HINGLAIS Louis, Anatole, Jules, dit HERMANN

Par Madeleine Rebérioux

Né à Vendôme (Loir-et-Cher) le 18 octobre 1870 ; mort aux Rosaires, près de Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), en 1948 ; pharmacien ; militant socialiste avant 1914.

Le père de Louis Hinglais, Ulysse, né à Bitche, et sa mère, Marguerite Denois de Fontchevreuil, une créole des Antilles françaises, étaient installés à Vendôme (lui était censeur au lycée) au moment de sa naissance. Toute la famille partit ensuite pour l’Algérie et Ulysse Hinglais devint proviseur du lycée de Constantine. C’est là que son fils fit ses études secondaires. Il revint ensuite en France, échoua à Polytechnique et se lia d’amitié, à Saint-Brieuc où il était répétiteur, avec Gustave Hervé. Son service militaire ne lui permit pas de dépasser le grade de caporal, encore fut-il cassé, en raison de son excessive indépendance d’esprit. Il décida ensuite de poursuivre à Angers des études de pharmacie au cours desquelles il se maria. Titulaire de son diplôme, il exerça quelque temps une gérance à Versailles, puis vint s’installer en 1903 à Sens, dans l’Yonne, sans doute sur la suggestion de Gustave Hervé. Il n’y était pas inconnu : Le Travailleur socialiste de l’Yonne publiait depuis août 1902 des articles signés de son nom sur la nécessité de municipaliser les services médicaux et pharmaceutiques.
Sa vie professionnelle et militante s’épanouit alors. Faut-il penser, comme l’écrit à plusieurs reprises le sous-préfet de Sens en 1908 et en 1910, qu’il avait de lourds antécédents « relevant de la Sûreté générale bien plus que de la politique » ? (Arch. Dép. Yonne III M 1 /303). En tout cas, son succès à Sens fut rapide. La « Pharmacie nouvelle » de la Grande-Rue qu’il fonda était très bien achalandée et, dès 1908, sa clientèle lui rapportait 12 000 à 15 000 f par an. Il vendait diverses spécialités à plus bas prix que ses concurrents, fabriquait, sous le nom de « réparateur Hinglais », une version bourguignonne de la Jouvence de l’Abbé Soury et trouvait rentable la grosse publicité qu’il faisait non seulement dans Le Travailleur socialiste, mais dans l’Yonne, journal radical publié à Auxerre.
Peut-être avait-il déjà auparavant adhéré au mouvement socialiste, mais nous n’en avons pas de preuve. À partir de septembre 1903, en tout cas, tout en participant à la vie de la fédération socialiste révolutionnaire autonome de l’Yonne, il fut un des rares anarchistes fichés du département, constamment surveillé par les Renseignements généraux qu’alertait peut-être particulièrement, il est vrai, un métier propice à la fabrication d’explosifs. « La plus belle barbe de la fédération », comme le nommait en 1903 son ami Gustave Hervé, était certainement encore plus proche des anarchistes que l’homme du « drapeau dans le fumier ». Extrêmement méfiant à l’égard des partis organisés, il s’opposa en 1904 à l’adhésion de la fédération au PS de France préconisée par Gustave Hervé. Il nourrissait en même temps à l’égard de Jaurès une haine opiniâtre qui éclatera lors de la controverse qui opposa Hervé à Jaurès lorsque celui-ci accepta en octobre 1905 de remplacer celui-là à la Revue de l’Enseignement primaire et primaire supérieur : l’agressivité d’Hinglais était telle que la fédération dut finalement, en 1907, lui demander de cesser cette campagne.
Après l’unité, sans jouer de rôle officiel dans la fédération, il continua à collaborer au Travailleur socialiste, le plus souvent sous le pseudonyme de Hermann, inspiré des origines de sa famille paternelle. Antipatriote, insurrectionnel, il fut naturellement parmi les signataires de l’affiche antimilitariste de février 1906. Il s’abstint jusqu’en 1908 de se faire inscrire sur les listes électorales. À partir de 1908, ses opinions évoluèrent : il se fit inscrire comme électeur à Sens, préconisa aux élections municipales la représentation proportionnelle qui conduisit les socialistes sénonais à la défaite et en tira des conclusions peu militantes : « Le peuple est assoiffé de servitude... Je me demande si ce n’est pas dix-huit années de propagande, d’efforts et de sacrifices perdus. Peut-on tirer malgré elle une collectivité d’une situation où elle se complaît ? » (Travailleur socialiste, 9 mai 1908). Publiquement sollicité par les socialistes de l’Avallonnais d’être leur candidat aux élections législatives de 1910, pressenti également à Sens, il refusa, mais écrivit à Isidore Bonin le 12 janvier 1910 qu’il était à présent partisan de l’action parlementaire, mais peu soucieux de se faire « critiquer » dans l’Yonne pour ses origines bourgeoises. En 1911, il participa assez activement à la vie de la fédération, devint même pour quelques mois secrétaire fédéral et fut délégué au congrès national de Saint-Quentin.
L’année 1912 le vit s’écarter définitivement du Parti, mais sans en faire une « question de doctrine », comme il l’écrivit le 23 avril 1912 dans une lettre ouverte publiée dans l’Yonne : il y expliquait que, s’il ne s’était pas présenté aux élections municipales de Sens, c’est que des « raisons personnelles » l’avaient amené à démissionner en janvier du groupe socialiste de la ville. Son évolution fut dès lors en avance sur celle de G. Hervé. En avril 1914, il fit encore savoir qu’il votait pour le candidat de la fédération à Sens, Jobert. Mais après la déclaration de guerre, il rompit complètement avec le Parti en invoquant la trahison des socialistes allemands. En 1922, il quitta Sens pour Épernay (Marne) où il continua ses activités professionnelles jusqu’en 1936. Il était devenu un lecteur assidu et enthousiaste de L’Action française. Il se retira à la fin de sa vie en Bretagne, près de Saint-Brieuc, où G. Hervé continua à venir le voir.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article81513, notice HINGLAIS Louis, Anatole, Jules, dit HERMANN par Madeleine Rebérioux, version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 2 février 2017.

Par Madeleine Rebérioux

SOURCES : Arch. Dép. Yonne III M 290, III M 1/303, III M 1/326. — Lettre de M. Hervé Hinglais, 29 octobre 1965. — Le Travailleur socialiste de l’Yonne.

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