BRUNELLIÈRE Charles

Né et mort à Nantes, 22 octobre 1847-12 février 1917 ; fils de commerçants aisés ; marié, père de cinq enfants ; propagandiste socialiste et syndicaliste ; secrétaire de la fédération socialiste nantaise et de la fédération de Bretagne ; membre du Parti ouvrier français et du Parti socialiste SFIO ; secrétaire de la fédération socialiste de la Loire-Inférieure ; franc-maçon et membre de la Chevalerie du Travail française.

Bien que fils de commerçants aisés, et non « fils de prolétaire » ainsi qu’il l’écrivait le 17 mai 1887 à son ami Andrieux, Charles Brunellière dut, à quinze ans, quitter le lycée de Nantes pour travailler chez un épicier, puis chez un marchand de grains et de farine ; il entra ensuite au service d’un courtier maritime nantais près duquel il fit l’apprentissage du métier d’armateur. En 1877, il était associé dans une maison d’armement ; en 1883, il fonda avec son frère une société pour l’armement des voiliers au long cours ; mais les affaires étaient difficiles, les naufrages étant fréquents. Au début du XXe siècle, les deux frères créèrent avec quelques amis une société anonyme, la Fédération maritime de Bretagne, qui connut des fortunes diverses ; en 1915, les Brunellière se retirèrent des affaires maritimes.

Charles Brunellière, bourgeois actif, avisé, entreprenant, consacra ce que son métier et les soucis familiaux — il perdit deux de ses filles — lui laissaient de temps au service de la démocratie et de l’émancipation ouvrière.
En 1879, il adhéra à la franc-maçonnerie. Les épreuves de son initiation le marquèrent profondément ; il avait conscience, semble-t-il, « d’en être sorti purifié [...] Mes yeux ont vu la lumière... » écrivait-il aux Frères de la loge La Libre Conscience, le 4 avril 1879.

Il croyait en l’immortalité de l’âme « parce que c’est consolant, parce qu’après tout rien ne prouve que la vie future n’existe pas » (lettre à Andrieux, 9 mai 1883) ; aussi, en septembre 1883, fonda-t-il, à Nantes, l’Avenir théophilanthropique, mais le groupe n’eut que peu d’adhérents et son existence fut éphémère. Il combattit les religions révélées, mais, pour complaire à sa famille, il se maria à l’église et fit enterrer religieusement ses deux filles. Il fut adversaire du matérialisme et de l’athéisme dont les théories « sont décevantes et désespérantes » (lettre à Louis de Vallières, 6 février 1884) et, plus tard, membre du Parti ouvrier français, il persista à rejeter l’explication matérialiste du monde.

La franc-maçonnerie lui paraissait la gardienne de la tradition républicaine, l’école de la démocratie dont la pratique devait aboutir au socialisme, à un socialisme réformiste, ennemi de la violence « [des] excitations à la haine et [des] appels à la guerre civile » (Phare de la Loire, 10 et 11 novembre 1888). Il gravit rapidement les échelons de la hiérarchie maçonnique et accéda au vénéralat en 1887. Finalement, l’activité des loges le déçut et il reprochait à la maçonnerie sa soumission à un formalisme qu’il jugeait désuet et qui empêchait les frères de se livrer à l’étude des « questions sérieuses et utiles à l’humanité ». Il l’abandonna une première fois en 1893 pour y entrer de nouveau au moment de l’affaire Dreyfus ; il s’en retira définitivement en 1911.

Son besoin d’efficacité le poussa à militer dans les rangs du Parti radical. C’était l’entrée dans la vie politique active. Nantes était alors un foyer de républicanisme avancé dans une région que marquait profondément le monarchisme. Élu en 1884, il entra au conseil municipal de la ville où il mit au service des déshérités ses qualités d’administrateur. Mais le radicalisme ne lui apporta pas les satisfactions qu’il en espérait : il reprochait aux comités radicaux le goût de l’intrigue, le manque de démocratie véritable à l’intérieur du parti, l’oubli des engagements pris, et il les invita à se soucier davantage de la défense de « la cause populaire » et à se faire « le soutien des revendications légitimes du peuple » (allocution au comité du 6e canton, fin mai 1884).

Ni la franc-maçonnerie ni le radicalisme ne répondaient donc aux exigences de Brunellière, et ce fut dans l’action militante au service du socialisme qu’il trouva à satisfaire son besoin d’« être utile à la République et aux déshérités », et de combattre pour l’établissement d’une démocratie véritable. Bien avant de se jeter dans les luttes politiques, Brunellière confessait sa foi dans le socialisme, expression la plus élaborée de la démocratie et qui doit nécessairement se réaliser sans heurt ni violence : « Je suis socialiste, je le suis devenu le jour où j’ai compris les tendances de l’humanité ». « La Démocratie, c’est le Socialisme, car la Démocratie veut que tous aient leur rôle dans le gouvernement, que les droits politiques de tous soient bien établis, que tous aient leur place au soleil... » (lettre à Andrieux, 31 janvier 1883).
Il collabora tout d’abord à la Revue socialiste de Benoît Malon. « ...L’heure va prochainement sonner où tous ceux qui travaillent, tous ceux qui pensent tendront une main fraternelle et amie à ceux qui souffrent et qui sont exploités, pour accomplir la grande évolution sociale... » (lettre à Benoît Malon, 24 avril 1886). Croyance optimiste en un acheminement sans heurt vers la société socialiste, issue du rêve messianique des républicains et des socialistes d’avant juin 1848.

Il avait mis beaucoup d’espoir dans une entente entre radicaux et socialistes et, dans ce dessein, il avait tenté de former un parti qui réunirait comités radicaux, chambres syndicales, et le groupe socialiste nantais où se côtoyaient guesdistes, anarchistes, radicaux-socialistes et socialistes-boulangistes. La tentative échoua, l’entente ne put se faire entre radicaux et socialistes, et la défection des radicaux contribua à l’échec de Brunellière aux élections législatives de 1889.

Il consacra alors son activité à la réorganisation du socialisme nantais qu’affaiblissaient les rivalités entre les diverses fractions socialistes. En 1890, il réussit à unir dans une même organisation « les différentes écoles du socialisme » en vue d’une action commune, mais il se plaignait de l’attitude des anarchistes : « cinq à six [...] très bruyants [...] qui nous font le plus grand tort et paralysent notre action » (lettre à Benoît Malon du 10 avril 1891). Bien qu’il se défendît d’être un adversaire des thèses anarchistes et qu’il considérât que « le communisme anarchiste des Kropotkine, des Jean Grave et des Hamon est l’idéal » (lettre à Andrieux, 12 novembre 1895), il s’élevait avec véhémence contre les anarchistes nantais qu’il qualifiait « de roués capables de toutes les vilaines besognes et de névropathes faciles à entraîner » (lettre à Millerand, 29 novembre 1895).

Le comité central de Nantes, créé par ses soins, se proposait « d’entretenir des relations avec tous les groupes parisiens, à l’exclusion des possibilistes, et de travailler à l’union socialiste » (lettre à Édouard Vaillant, 25 décembre 1890) et, dans une brochure de propagande La Classe ouvrière devant le socialisme, destinée aux ouvriers nantais et qu’il fit imprimer à ses frais, Brunellière prônait un socialisme éclectique et fédératif, fort éloigné, comme on peut le constater, des thèses soutenues par le Parti ouvrier français.

Cependant, depuis 1890, des rapports s’étaient établis entre les guesdistes et lui — il avait connu Guesde au cours d’un voyage à Paris — il collaborait au Socialiste et organisait à Nantes les conférences de Guesde et de Lafargue ; ce dernier accepta même de représenter les socialistes nantais au congrès guesdiste de Marseille en 1892.

Brunellière inclinait de plus en plus vers le Parti ouvrier français. Il admirait Guesde : « Je suis très heureux, croyez-le bien, de combattre pour la cause socialiste à vos côtés et sous votre direction » (lettre à Guesde, 2 mars 1897). Sous l’influence de Lafargue, il s’initia au marxisme. En 1893, il donnait son adhésion au Parti guesdiste et créait en 1895 un groupe collectiviste « L’Agglomération nantaise » adhérente du Parti ouvrier français. L’année précédente avait été fondée la fédération socialiste de Nantes qui groupait les comités socialistes nantais, entretenait avec le parti guesdiste des rapports étroits et maintenait les contacts avec les autres partis socialistes.

Quoique guesdiste, Brunellière s’éleva avec vigueur contre des décisions prises par des militants guesdistes et qu’il jugeait préjudiciables à la cause des travailleurs. Le 17 septembre 1894, s’ouvrait à Nantes le congrès de la fédération des syndicats et groupes corporatifs ouvriers, organisation professionnelle très dépendante du POF ; la question à débattre était celle de la grève générale. Bien que les guesdistes l’eussent condamnée la veille dans leur congrès, le principe en fut néanmoins adopté : 19 délégués nantais sur 23 l’avaient voté. Brunellière, délégué, se rangea dans la minorité. Ce vote marquait la fin de la fédération. Le congrès de Nantes décida de créer un conseil national chargé de convoquer le prochain congrès ouvrier. Celui-ci se tint à Limoges en septembre 1895. Cependant des minoritaires du congrès de Nantes décidèrent de tenir à Troyes un congrès concurrent. Brunellière stigmatisa une telle résolution : « Ils s’appuient pour cela sur les décisions prises en petit comité, par un groupe de dissidents qui ont cru devoir faire bande à part, au lieu d’accepter loyalement celles prises par la majorité comme c’était leur devoir. » (Cf. Appel aux chambres syndicales, groupes corporatifs, fédérations de métiers, unions et Bourses du Travail).

Si admirateur qu’il fût de Guesde, il ne l’en critiquait pas moins d’avoir voulu « entraîner les syndicats dans la voie exclusivement politique [...] La France meurt du jacobinisme [...] Nos groupes, comme nos différentes régions, doivent conserver leur autonomie et se fédérer en vue du but devenu commun » (lettre à Colombe, 27 juin 1894).

Organisateur remarquable, il fut aussi un propagandiste actif de la cause socialiste dans un milieu difficile qu’il qualifiait « le plus réfractaire de France » au socialisme (lettre à Simon, 5 juillet 1892). En 1895, il édita une seconde brochure Les souffrances de la classe ouvrière : il collaborait au Socialiste, à la Petite République, à la Lanterne, au Réveil du Nord, à l’Humanité nouvelle, au Mouvement socialiste ; il fut secrétaire de rédaction au journal le Peuple, fonda un hebdomadaire Le Réveil de l’Ouest. Il prit part à toutes les campagnes électorales comme candidat de la fédération socialiste nantaise et les résultats obtenus attestèrent de la vigueur et de la qualité de sa propagande : 2 660 voix (13,7 % des inscrits) en 1893, 5 573 (25,9 %) en 1898 ; il fut élu aux élections municipales de 1896.

Il apporta également son concours au mouvement corporatif. « Je suis littéralement surchargé de besogne par suite de l’organisation non seulement du parti socialiste, mais encore de syndicats ouvriers. J’ai été délégué par la Bourse du Travail avec quatre autres camarades pour former les nouveaux syndicats et nous en avons cinq en chantier pour le moment » (lettre à Chatelain, 4 novembre 1892). Il tenta de syndiquer marins et pêcheurs de la Loire-Inférieure, mais l’opposition entre patrons pêcheurs et matelots était telle qu’il dut y renoncer. Il fut élu, en 1898, secrétaire général de la fédération des Inscrits maritimes et le demeura jusqu’en 1901.

C. Brunellière participa du 19 au 21 septembre 1900 à la Bourse du Travail à Paris au Congrès international des Unions des Travailleurs de Transports (considéré comme le 3ème congrès de l’ITF (Fédération Internationale des Travailleurs des Transports)). Il y représenta, avec G. Monteux, la Fédération nationale des Syndicats maritimes.

Il fut à l’origine des premiers syndicats agricoles collectivistes. Au pays du muscadet, les complanteurs, métayers dont le statut remontait au Moyen Îge, avaient des différends très graves avec leurs propriétaires. Brunellière leur vint en aide et prit part à la création, en 1891, d’un syndicat de colons « l’Union ». Ce fut une réussite : en 1893, l’Union comptait 2 000 adhérents. Par l’intermédiaire du député guesdiste Ferroul, elle adressa à la Chambre des députés et au Sénat une pétition portant 3 417 signatures ; Millerand fut chargé de défendre en justice les colons menacés d’éviction. Cependant, quelques-uns furent chassés de leurs terres et une commission d’enquête préfectorale rejeta, en 1895, les revendications de l’Union. Ce fut grâce à l’intervention d’un député nationaliste des Charentes qu’un projet de loi favorable aux complanteurs fut déposé sur le bureau de la Chambre et adopté. Par la suite, le syndicat l’Union se transforma en coopérative d’achat.

À l’exemple des Chevaliers du Travail s’était constituée en France « La Chevalerie du Travail Française » (CTF). Brunellière, initié à Paris en décembre 1894, installa à Nantes, en mai 1895, un chantier qu’il baptisa du nom de Karl Marx. Société secrète, que des francs-maçons contribuèrent à fonder, elle avait adopté des règles de rituel maçonnique. Pour Brunellière, elle n’était pas autre chose qu’une « franc-maçonnerie ouvrière et socialiste » et devait jouer le rôle d’un levain révolutionnaire et d’école de discipline socialiste « comme le fut au XVIIIe siècle la franc-maçonnerie bourgeoise ». Mais les histoires personnelles qui mirent aux prises des frères du chantier affligèrent Brunellière qui y voyait la preuve que rares étaient les militants qui « savent vaincre leurs passions dans l’intérêt de la cause qu’ils défendent ». Le chantier périclita et Brunellière n’en fit plus mention dans sa correspondance après 1898.

Brunellière s’était félicité de l’entrée du socialiste Millerand dans le ministère en 1899 : « ... Par ces temps difficiles, vous n’avez pas hésité à prendre la responsabilité du pouvoir ; le pays vous en saura certainement gré [...] vous rendrez un signalé service au Pays, à la République et à la Cause socialiste » (lettre à Millerand, 24 juin 1899). Aussi protesta-t-il violemment contre le manifeste Guesde-Vaillant au bas duquel figurait son nom à titre de membre du conseil national du POF : « Comme secrétaire général de la fédération [socialiste nantaise], je n’ai pas le droit d’engager ma signature dans un acte politique d’une telle importance sans la consulter, car j’engage la fédération en même temps que moi [...] La question de l’entrée de Millerand au ministère a déjà été discutée à la fédération [...]. On le considérera comme ayant agi sous son initiative personnelle, sous l’influence de circonstances spéciales et comme n’ayant engagé que lui-même [...] Je dois ajouter que Millerand a une très grande influence dans la contrée par suite des services qu’il a rendus à la cause socialiste... » (lettre à Guesde, le 14 juillet 1899). Ce n’était pas encore la rupture avec le POF. À nouveau, en décembre 1899, au congrès socialiste de Japy, il s’opposa à Guesde en votant contre l’amendement de ce dernier hostile à la participation ministérielle. Des contacts qu’il eut pendant le congrès avec les délégués bretons et ceux de la fédération autonome de l’Est, naquit la fédération socialiste de Bretagne dont le congrès constitutif eut lieu les 3 et 4 mars 1900. Élu secrétaire général de cette nouvelle formation, il y fit preuve de ses habituelles qualités d’organisateur : à la fin de 1900, la fédération comptait 69 syndicats et 34 groupes d’adhérents, pour la plupart issus de la Loire-Inférieure ; en 1905, au moment de l’unité, il y avait environ un millier de cotisants. La fédération eut le souci de sauvegarder l’unité socialiste et la volonté ferme de défendre son indépendance. En 1902, elle quitta le Parti socialiste français et, jusqu’en 1905, demeura dans une autonomie totale.

En 1905, quand l’unité socialiste se réalisa, Brunellière, faisant abstraction de ses craintes quant à l’autonomie des fédérations provinciales, fit entrer la fédération de Bretagne dans les rangs de la SFIO. Les statuts du Parti unifié ne prévoyant que des fédérations départementales, la fédération de Bretagne se disloqua et, en janvier 1908, naissait la fédération de la Loire-Inférieure dont Brunellière fut le secrétaire.

Quand la guerre éclata, Brunellière se prononça pour l’Union sacrée : « ... Maintenant que nous sommes tous d’accord pour résister à l’invasion, je voudrais être appelé à jouer un rôle et ne pas être condamné à l’immobilité absolue » (lettre à son fils Fernand, 8 août 1914). Brunellière était alors gravement malade.

Il mourut le 12 février 1917 des suites d’une congestion cérébrale.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article78420, notice BRUNELLIÈRE Charles , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 3 novembre 2018.

SOURCE : La source principale et presque unique est constituée par la Correspondance de Charles Brunellière, socialiste nantais 1880-1917, publiée par Cl. Willard, Paris, 1968 (thèse complémentaire de doctorat). — M. Dommanget, La Chevalerie du Travail, op. cit. — Compte rendu du Congrès International des Unions des Travailleurs de Transports, Paris, 1900.

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