CYVOCT Antoine, Marie

Par Maurice Moissonnier

Né le 28 février 1861 à Lyon (Rhône), mort le 5 avril 1930 ; ouvrier tisseur ; anarchiste lyonnais ; accusé d’être l’instigateur de l’attentat du théâtre Bellecour à Lyon (Rhône) (accusation contestée) ; condamné au bagne.

Fiche de police de Cyvoct
Fiche de police de Cyvoct
Fichés ? Photographie et identification 1850-1960, Perrin, 2011

Né à Lyon, Antoine Cyvoct reçut le baptême, tout comme son frère.

À Lyon, dans la nuit du 22 au 23 octobre 1882, deux détonations, suivies d’une formidable explosion, éclatèrent dans le restaurant du théâtre Bellecour dit « L’Assommoir ». Un jeune employé, Louis Miodre, fut tué ; il y eut des blessés ; les dégâts furent considérables.

L’enquête s’orienta vers les milieux anarchistes et les soupçons se portèrent sur un nommé Cyvoct, gérant de L’Étendard révolutionnaire, journal anarchiste lyonnais qui avait succédé au journal Le Droit social le 30 juillet 1882. On reprochait à Cyvoct d’être l’auteur d’un article intitulé « Un bouge » paru dans Le Droit social du 12 mars 1882 et qui concernait le théâtre Bellecour ; on lui reprochait surtout d’avoir été vu à Lyon le 23 octobre alors qu’il disait être en Suisse à cette même date.

Antoine Cyvoct, qui vivait en Suisse, ne voulut pas venir à Lyon pour se justifier en raison de sa situation militaire (i se considérait comme "conscrit gréviste") et de poursuites dans deux autres affaires . Après l’avoir condamné le 6 décembre 1882 à deux ans de prison et 3 000 f d’amende pour propos tenus en plusieurs réunions publiques, on l’impliqua dans le procès dit Procès des 66 qui s’ouvrit à Lyon devant le tribunal correctionnel le 8 janvier 1883, à la suite l’affaire de Saint-Vallier en Saône et Loire (une maison d’industriel a été prise pour cible dans la nuit du 11 au 12 octobre 1882) et des violentes manifestations des mineurs de Montceau-les-Mines, comme des attentats à la bombe perpétrés à Lyon les 22 et 23 octobre 1882. Selon l’importance des charges retenues contre eux, les prévenus avaient été classés en deux catégories (Voir Toussaint Bordat). Cyvoct, prévenu de la seconde catégorie, fut condamné par défaut à cinq ans de prison, 2 000 f d’amende et cinq ans d’interdiction des droits civils.

De Suisse, Cyvoct était passé en Belgique où il vivait sous un faux nom. Au cours d’une expérience de chimie à laquelle il se livrait avec un ami, un engin explosa qui tua son compagnon. Arrêté, Cyvoct fut condamné à trois mois de prison pour avoir fait usage d’un faux nom. Ensuite, il fut extradé et, le 11 décembre 1883, il comparaissait devant la cour d’assises du Rhône pour l’affaire de l’Assommoir. Cyvoct nia être revenu à Lyon le 23 octobre, comme il nia être l’auteur de l’article paru dans Le Droit social. La réponse du jury, négative en ce qui concernait la participation de Cyvoct au meurtre du jeune employé Miodre, ne retint contre lui que la provocation à l’assassinat en raison de l’article « Un bouge ». Cela suffit pour que Cyvoct fût condamné à la peine de mort. Le 22 février 1884, sa peine fut commuée en celle des travaux forcés et il partit pour le bagne.

Selon Michel Offerlé le Cercle des Travailleurs socialistes révolutionnaires du IXe arr. le présenta comme candidat de protestation en 1884 dans le quartier Saint-Georges (Paris, IXe arr.) où il recueillit 27 voix. En 1896, il recueillit 6 voix à Maison-Blanche (Paris, XIIIe arr.).

Dans L’Hydre anarchiste, à partir du 9 mars 1884, puis dans L’Alarme qui lui succéda, Cyvoct présenta sa défense et accusa Valadier, agent provocateur démasqué au « Procès des 66 », d’être l’auteur de l’article du journal anarchiste. Plus tard, Bordat, l’un des condamnés du Procès des 66, l’innocenta de ce grief : « L’auteur de cet article était Damians fils, demeurant rue Tolozan à Lyon, qui fut plus tard compromis dans le fameux procès de l’Internationale et qui, grâce à sa lâcheté, ne fut condamné qu’à six mois... » (lettre à Sébastien Faure parue dans Le Libertaire n° 6, 21-28 décembre 1895). Joseph Bonthoux affirma dans une lettre du 5 novembre 1897 publiée dans l’Aurore du 2 janvier 1898 que l’auteur de l’article était « un nommé D... tisseur, alors apprenti dans l’imprimerie où se publiait Le Droit social » et affirma l’innocence de Cyvoct tant au sujet de l’article incriminé que de l’attentat lui-même. Enfin Damians lui-même, dans une lettre datée du 31 octobre 1902 confirmait en tout point ce qu’affirmait Cyvoct en 1864 : « ... je reconnais être le signataire (...) l’auteur véritable est ce Monsieur Valadier, qui joua un si vilain rôle dans toute cette affaire » (Mon Procès, par Cyvoct s.l.n.d., p. 10).

Cyvoct a toujours espéré obtenir la révision de son procès. Lors des quatre demandes qu’il a faites, la réponse de la justice a toujours été la même : personne ne lui a jamais attribué la paternité de cet article ; ce document n’a été cité au cours des débats qu’à titre d’illustration et d’information, or si l’on observe le procès, c’était la seule charge qui pouvait sembler crédible.

Dix ans plus tard, alors que les attentats anarchistes se multipliaient en France, Cyvoct écrivit aux compagnons (cf. Le Temps, 21 mars 1894) pour réprouver de tels actes tout en déclarant demeurer fidèle aux principes libertaires.

En 1895, les journaux anarchistes menèrent campagne pour la libération de Cyvoct, campagne à laquelle s’intéressa Leyret, journaliste à L’Aurore. Mais ce n’est que trois ans plus tard qu’il fut amnistié. En mars 1898, il arrivait à Paris. Le Père Peinard traça de lui ce portrait : « Taille moyenne, sec, nerveux, yeux vifs sous des sourcils profondément dessinés, la barbe noire en pointe est coupée ras sur les joues » (Le Père Peinard, n° 72, 6-13 mars 1898). En mai 1898, il se présenta aux élections législatives dans le XIIIe arr. de Paris. Sa candidature, bien qu’il eût affirmé qu’elle était uniquement protestataire et destinée à attirer l’attention sur le cas des anarchistes restés au bagne, ne fut pas sans provoquer des protestations dans certains milieux anarchistes ; il ne recueillit que 862 voix sur 14 692 votants. Il s’était présenté sous l’étiquette « socialiste ». Par la suite, il donna, dans les groupes anarchistes, des conférences sur la vie et la chanson au bagne.

Dans une lettre à Jean Maitron — 24 janvier 1957 — un correspondant a donné sur les activités de Cyvoct après son retour le témoignage suivant : « J’ai connu Antoine Cyvoct après son retour du bagne, il était alors représentant en librairie.

« Bien assagi et revenu de son enthousiasme anarchiste, cet autodidacte avait une conversation attrayante, ayant complété son instruction à la bibliothèque de l’Île de Nou. Il avait travaillé Darwin, Spencer et le Dr Gustave Le Bon et, lorsque je l’ai rencontré, il avait fondé une loge maçonnique, « L’Idéal social », dont il s’était nommé vénérable. Cette loge fonctionna un an ou deux, déménagea plusieurs fois, vint, 12, rue Gît-le-Cœur, puis fut rongée par un schisme intérieur au profit d’un groupement d’un tout autre esprit ainsi que l’indiquait son nom : la loge « Karma ». Et le correspondant envoyait à l’appui de ses dires une convocation signée Cyvoct (14 avril 1907).

Un fonds de lettres consulté par Laurent Gallet le montre supporter de Clemenceau et du colonel Picquart, et franc-maçon de 1901 à 1907.

Mme Zévaès, qui fut en relations avec Cyvoct, écrivit qu’il mourut oublié et dans la misère le 5 avril 1930 (cf. La Nouvelle Revue, juin 1932).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article79556, notice CYVOCT Antoine, Marie par Maurice Moissonnier, version mise en ligne le 10 août 2010, dernière modification le 5 juillet 2011.

Par Maurice Moissonnier

Fiche de police de Cyvoct
Fiche de police de Cyvoct
Fichés ? Photographie et identification 1850-1960, Perrin, 2011

SOURCES : Arch. Dép. Rhône, 4 M 2 et 4 M 3. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, op. cit. — Le Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon, Lyon, 1883. — Témoignages recueillis par Jean Maitron. — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979. — Notes de Laurent Gallet. — Laurent Gallet, "Antoine Cyvoct, premier martyr de l’anarchie", Gavroche, n° 166, 2e trimestre 2011.

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