Né le 24 mars 1854 à La Machine (Nièvre) ; fils d’un proscrit du 2 Décembre ; socialiste (libertaire ?).

En avril 1893, une lettre anonyme était adressée au ministère de l’Intérieur : « un complot anarchiste se trame en ce moment à La Machine (Nièvre), le chef de bande est le sieur Bardet Claude dont vous trouverez son nom (sic) dans le journal La Révolte ».
L’attention des autorités était alors attirée sur cet ancien mineur devenu fermier du droit de place et dépositaire de journaux à La Machine. Le 12 mars 1895, le commissaire spécial de Decize signalait que, quelques années plus tôt, Claude Bardet vendait La Révolte et Le Père Peinard et que, dans le même moment, il avait à plusieurs reprises poussé les mineurs à se syndiquer. Il avait épisodiquement collaboré à la Tribune républicaine de Nevers, de tendance radicale-socialiste, et passait pour avoir « une influence énorme » sur les ouvriers (le préfet au ministre de l’Intérieur, 21 mars 1895), mais on lui prêtait contradictoirement des « idées très avancées » (rapport du commissaire spécial de Decize, 12 mars 1895), voire « libertaires » et « modérées » (preuve : il a fait voter contre Turigny aux dernières élections, écrit le préfet). Un an plus tôt, le 10 février 1894, à l’initiative du préfet, une perquisition, sans résultat, avait été opérée chez lui.
L’explication de ces opinions contradictoires peut être trouvée dans une lettre confidentielle que le maire de Saint-Benin-d’Azy (Nièvre), interrogé sur le « complot de La Machine », adressait au préfet le 5 mai 1893 : « Je ne connais point M. Bardet (Claude) que j’ai cependant eu l’occasion de voir à Nevers, une ou deux fois. Je le connais surtout par la polémique acharnée, dans le journal La Tribune, contre M. Busquet, directeur des mines de La Machine.
« À ce titre, je le trouve très méritant et le considère comme remplissant un véritable apostolat tout à fait désintéressé.
« Je ne suis pas au courant de ses sentiments anarchistes et le crois tout au plus capable de provoquer et d’encourager une grève des ouvriers de La Machine contre M. Busquet personnellement ». Mais le maire complétait sa lettre par des « renseignements de dernière heure » confirmant les « sentiments anarchistes » de M. Bardet, de son ami M. Périer et de quelques autres, huit ou dix, ou plus... Il terminait en revenant sur le fait que « M Bardet, en combattant M. Busquet, obéit plutôt à l’animosité qu’il éprouve contre ce dernier qu’au désir de faire progresser la République à La Machine ».
En fait, au œur de tout, il y avait la situation particulière de La Machine, telle que la présentait au préfet le commissaire spécial de Decize dans un surprenant rapport daté du 15 février 1894 :
« La Machine n’existe pas à proprement parler comme commune ; c’est une principauté minuscule régie et gouvernée depuis vingt-cinq ans par M. Busquet, ingénieur des mines de houille situées dans cette localité. Ces mines sont la propriété de la riche et puissante société réactionnaire, Le Creuzot (souligné dans la lettre, même remarque pour les autres passages soulignés ici).
« La population est paisible, calme, les habitants naissent et meurent à La Machine, il n’y a pas de population flottante... 1 200 ouvriers, tous craintifs sous lœil de l’ingénieur... moyennant des salaires 4,5 F ; il n’y a pas de grève à craindre.
« Au point de vue intellectuel, la situation de l’ouvrier est moins bonne, on l’a maintenu avec soin dans une ignorance relative, pour mieux le conduire, le diriger, l’accaparer. Et aujourd’hui encore on trouve des jeunes gens qui ne savent pas signer leur nom au moment du tirage au sort. Ce n’est guère que depuis quatre ans, depuis l’établissement de l’école laïque, que l’ouvrier a ouvert les yeux un peu, et cherche en cachette, à savoir ce qu’était la République. Dès que l’administration sentit cette tendance, elle n’entra pas en lutte directe contre le sentiment de la masse, mais elle employa les petits moyens, laissant dire que l’usine pourrait bien être fermée, n’acceptant pas en qualité d’ouvriers les jeunes gens sortant de l’école laïque. Ainsi l’administration des mines, après avoir lutté avec acharnement contre le gouvernement de la République, après avoir mis en interdit et ruiné de malheureux commerçants qui avaient osé se dire républicains, cette même administration a changé de tactique...
« L’administration des mines, non contente de ne pas accepter en qualité d’apprentis ouvriers les élèves sortant de l’école laïque, a même refusé de fournir de l’eau, d’établir une fontaine, il faut aller au loin chercher l’eau nécessaire aux enfants ; alors que les écoles congréganistes ne manquent de rien...
« Cette commune n’a même pas de mairie, la mairie est placée dans un immeuble dépendant de la Cie ; l’immeuble est censé loué par la commune moyennant un loyer de deux cents francs. En outre, dans cet immeuble, logent : 1° Le secrétaire de mairie, qui est en même temps caissier de la Cie, 2° un chef de poste de la Cie, 3° un garde de la Cie... C’est M. Busquet qui dirige, commande, fait faire ; le maire et le conseil municipal marchent sur un signe de lui.
« La commune est sous la tutelle de M. Busquet.
« ... L’ouvrier sait tout cela et souffre de cette surveillance occulte et d’un système d’espionnage qui fait qu’ils se défient tous les uns des autres ; c’est ce qui explique la situation actuelle de La Machine, et une sorte d’agitation que j’appellerai toute morale.
« La commune de La Machine, c’est l’usine ; l’usine, c’est M. Busquet avec Le Creuzot [...] le fonctionnaire a peur de cette puissance en or ; le commerçant a peur de voir sa maison mise à l’index ; l’ouvrier a peur de perdre le pain de sa famille ; entrer en lutte, ce serait la ruine.
« Si l’ouvrier montre des velléités de résistance, on lui répond que l’usine, ne faisant pas ses frais, va fermer ; et l’ingénieur dira bien haut qu’il n’est pas opposé à la forme républicaine du gouvernement [...]
« L’ouvrier [...] tremble, car il a vu quinze camarades mis à la porte, parce qu’il a voulu user d’un droit légal, parce qu’il a tenté de former un syndicat.
« L’ouvrier est mécontent, mais il n’ose pas encore affronter la lutte.
« C’est dans ces conditions que Bardet a entrepris la lutte contre l’administration réactionnaire du Creuzot.
« Est-il anarchiste ? Je crois qu’il est bon de le surveiller de très près, de le suivre pas à pas, de se tenir au courant de ce qu’il peut faire ou dire, mais il faut le faire discrètement, je le crois susceptible d’une direction, et, dans ce cas, il serait peut-être bon de le ménager...
« Son caractère est fortement aigri par la lutte contre la misère ; par la lutte contre les administrateurs du bassin houiller de La Machine, qu’il hait d’une façon froide, calme, impassible. Son caractère est indéfinissable et personne ne connaît le but qu’il se propose d’atteindre.
« Si cet homme tourne à l’anarchie, il sera très dangereux non seulement à cause de son caractère mais encore à cause de l’influence qu’il a à La Machine.
« J’ai dit que l’ouvrier de La Machine est peu intelligent ; eh bien !... il suivra Bardet, parce que celui-ci a gagné la confiance des 450 ouvriers qui ont voté pour [...] Sur un signe, sur un mot de Bardet, ils voteront dans un sens ou l’autre, voilà pourquoi j’ai dit qu’il était peut-être bon à ménager, tout en le surveillant... »
Il est possible de compléter cette longue appréciation par quelques précisions :
En août 1894, lors des élections des délégués mineurs, le même commissaire rapportait le 17 février : « M. Busquet sait que les candidats opposés à l’administration ont des chances sérieuses, aussi déclare-t-il que si les délégués de son choix ne sont pas élus, tous les autres ne seront pas acceptés à la mine.
« [...] Les gardes ajoutent que M. Busquet serait furieux, parce qu’il a eu trop de mal à former les délégués actuels... » La perquisition effectuée chez Bardet en février paraît d’ailleurs avoir été liée à cette question des élections.
Ce n’est qu’en janvier 1907 qu’un syndicat s’installa effectivement au grand jour à La Machine.
Quant à Bardet, à la fin de 1897, il quittait La Machine pour Sens, en qualité de receveur des marchés. Il était marié et père de trois enfants.

SOURCES : Arch. Dép. Nièvre, série M, Anarchistes, 1892-1905 (dossier Bardet). — Massé, « Les Partis politiques de la Nièvre de 1871 à 1906 », Cahiers du Nivernais et du Centre, Nevers, 1910.

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