GAUTIER Émile, Jean-Marie (pseudonymes : Memor, Raoul Lucet)

Né vers 1856 ; licencié en droit ; propagandiste anarchiste ; journaliste.

Gautier était fils d’un huissier, « d’un de ces instruments les plus immédiats et les plus redoutables, malgré leur obscurité, de l’organisation capitaliste et gouvernementale » (Défense de Gautier par lui-même, à l’audience d’appel du 27 février 1883, Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon, Lyon, 1883).
Il était l’ami de l’anarchiste Crié Antoine avec qui, semble-t-il, il avait milité en Bretagne vers 1873, Crié était alors étudiant en médecine à Rennes. Gautier joua un rôle actif à partir de 1877 dans la campagne ouverte en faveur de l’amnistie des Communards, également dans celle qui fut menée en 1879 en faveur de Blanqui. En 1878-1879, il fut très lié à J. Vallès et collabora à La Rue, novembre-décembre 1879 ; puis ce fut la rupture. À cette époque, il habitait à Paris, rue Monge ; il prit ensuite une part importante à la fondation du groupe anarchiste « le Cercle du Panthéon » et de celui du XIe arr. Ce jeune militant avait su s’imposer parmi les leaders du mouvement anarchiste ; mais, très rapidement, certains compagnons lui furent hostiles. Il avait cependant l’espoir de triompher de leur animosité et de jouer un rôle dirigeant dans le mouvement : « ... J’exerce une influence énorme sur une masse de révolutionnaires de bonne foi qui ne sont pas peut-être encore complètement anarchistes, mais qui n’en sont pas loin. Je puis dire que j’ai là une véritable armée sous la main... » (Lettre de Gautier à Crié du 10 février 1881, relative au congrès de Londres du 14 juillet 1882, citée par le procureur de la République Regnault dans son réquisitoire au « Procès des 66 », audience du 11 janvier 1883).
Il assista au congrès international de Londres qui s’ouvrit le 14 juillet 1881 ; trente-quatre congressistes y prirent part ; P. Martin de Vienne, Louise Michel, Serreaux et Pouget en étaient les principaux délégués français. À l’ordre du jour était inscrite la reconstitution de l’Association Internationale des travailleurs (AIT) mais, en aboutissant à l’autonomie complète des fédérations régionales, les travaux du congrès ne permirent pas cette reconstitution, « cette réédition d’une chose morte » (déclaration de Gautier, Procès des anarchistes... op. cit., audience du 27 février 1883).
Le 21 octobre 1882, il fut arrêté à Lyon et impliqué dans le procès, dit « Procès des 66 », qui s’ouvrit le 8 janvier 1883, devant le tribunal correctionnel de Lyon à la suite des violentes manifestations des mineurs de Montceau-les-Mines d’août 1882 et des attentats à la bombe perpétrés à Lyon en octobre 1882. Selon l’importance des charges retenues contre eux, l’accusation avait classé les prévenus en deux catégories (Voir Bordat). Gautier, prévenu de la deuxième catégorie, fut avec Kropotkine, Bordat et Bernard l’un des accusés les plus en vue du procès. Cette notoriété était due à la qualité du militant, propagandiste qui avait parcouru la France en tous sens ; elle était due aussi à son réel talent oratoire qui n’était pas sans influencer auditoire et jurés ainsi que l’attestent deux lettres du procureur Fabreguette au garde des Sceaux : « ... La plaidoirie du dernier de ces inculpés [E. Gautier] a été, à beaucoup d’égards, remarquable, et, avec le prestige du talent, il s’était presque emparé de l’auditoire... » (lettre du 12 janvier 1883 au garde des Sceaux). « ... Gautier, très habile, très adroit, véritablement éloquent par moments, a très sérieusement discuté notre prévention... » (lettre du 27 février 1883 au garde des Sceaux).
Dans sa défense qu’il présenta lui-même, il s’efforça de réfuter la thèse de l’accusation qui soutenait que l’AIT avait été reconstituée à Londres le 14 juillet 1881. Il affirma qu’il n’y avait ni association internationale ni parti anarchiste français, qu’il n’existait que des groupes locaux sans liens entre eux, « simples rendez-vous où des amis se réunissent chaque semaine pour parler entre eux des choses qui les intéressent. La plupart du temps, même, on n’y voit guère que de nouvelles figures, à l’exception d’un petit noyau de quatre ou cinq fidèles » (Procès des anarchistes... de Lyon, op. cit., audience du 8 janvier 1883, p. 10). Le 27 février, devant la cour d’appel, Gautier dira encore : « ... Je mets au défi l’accusation de prouver que ces groupes anarchistes aient été autre chose que des lieux de rendez-vous, de simples réunions temporaires, dont le personnel varie à chaque fois, où le premier venu peut entrer ; d’où il peut également sortir sans remplir aucune formalité, sans payer aucune cotisation, sans même qu’on lui demande son nom ni ses opinions. » (Procès des anarchistes... Lyon, op. cit., audience du 27 février 1883, p. 152).
Il fut condamné, le 19 janvier 1883, à cinq ans de prison, 2 000 f d’amende, dix ans de surveillance et quatre ans d’interdiction des droits civils. Ce jugement fut confirmé le 13 mars 1883 par la cour d’appel de Lyon.
En prison, il s’isola de ses codétenus anarchistes et adopta une attitude qui lui valut des propositions de grâce de la part du directeur de Sainte-Pélagie. Dans une lettre datée du 22 juin 1885, ce dernier assura le préfet de police « que l’ordre public ne sera en aucune circonstance ni menacé ni troublé par lui » (Arch. Nat. BB 24/875). Par ailleurs, ses nombreux amis s’entremirent pour obtenir sa grâce et demandèrent à cette fin audience au président de la République. Finalement, le 12 juillet 1884, Gautier bénéficia d’une remise de peine d’un an ; le 13 août 1885, il fut définitivement gracié et le 1er février 1886, il obtint la remise des peines accessoires.
Après sa libération, il devint journaliste au XIXe siècle sous le nom de Raoul Lucet. Bien qu’il s’abstînt alors de toute allusion malveillante à l’égard de ses anciens amis, ceux-ci lui pardonnèrent difficilement son abandon des doctrines anarchistes. Il dut toutefois rester lié à Sébastien Faure puisque celui-ci lui demanda de préfacer un de ses principaux ouvrages, La Douleur universelle. Philosophie libertaire, publié à Paris en 1895. Il avait d’ailleurs des relations d’amitié avec certains syndicalistes révolutionnaires comme en témoigne sa protestation contre la détention d’Édouard Sené publiée dans La Bataille syndicaliste du 1er octobre 1913.
Pendant la Première Guerre mondiale, il subit les attaques de la revue Pendant la Mêlée, n° 3, 25 décembre 1915, parce qu’il s’en était pris à deux journaux socialistes du Centre qui menaient campagne en faveur de la paix. En 1921 (cf. Le Figaro, 19 août) dans un article écrit après la mort de Prouvost il paraissait avoir oublié ses premiers enthousiasmes et jugeait avec hauteur les révolutionnaires...

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article80715, notice GAUTIER Émile, Jean-Marie (pseudonymes : Memor, Raoul Lucet) , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 30 mars 2010.

ŒUVRE : Propos anarchistes : I Le Parlementarisme, Paris, s. d., 31 p. (Musée social, 6289) ; II Les Endormeurs 1) Les Libertés politiques, 1880, 29 p. ; III Les Endormeurs 2) Les heures de travail, 23 p. — Le Darwinisme social. Étude de philosophie sociale, Paris, 1880, XVI — 89 p. (Bibl. Nat. 8° R 5 795). — Étienne Marcel, Paris, 1881, 208 p. (Bibl. Nat. 8° Ln 27/32 827). — L’Anarchie (en collaboration avec E. Baillet et G. Faliès), 1882, 2 p. — Manifeste anarchiste du groupe de propagande anarchiste de Paris, Paris, 1885. — Préface à La Douleur universelle. Philosophie libertaire de S. Faure, Paris, 1895 (Bibl. Nat. 16° R 2670).

SOURCES : Arch. PPo B a/1022 et B a/465. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, op. cit. — Le Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon, Lyon, 1883. — G. Delfau, Jules Vallès. L’exil à Londres, 1871-1880, Paris, 1971.

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