens » (rapport du 26 avril, op. cit.).
Il est difficile de se prononcer sur la valeur intellectuelle de Niel. Si l’on en juge par La Guerre sociale (cf. 14 octobre 1908) où pourtant on ne l’aimait pas, il fut un « orateur exceptionnellement doué ». Merrheim l’a vu au contraire (cf. Le Mouvement socialiste, novembre-décembre 1909) « bavard, pontifiant », mais, fait remarquer G. Lefranc, « indépendamment des divergences idéologiques qui les séparaient, les deux hommes, l’un du Nord, l’autre du Midi, n’étaient guère faits pour se comprendre » et il a recueilli de C. Bouglé, qui avait connu Niel à Montpellier, « un jugement beaucoup plus favorable » (Le Mouvement syndical sous la Troisième République, p. 148, n. 2).
Quoi qu’il en soit, après la retraite de Griffuelhes, Niel fut élu le 24 février 1909, par 27 voix contre 26 au syndicaliste révolutionnaire Nicolet, secrétaire général de la CGT. Il ne le demeura que jusqu’au 26 mai, moralement contraint de se retirer après l’échec des deux grèves des postiers, mars-mai, et du mot d’ordre de grève générale qu’il avait lancé, le 19 mai, au nom de la CGT. Jouhaux lui succéda le 12 juillet.
Après sa démission du secrétariat de la CGT, Niel fit partie du Comité d’union syndicaliste et collabora à l’Action ouvrière (1er octobre 1909-15 avril 1910). En juillet 1909, il dut à son amitié avec Eugène Guérard, secrétaire du Syndicat national des chemins de fer, d’être nommé secrétaire administratif du Comité de l’Est de ce syndicat. À ce titre, il assista à la réunion générale de clôture du 20e congrès du Syndicat national où il définit sa conception personnelle du syndicalisme, imprégné d’esprit « réformateur » et « organisateur ». Il assista également au 20e congrès extraordinaire de décembre 1909 du Syndicat national qui vit le départ de Guérard ; il s’y fit sévèrement conspuer par les minoritaires révolutionnaires. Du 3 au 11 octobre 1910, il assista au 11e congrès de la CGT (XVIIe congrès national corporatif) tenu à Toulouse, puis, après l’échec de la grève des cheminots déclenchée tout de suite après le congrès, il quitta le syndicat ; il travailla alors comme correcteur au journal Le Temps.
Après l’élection de Niel au secrétariat de la CGT, Albin Villaret avait été élu — 24 février 1909 — secrétaire général de la Bourse du Travail de Montpellier. Cros lui avait succédé le 31 mars suivant.
À la direction de la Bourse on trouve, aux postes de secrétaires adjoints, trésoriers, trésoriers adjoints :
— aux côtés de Niel : en 1901 : Auzer, Estoul, Pourquier ; en 1903 : Garric, Galtier, Vincelot ; en 1907 : Mazet ;
— aux côtés de Villaret : Galtier J., Peyraud ;
— aux côtés de Cros : Villaret, Mazas, Peyraud, Eblé.
Proche du Parti socialiste SFIO dès sa fondation, en mai 1905, dans l’Hérault, Niel écrivait dans des journaux dirigés par des socialistes unifiés de Montpellier : La Famille socialiste et La Lutte sociale en 1905 et 1906. Il adhéra au parti quelques années plus tard et fut assesseur au congrès fédéral de Maraussan le 30 août 1908 où il rapporta sur le règlement fédéral.
Pourtant, son élection au poste de secrétaire national de la CGT et son action durant ce mandat suscitèrent les plus vives critiques de la part des socialistes de l’Hérault et du Gard. Le Combat social du 6 mars 1909, hebdomadaire socialiste des fédérations du Gard, de l’Hérault etc., n’hésitait pas à écrire après son élection : « La classe ouvrière doit veiller à ce que cette élection ne réponde pas à l’attente de la bourgeoisie qui veut voir dans l’élection de Niel le triomphe du syndicalisme gouvernemental inspiré de M. Viviani. » Au mois de mai suivant, dans le même journal, la section socialiste de Cette, après avoir adressé ses félicitations aux postiers en grève, « blâme les camarades Niel et Guérard, socialistes unifiés, qui ont, par leurs agissements, trahi la classe ouvrière organisée et ont fait échouer le mouvement général... »
C’est pourquoi, en 1910, la candidature de Niel pour le compte du Parti socialiste SFIO dans la première circonscription de Béziers, suscita de nombreuses difficultés. Les groupes socialistes de la circonscription avaient d’abord choisi Marcel Cachin, comme en 1906. Mais celui-ci se présentant dans le Gard, il fallut trouver un autre candidat, d’envergure nationale si possible, pour l’opposer au tout-puissant radical sortant Louis Lafferre. Le groupe de Béziers proposa Niel dont la candidature fut âprement discutée. Finalement Niel fut désigné, non à la majorité, mais à voix égales dont l’une, celle du groupe de Lespignan, vivement contestée et reconnue non valable plus tard, au congrès fédéral de Lodève le 23 octobre 1910. Aussi plusieurs groupes ne se jugèrent-ils pas liés par une telle décision et l’on vit les socialistes de Bessan, où siégeait le bureau fédéral en entier avec les frères Lepez s’abstenir d’aller voter ! Les hebdomadaires socialistes firent également le silence sur la candidature Niel. C’est pourquoi la campagne électorale fut tout à fait différente de celle, acharnée, menée par Cachin en 1906. Niel obtint 2 637 voix, soit 11,5 % des votants, alors que Cachin en avait eu 34,9 % !
Cette candidature provoqua quelques remous dans la fédération de l’Hérault au congrès de juin 1910. Mais les socialistes de Bessan ne furent ni exclus ni même blâmés comme le demandaient certaines sections ; et Bessan conserva le siège du bureau fédéral, tandis que les trois nouveaux députés socialistes Barthe, Molle et Reboul observaient le plus grand mutisme sur cette affaire.
Pour beaucoup de socialistes de l’Hérault, Niel était suspect. Était-ce seulement à cause de son attitude au moment des grèves des postiers ou des cheminots ? Y avait-il d’autres raisons non exprimées publiquement ? Un rapport de police adressé à la préfecture de l’Hérault (date d’arrivée : le 16 avril 1910) prenait fin sur ce jugement : M. Niel « a toujours combattu le gouvernement, mais on le juge capable de le servir à l’occasion... » (souligné par l’auteur de la note).
Après son départ du secrétariat de la CGT, Niel resta quelques années (cinq à six ans, écrivait-il à De Marmande en 1939) à Paris, puis alla habiter Toulouse où, durant une vingtaine d’années (vingt-quatre ans, selon lui), il fut agent de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, « fonction que j’ai renforcée, il y a quatre ans, de celle de secrétaire de Bedouce à la mairie » (lettre-réponse à De Marmande qui lui avait écrit le 10 juillet 1939. Le compte des années n’est pas tout à fait exact : 1909 + 5 à 6 + 24 + 4 = 1942 ou 1943, or la lettre est de 1939). Une information aimablement donnée par la mairie de Toulouse — 21 mars 1972 — précise que Louis Niel a été employé à la mairie de cette ville du 1er août 1935 au 31 octobre 1940 en qualité d’« inspecteur-administrateur du domaine municipal au service du contentieux. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article83879, notice NIEL Louis , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 25 octobre 2016.

ŒUVRE. Collaborations : La Voix du Peuple, n° 1, 1er décembre 1900. — La Revue syndicaliste (directeur A. Thomas) n° 1, 15 mai 1905. La Famille socialiste, 1905-1906. — La Lutte sociale, 1906. — L’Action directe, n° 1, 1er octobre 1909.
Brochures : Les Syndicats et la Révolution, Paris, 1902, 16 p. — La Valeur sociale du Syndicalisme, Paris, 1909, 23 p.

SOURCES : Arch. Nat. F7/ 13 603, rapport des 9 novembre 1903 et 26 avril 1906. Arch. Nat. F7/ 13 661 (20e congrès du Syndicat national des chemins de fer, 1909-1910). — Arch. PPo. B a/ 1 413 (dossier du Syndicat national des chemins de fer, 1909-1910). — Arch. Dép. Hérault, 15 M 58. — Le Combat social, 1909-1910. — Le Devoir socialiste, 1910. — La CGT, op. cit. — R. Brécy, Le Mouvement syndical en France, op. cit. — Comptes rendus des 1er et 7e congrès des Agricoles du Midi. — G.-E. Prévot, « Les récents mouvements agraires dans le Midi de la France », Revue socialiste, mai 1904. — L’Humanité, 29 mai 1909, p. 1. — Syndicats, 19 juillet 1939 (lettre à De Marmande).

ICONOGRAPHIE : La CGT, op. cit., p. 618. L’Humanité, 29 mai 1909, p. 1. —

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