Né en 1856 ; ouvrier serrurier à Lyon (Rhône) ; militant syndicaliste de l’Isère, puis du Rhône ; de tendance anarchiste.

A partir de 1875, Joseph Bernard fut le principal pionnier du mouvement ouvrier dans la région de Grenoble (Isère). Domicilié 96, rue Moncey à Lyon (Rhône, il participa, en 1879, au congrès national ouvrier de Marseille comme délégué des mécaniciens, des gantiers, des chaudronniers, des cordonniers et des tailleurs de Grenoble. Le 25 octobre, il y présenta le rapport sur le travail des femmes, et, dans une autre vibrante intervention, il condamna l’idéal coopératif, protestant contre « les paroles de paix, de conciliation et de concorde qui ont été prononcées ». Il se prononça nettement pour le collectivisme : « L’entente n’est pas possible entre les parasites et les travailleurs. Les uns ont tous les privilèges, les autres toutes les misères. Ne cherchons pas à réclamer des réformes anodines. Unissons-nous donc : que notre but soit l’appropriation des instruments de travail et du sol » (Compte rendu du congrès de Marseille, p. 347-351, Arch. Nat., F7/12488). C’est, semble-t-il, à son retour que, en application des décisions du congrès, il organisa une chambre fédérale ouvrière qui fut, à Grenoble, le premier groupement professionnel et politique de la classe ouvrière ; ses statuts affirmaient notamment la nécessité en son sein de la « discussion des intérêts politiques et économiques ».
Vers 1880, Bernard se fixa à Lyon. Lors de la préparation du congrès du Havre, il fut écarté de la délégation lyonnaise et ses désaccords avec les dirigeants de la tendance guesdiste (Joseph Brugnot et Gabriel Farjat) ne tardèrent pas à s’affirmer : pour l’essentiel, ils portaient sur la participation aux élections.
Au début de janvier 1881, alors qu’il travaillait dans le quartier des Brotteaux, 130, rue Pierre-Corneille, il participa à la fondation du groupe du « Drapeau rouge », noyau de la « fraction abstentionniste du Parti ouvrier » créée le 9 février 1881. Pratiquement, il s’agissait d’une organisation scissionniste dont les adhérents « peuvent appartenir à l’école socialiste de leur choix », mais étaient tenus de verser une cotisation de 30 centimes et s’engageaient à ne jamais participer à un vote (les cartes électorales étant vérifiées après chaque scrutin).
Moins d’un mois plus tard, le 1er mars, devant quarante-deux militants réunis, 7, rue Port-du-Temple, Bernard crut pouvoir proclamer la liquidation du Parti ouvrier et faire nommer une commission chargée de procéder à cette liquidation. C’était compter sans les réactions des dirigeants de tendance guesdiste qui reconstituèrent le parti et exclurent Bernard et ses partisans. Il y eut désormais deux organisations distinctes et rivales : les « suffragistes » dirigés par Gabriel Farjat et Joseph Brugnot , les « abstentionnistes » regroupés en mai 1881 au sein du « Parti d’action révolutionnaire » que Bernard dirigeait en compagnie de Toussaint Bordat et Alexis Deloche. Ces derniers recherchaient l’appui des travailleurs organisés dans les syndicats. En avril 1881, Bernard anima une grève des serruriers qui, commencée dans deux ateliers lyonnais, se transforma entre le 11 et le 25 en mouvement généralisé pour une hausse des salaires et la diminution du temps de travail. En mai, profitant des succès partiels obtenus par cette grève, Bernard tenta de fédérer les chambres syndicales du Bâtiment et de les orienter dans la lutte contre le projet de loi sur les syndicats alors en discussion. Cette action se solda par un échec, de même que la tentative, le 6 juin 1881, de rallier aux idées abstentionnistes la majorité des délégués de la Fédération de l’Est du Parti ouvrier réunis en congrès à Saint-Étienne. Cette nouvelle défaite fut décisive pour le « Parti d’action révolutionnaire » qui, désormais, s’intégra au mouvement anarchiste : le 4 juillet, au cours d’un meeting tenu avec le concours de Paule Mink, il fut décidé de confier à Pierre Kropotkine le soin de représenter le groupement au congrès international « antiautoritaire » de Londres, le 14 juillet 1881. À ce congrès fut votée une motion incitant les compagnons anarchistes à porter leur action « sur le terrain de l’illégalité qui est la seule voie menant à la révolution », et leur recommandant — « les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l’avenir » — « de donner un grand poids à l’étude et aux applications de ces sciences comme moyen d’attaque et de défense » (Le Révolté, 23 juillet 1881).
Désormais, Bernard ne cessa de prôner la violence systématique et la grève générale. Le 4 mars 1882, lors d’une réunion mouvementée, il porta la contradiction à Jules Guesde et, exaltant l’exemple des grévistes de Villefranche-sur-Saône, il s’écria : « Quand on pourra faire éclater le même jour un millier de grèves sur différentes parties du territoire, la Révolution sera faite ». Le 25 mars, lors d’un autre meeting organisé par les guesdistes lyonnais, il fit voter une motion de félicitations à l’ouvrier roannais Pierre Fournier, auteur d’un attentat contre Bréchard, « l’un des patrons affameurs » du textile. « Par cet attentat, affirmait-il, [Fournier] a fait plus de bien à la cause révolutionnaire qu’il n’aurait pu le faire par ses votes ! ». C’est à cette époque — en avril — qu’il quitta Lyon, laissant à Bordat le soin de diriger les groupes anarchistes lyonnais.
Bernard se fixa à Paris et on ne le revit à Lyon que quelques jours au début d’août 1882 : il était venu épouser l’une des deux sœurs Madinier, militantes du groupe Marie Ferré.
C’est dans la capitale qu’il fut arrêté lorsque des poursuites furent décidées contre 66 anarchistes — lyonnais pour la plupart — sous l’inculpation de tentative de reconstitution d’une organisation révolutionnaire internationale. Le 12 janvier 1883, devant le tribunal correctionnel de Lyon qui jugea l’affaire, Bernard, considéré par le procureur comme l’un des principaux inculpés, présenta sa défense. Il évoqua sa jeunesse, sa vie d’ouvrier, ses lectures (en particulier les ouvrages d’économie de J.-B. Say), ses délégations au congrès de Lyon (1878) auquel il n’avait pu participer, au congrès de Marseille (1879) où il avait combattu la solution illusoire des coopératives ouvrières, il renouvela sa condamnation du suffrage universel, « la plus grande mystification du siècle » et conclut en affirmant : « Si un jour le peuple est obligé de descendre dans la rue pour défendre ses droits à l’existence, quelle que soit la condamnation qui m’attend, je déclare que je serai le premier au combat ».
Le 19 janvier, il fut condamné à cinq ans de prison, 2 000 F d’amende et dix ans de surveillance, peine confirmée en appel le 13 mars 1883. Il fut interné à Clairvaux où il ne s’entendit pas avec Kropotkine (cf Le Libertaire, 22 janvier 1932, lettre du 30 juin 1886 adressée par Kropotkine à François Dumartheray et Herzig).
Après sa libération anticipée le 26 août 1885, de retour à Lyon, Bernard se consacra à l’action éducative et surtout à la propagande syndicale. « Il faut faire la révolution intellectuelle dans les cerveaux avant de la faire dans la rue », disait-il au cours d’une conférence faite à la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales, qu’avec quelques anarchistes et des dissidents du Parti ouvrier de Jules Guesde il avait fondée en 1886 et qui tenait ses réunions au 149 de l’avenue de Saxe, à Lyon. L’Union de la métallurgie lyonnaise le délégua au congrès constitutif de la Fédération nationale des Syndicats (10-16 octobre 1886) Voir Stéphane Denonfoux. Le 15 octobre, il intervint dans la discussion sur les rapports entre le travail et le capital. En décochant des traits acérés aux politiciens qui prétendent apporter une aide aux travailleurs, il procéda à une analyse du capitalisme : nature du salaire, mécanisme des crises, rôle de la machine dans l’exploitation de l’ouvrier. Pour limiter le profit capitaliste, conclut-il, nous n’avons qu’une seule arme, aléatoire, la grève. « Préparons-nous donc à l’emploi de la force, instruisons-nous, car en augmentant notre valeur individuelle, nous augmentons celle de notre parti qui, profitant d’une occasion, pourra enfin dire aux capitalistes : « Messieurs, nous ne demandons plus, nous prenons ».
Bernard se rapprocha alors des blanquistes et, le 1er mai 1890, il participa à la première journée internationale des travailleurs à la tête des ouvriers serruriers. La police le qualifiait alors de « socialiste-révolutionnaire, ex-anarchiste ». Il fut d’autre part élu conseiller prud’homme.
En 1904, un certain Bernard fut candidat blanquiste aux élections municipales à Lyon dans le 3e arrondissement et recueillit 667 voix. Il peut y avoir identité.

SOURCES : Arch. Nat. F7/12488 et F12/4662. — Arch. Dép. Rhône 4 M 2 et 3, 10 M 20, Parti ouvrier, 10 M 1er mai 1890. — Pierre Barral, Le Département de l’Isère sous la Troisième République, Paris, 1962, p. 425. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes, op. cit., t. II. — La Revue socialiste, n° 23, novembre 1886, (Benoît Malon « Le congrès de Marseille) ». — Congrès national des syndicats ouvriers, Lyon, 1886. Compte rendu officiel. — Lyon Républicain, 13 janvier 1883.

Yves Lequin, Maurice Moissonnier

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