REY Aimé [REY Antoine, Aimé]

Par Michel Dreyfus

Né le 5 septembre 1892 à Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire) ; mort le 19 octobre 1943 à Saint-Claude (Jura) ; ouvrier tourneur, cheminot ; secrétaire adjoint de la CGT, délégué à la propagande de 1920 à 1928, membre suppléant du Conseil national économique (1925-1929), directeur de coopérative puis de caisses d’Assurances sociales jusqu’en 1940. Membre du comité central du Rassemblement national populaire, secrétaire du Centre syndicaliste de propagande, membre du comité de rédaction de l’Atelier.

Aimé Rey (Emmé, selon l’état civil) milita d’abord au groupe de la Jeunesse socialiste de Palinges (Saône-et-Loire). Il fut l’un des fondateurs de la Jeunesse syndicaliste de Montceau et du Groupe artistique syndical de cette ville et aurait rencontré dès 1910 Georges Dumoulin lors d’un congrès de jeunes syndicalistes de Saône-et-Loire. À partir d’avril 1913, il travailla à Lyon, fut membre du syndicat des métallurgistes de cette ville et y anima un groupe d’« Amis de la Bataille syndicaliste ». Comme son frère François dit Francis, né à Montchanin le 9 décembre 1890, également ouvrier tourneur et tué au front le 30 août 1918, Aimé Rey fut inscrit au Carnet B en tant qu’« anarchiste » lyonnais.

Il avait débuté comme garçon coiffeur. Selon certaines sources, il aurait habité à Paris dès la veille de la Première Guerre mondiale (XVe arr.) et selon d’autres, n’y serait venu qu’en juillet 1915. Lors du congrès de l’Union départementale CGT de la Seine le 30 avril 1916, puis lors du XIIIe congrès de la CGT (Paris, 15-18 juillet 1918), Aimé Rey aurait précisé que Léon Jouhaux était personnellement intervenu par lettre le jour de la déclaration de guerre pour conseiller à l’Union départementale du Rhône l’ajournement de la grève révolutionnaire qu’elle voulait organiser. Cependant le nom de Rey n’apparaît pas dans la liste des délégués du XIIIe congrès.

Réformé, Aimé Rey ne fut pas mobilisé en 1914. Il fut bientôt l’un des trois secrétaires du Comité d’entente des Jeunesses syndicalistes de la Seine. Non sans hésitations initiales, il défendit des positions minoritaires, prit part à des actions pacifistes aux côtés d’Alphonse Merrheim. Avec Weber et Bondoux, il créa le Comité de défense syndicaliste dont il fut le premier secrétaire, de l’automne 1916 jusqu’au 31 mai 1917, date à laquelle il fut remplacé par R. Péricat*. Après avoir été déclaré bon pour le service armé le 23 mai 1917, il fut placé en sursis d’appel et affecté comme ouvrier tourneur à l’usine Charbonnel à Levallois-Perret (Seine, Hauts-de-Seine). Le 23 juin, ordre lui fut donné de partir. Dirigé sur la maison Giros à Clichy, il alla ensuite travailler aux usines Labbé à Romorantin (Loir-et-Cher) où il créa des syndicats et où il devint secrétaire de la Bourse du Travail. Il assista au Ve congrès de l’Union départementale du Loiret le 13 janvier 1918. Le 16 avril 1918, il était envoyé au dépôt du 4e génie à Grenoble, mesure qui fut rapportée le 1er mai suivant. Il fut alors affecté le 17 mai 1918 au 32e régiment de dragons à Versailles mais pas pour longtemps, puisqu’il travailla ensuite à la Société de constructions navales d’Argenteuil où il se trouvait encore en mai 1919.

Affecté à la Compagnie du PLM à Moulins (Allier), il arriva dans cette ville le 24 juin 1919 et fut secrétaire du syndicat du personnel temporaire dès le 2 juillet. Secrétaire de l’UD-CGT de l’Allier jusqu’en 1920 et secrétaire de la Bourse du Travail de Moulins, il fit partie durant cette période de la commission de contrôle du Xe congrès de la Fédération du Tonneau (Montpellier, 15-17 août 1919) en compagnie de Louis Cholet*. Il assista ensuite au XIVe congrès de la CGT (Lyon, 15-21 septembre 1919) où il représenta la Fédération des Métaux ainsi que celle des Chemins de fer. À cette occasion, il revendiqua la fondation du Comité de défense syndicaliste dans les termes suivants : « C’est moi qui l’ai fondé, moi et personne d’autre. » Il développa également sa conception du syndicalisme : « Nous vivons dans l’antagonisme entre l’insurrectionnalisme d’ordre politique et le syndicalisme pur, force d’ordre et de révolution sûre et profonde. » L’année suivante il était toujours délégué de la Fédération des Métaux ainsi que de celle des Chemins de fer lors du XVe congrès de la CGT (Orléans, 27 septembre-2 octobre 1920). Il fit également partie de la commission exécutive de la Fédération des Métaux élue en septembre 1921 par 126 syndicats majoritaires (voir Bonnet*).

Aimé Rey participa à la grève générale des cheminots en février 1920. Pour cette raison il fut emprisonné à la Santé, accusé de « complot contre la sûreté de l’État » et reçut le soutien des syndiqués de l’Allier qui auraient fait massivement grève en sa faveur. Selon René Mesnard (l’Atelier, 30 octobre 1943) c’est Aimé Rey lui-même qui, de sa cellule, leur aurait demandé de reprendre le travail. Libéré, sans doute assez rapidement, il reprit ses activités de secrétaire général de l’UD des syndicats de l’Allier, tint sa première réunion à Commentry où il prit position de façon véhémente contre le courant pro-communiste. Rallié aux positions majoritaires, lors du XVe congrès de la CGT, il fut alors élu secrétaire adjoint de la CGT comme délégué à la propagande avec André Dumercq*, qui mourut quelques mois après, et Marty-Rollan*. Il devait le rester jusqu’en 1928. En 1921, un E. Rey fut délégué au XVIe congrès de la CGT tenu à Lille. Est-ce lui ? Son nom n’apparaît plus ensuite parmi les délégués des congrès suivants. À partir d’août 1923, il appartint également au comité de rédaction de l’Atelier, hebdomadaire publié par la CGT depuis mars 1920 mais, en raison du changement de présentation de cette revue qui à partir de janvier 1924 jusqu’en 1933 au moins parut mensuellement avec des articles non signés, il est impossible de préciser si Aimé Rey poursuivit cette collaboration. Quoi qu’il en soit, jusqu’en 1928, il ne cessa, malgré les premiers signes de la tuberculose qui devait l’emporter et qui apparurent dès le milieu des années vingt, de lutter contre l’orientation communiste au sein du mouvement syndical. Il se spécialisa également dans trois domaines : l’apprentissage, l’enseignement professionnel et surtout les Assurances sociales qui mobilisèrent largement la CGT durant cette décennie. Avec Étienne Antonelli, Georges Buisson, Aimé Rey fut l’un des militants ouvriers qui se préoccupèrent alors le plus de cette question.

Ayant pris conscience en 1918 du retard français en ce domaine sur l’Allemagne, le gouvernement par la voix de l’ancien socialiste A. Millerand se fixa pour objectif l’extension à toute la France de la législation existant dans les départements d’Alsace-Lorraine. Le nouveau système devait désormais inclure la maladie, la maternité, la vieillesse et l’invalidité. Les discussions sur les modalités précises furent des plus laborieuses et traînèrent une décennie. Durant cette période, la CGT fut, selon H. Hatzfeld, "l’un des rares et sans conteste le plus actif des grands groupements militant en faveur des Assurances sociales". Aimé Rey fut sans doute pour beaucoup dans cette attitude.

En 1918, la CGT s’était prononcée « pour que [la société] (...) garantisse contre le chômage, la maladie, l’invalidité, la vieillesse tous les membres de la classe productive » par l’Assurance sociale. L’engagement de la CGT ne se limita pas à l’adhésion d’un principe général : le problème de la gestion des futures caisses fut bien vite au cœur des débats. Le 8 avril 1924 fut voté à l’unanimité à la Chambre un projet d’Assurances sociales qui définissait les grandes lignes du futur système en faisant des caisses mutualistes professionnelles et syndicales les rouages essentiels du fonctionnement de la loi. Elles étaient alimentées par une double cotisation patronale et ouvrière. Un premier projet privilégiant l’organisation des caisses régionales avait été écarté notamment en raison des pressions de la CGT et du mouvement mutualiste principalement regroupé au sein de la Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF) Tout en soutenant cette nouvelle mouture, la CGT se mobilisa alors pour que dans le nouveau système, la cotisation patronale soit remplacée par un mode de prélèvement à la source ce qui permettrait ainsi de retirer au patronat tout droit à la gestion future des caisses. Le prélèvement sur la production préconisé par la CGT devait selon elle mettre ainsi un terme à la légende de la philanthropie patronale : les patrons ne payaient rien "personnellement" mais se contentaient de prélever sur le produit de leurs entreprises les sommes qu’ils avaient à payer. Pour des raisons analogues, la CGT se prononça en faveur de la cotisation ouvrière qui permettrait la gestion des caisses par les travailleurs.

La question des Assurances sociales fut longuement débattue lors du Comité confédéral national de la CGT du 16 au 18 mars 1925 à partir d’un exposé fait par A. Rey qui, outre le livre qu’il publia cette même année sur ce sujet, écrivit de nombreux articles tant dans la presse syndicale nationale (le Peuple) que régionale tel le Progrès économique et social, publié en Gironde par le futur néo-socialiste René Mesnard*. Dans les très nombreuses tournées qu’Aimé Rey fit jusqu’en 1928, il intervint maintes fois sur ce sujet. Ce fut d’ailleurs le 12 avril 1928 que le texte de la loi sur les Assurances sociales fut enfin voté même si certaines de ses dispositions durent encore être modifiées pour qu’elle puisse définitivement entrer en application le 1er juillet 1930. Dès cette année la CGT créa sa propre caisse "Le Travail" et commença à gérer les Assurances sociales qui dès leur mise en application concernèrent plus de six millions d’individus. Rappelons qu’en 1913 les Retraites ouvrières et paysannes couvraient 3 400 000 personnes mais qu’en 1922 ce chiffre était retombé à 1 700 000.

Fortement handicapé par la maladie, Aimé Rey fut contraint à partir de 1928 de mener une vie plus sédentaire et c’est sans doute pourquoi, tout en restant étroitement lié au mouvement syndical, il imprima une nouvelle direction à son action. De mai 1928 à mars 1932 il dirigea la coopérative d’alimentation « La Fraternelle » à Saint-Claude. Fut-il à la même époque secrétaire de l’UD du Jura comme on le présente parfois ? Il aurait également été stagiaire — mais sans doute pour peu de temps — à Genève dans les bureaux d’Albert Thomas. De 1932 à 1936, il fut directeur de la Caisse départementale d’Assurances sociales de Seine-et-Marne, puis à partir de cette date jusqu’en 1940, il fut gérant responsable de la Caisse départementale d’Assurances sociales de la CGT, " Le Travail " en Gironde mais il ne semble pas être intervenu directement au sein du mouvement syndical. Il suivit cependant son évolution avec attention et son anticommunisme comme son pacifisme le rapprochèrent de l’équipe qui, autour de René Belin, publia à partir d’octobre 1936, Syndicats. Cet hebdomadaire se fit le défenseur de l’indépendance syndicale, — contre la "colonisation" communiste —, et du pacifisme.

La guerre venue, en dépit de sa maladie, Aimé Rey fut actif au sein du syndicalisme collaborateur. Avec G. Dumoulin, P. Vigne, M. Lapierre, M. Roy, G. Guiraud, R. Mesnard et G. Lafaye, il fit partie du comité de rédaction qui publia l’Atelier, "hebdomadaire du travail français" à partir du 7 décembre 1940. Le tirage de ce journal ne semble guère avoir dépassé quelques milliers d’exemplaires. Dans son 1er numéro, Aimé Rey, retraçait l’histoire de la CGT depuis 1918, revendiquait pleinement son action réformiste et sa volonté de "collaboration" avec le gouvernement, dénonçait tous ceux qui avaient voulu l’amener sur le terrain politique qui n’était pas le sien et une fois de plus affirmait la nécessité de l’indépendance du syndicalisme. En février 1941, il intervint longuement salle Lancry à Paris lors d’une réunion organisée par l’Atelier en se déclarant en faveur d’un syndicalisme fort et d’une organisation unique du syndicalisme au sein d’un Rassemblement national syndical. Il fut ensuite l’un des créateurs du Centre syndicaliste de propagande (CSP) constitué en avril 1941 "pour les droits du travail et la construction d’une Europe nouvelle", qui, en zone Nord, voulait fonctionner comme un substitut de la CGT dissoute. Par l’intermédiaire de Georges Dumoulin, le CSP participa en juin 1941 au 1er congrès du Rassemblement national populaire. En novembre 1941, Aimé Rey dirigea la première conférence nationale de cet organisme en se prononçant pour la Charte du travail qui venait d’être promulguée. Afin qu’elle puisse véritablement entrer dans les faits, la Charte avait besoin, disait-il d’un syndicalisme fort et constructif. Également membre du conseil central du RNP, Aimé Rey inscrivait ses positions actuelles dans le droit fil de son action antérieure comme il le fit par exemple dans les colonnes de l’Atelier le 6 décembre 1941 : "Notre antiparlementarisme syndical d’autrefois si souvent confondu avec l’antiparlementarisme politique se justifiait par notre désir de contacts et de négociations directes entre chefs d’entreprises et ouvriers". Tant dans les colonnes de l’Atelier que dans celles de la France socialiste, le Rouge et le bleu, Au Travail, il prôna ardemment une politique de collaboration totale. En juin 1942, il accepta d’être membre du Comité d’information ouvrière et sociale (CIOS). Mais la tuberculose poursuivait son oeuvre. Très gravement atteint, il partit quelques jours en octobre 1943 à Saint-Claude où il mourut.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article8038, notice REY Aimé [REY Antoine, Aimé] par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 27 mars 2019.

Par Michel Dreyfus

ŒUVRE : La question des Assurances sociales, F. Alcan, 1925. — La primauté du travail, 1941.

SOURCES : Arch. Nat. F7/12970, 13053, 13569, 13601, 13605, 13609, 13613. — Arch. Dép. Saône-et-Loire, 30 M 44. — Arch. Dép. Loir-et-Cher.— Le Socialiste de Saône-et-Loire. — Procès verbaux du congrès de l’UD des syndicats de la Seine, 30 avril 1916 (IFHS). — La CGT, op. cit. [icon.]. — Le Journal du peuple, 17 janvier 1918. — Congrès cités. — L’Atelier, 1920-1923. — H. Hatzfeld, Du paupérisme à la sécurité sociale, 1850-1940, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1989. — J. Calvignac, "Le syndicalisme girondin face aux Assurances sociales, 1925-1930", Actes du 103e congrès national des sociétés savantes (Nancy, 11-12 avril 1978). — Y. Saint-Jours, M. Dreyfus, D. Durand, Traité de la Mutualité LGDJ, 1990. — M. F. Rogliano, "L’anticommunisme dans la CGT : Syndicats", le Mouvement social, n° 87, avril-juin 1974. — D. Durrleman, "L’Atelier, hebdomadaire du travail français : des syndicalistes dans la collaboration, 1940-1944", Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, 1975. — J. Rancière, "De Pelloutier à Hitler : syndicalisme et collaboration", Les Révoltes logiques, n° 4, 1977. — P. Ory, Les collaborateurs, 1940-1945, Seuil, 1976. — F. Laurent, "Les hommes de gauche à Vichy et la Révolution nationale", colloque de la Fondation nationale des sciences politiques : Le Gouvernement de Vichy et la Révolution nationale, 1940-1942, 6-7 mars 1970. — J. Julliard, "La Charte du travail", idem. — M. Dreyfus, "Syndicats, nous voilà ! Le syndicalisme vichyssois à travers un journal, Au Travail". Vichy 1940-1944. Archives de guerre d’A. Tasca, Feltrinelli-CNRS, 1986. — Notes de Jean Maitron. — Au Travail, passim. — Le Rouge et le bleu, passim. — La France socialiste, 21 octobre 1943. — L’Atelier, passim et notamment 30 octobre 1943. — Dict., t. 15.

ICONOGRAPHIE : La CGT, op. cit., p. 617.

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