LOMBARD Jean, Joseph, Marie

Par Justinien Raymond

Né à Toulon (Var) le 26 septembre 1854, mort à Charenton (Seine) le 17 juillet 1891 ; tour à tour ouvrier horloger et ouvrier bijoutier, graveur sur métaux ; autodidacte, publiciste ; militant de Marseille (Bouches-du-Rhône), animateur du congrès ouvrier et socialiste tenu dans cette ville en 1879.

Jean Lombard appartenait à une famille de vieille souche provençale. Son père, entrepreneur de transport, avait fait de mauvaises affaires. Jean Lombard passa les dix premières années de sa vie en Algérie, à Alger et à Blida. À partir de 1865, il habita Marseille où il compléta lui-même sa modeste instruction. À l’âge de quatorze ans, il entra comme apprenti chez un horloger-bijoutier ; il ne quittera cet état qu’en 1879 quand son activité de militant lui aura fermé toutes les boutiques.

Jean Lombard apparut sur la scène politique marseillaise dès les premières manifestations de renaissance du mouvement ouvrier après la répression de la Commune. Il adhérait au comité pour l’amnistie, au comité pour le soutien de la candidature de Blanqui à Bordeaux. Il militait dans les formations syndicales et dans les groupes d’études sociales qui virent le jour plus ou moins ouvertement depuis 1877. Il était rédacteur-correspondant au Socialisme progressif que publiait Benoît Malon en exil et il entretenait des relations épistolaires avec ce dernier. Il avait déjà pris une pleine conscience de la question sociale. Pour lui, la République n’était pas une fin en soi. Par-delà le blanquisme et le proudhonisme, il se ralliait au collectivisme : il allait le manifester au second congrès ouvrier de Lyon (1878). Il y représentait trente-cinq chambres syndicales de Marseille. Le 31 janvier, il y demanda « l’établissement d’une caisse de prévoyance nationale pour les crises générales qui atteignent le travail », caisse alimentée par « les sommes payées soit pour l’armée, soit pour le clergé... » (compte rendu, p. 208). Il soutint le principe des candidatures ouvrières. « Il nous faut des travailleurs au Parlement », déclara-t-il (ibid., p. 347), ainsi « l’émancipation des travailleurs peut se faire d’une manière pacifique puisque eux-mêmes traduiront en fait, par le vote, ce qu’ils réclament depuis longtemps » (ibid., p. 350). Le congrès ne le suivit pas jusqu’au bout et resta sur le terrain du corporatisme réformiste tandis que par des lectures nombreuses, J. Lombard précisait sa conception du socialisme.
L’année suivante, il contribua à entraîner le mouvement ouvrier sur les voies révolutionnaires. Il assura le secrétariat de la commission d’organisation du 3e congrès tenu à Marseille (20-30 octobre 1879) et il y participa comme délégué d’un groupe d’études sociales de cette ville, siégeant, 199, rue de Rome. Au cours de cette assemblée historique, il joua un rôle de premier plan. Sur sa proposition, le congrès s’appela congrès ouvrier socialiste de France. La majorité des délégués adopta son rapport concluant à la représentation directe des prolétaires dans les assemblées élues, à la séparation des classes sur le terrain politique comme sur le terrain économique, séparation marquée par la formation d’un Parti des travailleurs socialistes. Lombard signa la déclaration collectiviste révolutionnaire qui orienta les résolutions du congrès touchant à la question sociale. Notre but, déclara-t-il le 26 octobre, c’est « l’abolition intégrale, complète, absolue, radicale du salariat » par « la collectivité du sol et des instruments de travail » et au moyen d’une « guerre de classe [...], nécessaire, fatale [...], que le prolétariat doit déclarer à la bourgeoisie et qui doit se poursuivre sur le terrain à la fois intellectuel, économique, juridique et politique » (Bull. officiel du congrès, supplément n° 1063, p. 3).
Au lendemain du congrès, Lombard participa à la fondation de la Fédération des travailleurs socialistes marseillais à l’issue d’une conférence où il parla avec Paule Mink, Antide Boyer, Philémon Gras et Bernard Cadenat. En 1880, quand s’organisa à Marseille la fédération des Sociétés ouvrières groupant toutes les chambres syndicales, Lombard appartint à son comité exécutif comme représentant des bijoutiers. Attiré par la vie des lettres, il fut un membre actif des « Jeunes », groupement littéraire de tendance révolutionnaire qui, au lendemain de l’exécution du tsar Alexandre II (1881), adressa aux nihilistes russes le télégramme suivant : « Très bien, très bien ! Continuez ! » Au sein de cette organisation, Lombard rencontrait Prosper Ferrero et quelques anarchistes comme Théodore Jean. Mais, pour quelques années encore, son action demeura essentiellement socialiste quoique non « guesdiste » et fort anarchisante. Par le journal, notamment La Fédération, organe local du nouveau Parti ouvrier, il s’attacha à répandre les idées qu’il avait défendues devant le congrès de Marseille. Il le fit avec talent. Il s’était fait tout seul. Dévoré par l’ardeur de connaître, il passait des nuits entières à lire et acquit de larges connaissances littéraires, historiques et doctrinales. Il le fit aussi avec la passion que traduisait la vivacité de son regard. Il avait gardé de son origine prolétarienne, affinée par un prodigieux labeur intellectuel, « la foi carrée du peuple, son enthousiasme robuste, son entêtement brutal... » (O. Mirbeau : préface à l’Agonie, pp. VII-VIII). Orateur de maintes réunions publiques, il mena une active propagande que sa diction claire et sa parole ardente rendaient fructueuse. Le 18 mars 1883, pour participation à une réunion illégale en souvenir de la Commune, il fut poursuivi comme membre du bureau. Le 18 mars 1885, en compagnie d’Antide Boyer et d’Eugène Fournière, il participa à une réunion semblable, légale celle-là. À l’occasion des élections législatives de 1885, les socialistes marseillais ayant décidé de mener la bataille politique sur le terrain de classe, Jean Lombard figura aux côtés de Guesde et de Cadenat, notamment, sur la liste socialiste révolutionnaire. Il ne recueillit que 592 voix pour une moyenne de liste de 657 (0,5 % des voix), les suffrages populaires s’étant portés en masse sur la liste radicale où figuraient les socialistes Antide Boyer et Clovis Hugues.

À peine né, à Marseille comme ailleurs, le socialisme révolutionnaire connut une période de divisions dues à la résurgence des courants antérieurs comme à la persistance des tendances anarchistes jusque chez les militants qui, comme J. Lombard, se réclamaient du marxisme. Les élections de 1885 témoignèrent de ces scissions. Selon son ami Bellot, Lombard se serait, avec lui, prêté à une manœuvre tendant à faire battre Antide Boyer par Maurice Rouvier, c’est-à-dire qu’à un socialiste considéré comme un renégat, il aurait préféré un des chefs les plus justement décriés de l’opportunisme. Après avoir collaboré en 1886 avec Rouanet à La Vérité, Lombard fut, en 1887, un des fondateurs de la fédération du Parti ouvrier socialiste des Bouches-du-Rhône qui, sur la base du fédéralisme, se proposa, sans y réussir, de rassembler toutes les tendances socialistes qui se donnaient pour but la révolution et la propriété « collective ». Mais l’année suivante, se rapprochant des groupes et journaux de tendance possibiliste, il rejoignit l’équipe de La Voix du Peuple alors en conflit ouvert avec les guesdistes, et il soutint la candidature de Félix Pyat. En mai 1899, il ne figura pas parmi les compagnons de Jules Guesde au cours de sa campagne électorale dans le quartier marseillais de la Belle-de-Mai.

Lombard s’était fait, à Marseille, « beaucoup d’ennemis » parce que, aux dires de Bellot, « il ne lui [manquait] qu’un peu d’indulgence pour les imbéciles » (Intr. à l’Hist. du soc., op. cit., p. 14). Peut-être aussi parce qu’il ne fut pas étranger aux querelles locales dans lesquelles s’enlisait le socialisme marseillais. Aussi finit-il par gagner Paris où, sans renier ses idées, il se consacra principalement à son œuvre littéraire. Il fut, en ce domaine, diversement apprécié. Si le critique Anatole Claveau lui dénie tout talent, Paul Margueritte voit dans ses « vastes romans » des « livres d’une puissance et d’une originalité rares ». S’il abuse « des néologismes, des tournures barbares », « il invente, il recrée le passé, il galvanise la mort [...] C’est un poète » (préface à Byzance, pp. IV et VII).
Vieilli prématurément par les efforts du militant, le labeur écrasant de l’autodidacte et de l’écrivain ajoutés aux fatigues normales de la vie professionnelle, Lombard s’éteignit à trente-sept ans, loin de son Midi natal dont il ressentait la séparation comme un exil douloureux.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article82723, notice LOMBARD Jean, Joseph, Marie par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 14 septembre 2011.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Journaux et revues : Outre Le Socialisme progressif, J. Lombard collabora au Pilori, hebdomadaire — 17 numéros en 1881 — qui était l’organe du groupe des Jeunes, dont il prit la direction par « un procédé qu’on taxa d’indélicat » (Bellot, op. cit., p. 19). La même année, il fut rédacteur au Peuple libre qu’il dirigea aussi. En 1880, il composait presque seul La Sève, hebdomadaire puis mensuel, organe progressiste de littérature et d’art. En 1881-1882, ce journal deviendra La Ligue du Midi. En 1883, Lombard publia Le Midi libre, revue littéraire, artistique et scientifique mensuelle (Bibl. Nat. 8° Z 10 142). À partir de 1884, il dirigea La Revue nouvelle qui lui survécut. Cette même année, il collabora à L’Homme libre (quinze numéros) et publia La Revue provinciale, organe mensuel de renaissance littéraire et artistique (Bibl. Nat. 8° Z 10 595). En 1885, il fit paraître L’Idée nouvelle avec un programme socialiste indépendant (Bibl. Nat. 8° R 7 622). En 1888, Lombard collabora à La Voix du Peuple. Il donna en outre quelques articles à La Fédération, à L’Autonomie communale, et à La France moderne (1889), bimensuel puis hebdomadaire de littérature, de sciences et d’art contemporains.
Écrits divers : Loïs Majourès, roman, 1887, réédité à Paris en 1903, (Bibl. Mun. Marseille : 3 365 et 110 938). — L’Agonie, roman de la décadence de l’idéal religieux dans les sociétés anciennes, Paris, 1888, réédité en 1901 avec préface d’Octave Mirbeau (Bibl. Nat. 8° Y 253 109 — Bibl. Mun. Marseille 110 937). — Adel, la révolte future, poème, préface critique de Théodore Jean, Paris, 1888, 51 p. (Bibl. Mun. Marseille : 110 938 — Bibl. Nat. : 8° Ye 2 082). — Byzance, l’écroulement des empires, Paris, 1890, réédité en 1901 avec préface de Paul Margueritte (Bibl. Mun. de Marseille : 111 215. Bibl. Nat. : 8° Y 2 52 973). Une traduction espagnole est parue en 1906. — Un volontaire de 1792 (Étienne François Mireur), Paris, 1892, in-18, XX-380 p. (Bibl. Nat. 8° Ln 27/40 313). Lombard connaissait le Dr Mireur, homme politique et écrivain, petit-fils du volontaire de 1792 qui, parti de la rue Thubaneau où Lombard avait son bureau, fut l’un de ceux qui firent connaître la Marseillaise. — Les Chrétiens. — Émilienne. — Rédemption. — Histoire de la IIIe République. — Recueil de poèmes. — œuvres inédites, inachevées ou disparues : Commune ! Commune ! — L’Affamée. — Les Exploités. — Mon frère Scaevola.

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 6/3 387. — Séances du Congrès ouvrier de France. Deuxième session tenue à Lyon, du 28 janvier au 8 février 1878, Lyon, 1878, 651 p. Peut être consulté aux Arch. Nat. F7/ 12 488. — Sous la même cote, on trouve Congrès ouvrier de Marseille (supplément de la Jeune République). — État civil des mairies de Toulon et de Charenton-le-Pont. Les registres de Toulon sont conservés aux archives municipales. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes I, op. cit., pp. 152 à 161, passim. — Paul Lombard, fils de Jean : Au berceau du socialisme français, Édit. des Portiques (Bibl. Nat. 8° Lb 57/ 18 760). — Jacques Valdonne, « Un littérateur socialiste marseillais », avec photo, in Revue de Marseille, 3e année, n° 13, février-juin 1939, p. 27 à 30. — Jean Coulet, Histoire du socialisme à Marseille, Marseille, 1890, 110 p. (Bibl. Mun. Marseille 5 544). — Étienne Bellot, Introduction à l’histoire du socialisme à Marseille, Paris, 1891 (Bibl. Mun. de Marseille : 5 545). — Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, t. V, VI, X. — Raymonde Joucla-Ruau, « Le congrès de Marseille » in Cahiers Internationaux, n° 65, avril 1955, pp. 51 à 62. — Articles de C. Ferdy publiés à l’occasion du cinquantenaire du congrès de Marseille : Le Petit Provençal, 17, 24 juin, 2, 9, 16 septembre, 14, 21, 28 octobre, 2 novembre 1929, L’Éclaireur de Nice, 25 septembre 1929. — Les données de cette biographie ont été fournies, pour l’essentiel, par A. Olivesi.

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