GUYOT Raymond, Germain [pseudonymes : dans la presse, Raymond Germain (1921-1928), Marc Murmy (1928-1930), Jean Lerouge (1930-1931) ; au secrétariat des Jeunesses communistes, Mac ou Mc, Deux (1928-1929) ; au bureau politique du PCF, Gérard (1930-1931) ou Raymond ; surnom, Trotsky (début des années 1920)]

Par Marc Giovaninetti

Né le 17 novembre 1903 à Auxerre (Yonne), mort le 17 avril 1986 à Paris ; employé.
Au comité national et au bureau de la Fédération des Jeunesses communistes en 1926, 2e secrétaire en 1928, 1er secrétaire en 1931, président de 1936 à 1946 (Union des Jeunesses républicaines de France à partir de 1945). Élu au comité exécutif de l’Internationale communiste des Jeunes en 1928, secrétaire général de 1935 à 1943 ; membre du CE de l’Internationale communiste à partir de 1935.
Élu comité central du PCF de 1928 à 1985, au bureau politique de 1945 à 1972 ; 1er secrétaire de la Fédération de la Seine de 1946 à 1953, de Paris-ville de 1953 à 1957 et du comité fédéral jusqu’en 1979 ; responsable de la Section de Politique extérieure de 1955 à 1972. Membre du comité national et du bureau du Mouvement de la Paix, et de la présidence du Conseil mondial de la Paix de 1962 à 1980. Député de 1937 à 1958, sénateur de 1959 à 1977.
Parmi la quinzaine de cadres supérieurs qui ont dominé le PCF au XXe siècle, Raymond Guyot est un de ceux qui ont occupé les fonctions les plus éclectiques et les plus durables. De tous, son histoire personnelle résume au mieux celle de son Parti.

Raymond Guyot
Raymond Guyot
Carte de délégué du Ve congrès de l’ICJ, 1928

Deuxième fils d’une famille paysanne très modeste du nord de la Bourgogne, Raymond Guyot naquit à Auxerre peu avant que son père, charretier, ne fut tué dans un accident de travail. Sa mère retourna au village ancestral, Carisey, s’y remaria et eut deux autres enfants, et Raymond y vécut une enfance heureuse, marquée par les influences socialistes du grand-père maternel, de l’instituteur dont il était le meilleur élève, et d’autres militants de passage.
Muni du certificat d’étude en 1915, il prolongea sa scolarité pendant trois ans à l’École primaire supérieure de la petite ville de Tonnerre, et décrocha un diplôme de comptable qui lui permit d’être embauché à la gare du PLM (Paris-Lyon-Méditerranée), principal employeur local. Pendant ces années d’adolescence et de guerre, il fréquenta d’autres militants syndicaux et socialistes, et adhéra au début de 1920 aux Jeunesses socialistes, soutenant avec enthousiasme leur ralliement à la IIIe Internationale. D’après lui, sa participation à la grève des cheminots du printemps 1920 l’ayant privé de tout avenir professionnel, il quitta la compagnie pour se consacrer essentiellement à l’activité politique. Sous son impulsion, les JC de Tonnerre se reformèrent en octobre 1921, mais jusqu’à son départ, aucun autre jeune communiste ne se distingua dans l’Yonne. Dans l’organe départemental, il signa sous le nom de Raymond Germain une série d’articles virulents notamment à l’encontre des plus anciens responsables locaux du Parti, et mena sans succès une campagne de souscription pour faire reparaître le journal antimilitariste d’avant-guerre de Gustave Hervé, Le Pioupiou de l’Yonne.

À la mi-septembre 1922, il s’établit à Troyes, capitale française de la bonneterie, sans doute déjà envoyé par les instances nationales pour renforcer la 7e Entente de la Fédération des Jeunesses communistes, récemment fondée avec le projet de couvrir les quatre départements champenois. Il se distingua d’emblée aux congrès départementaux, et en février 1923, sous sa conduite, la 7e Entente fut « reformée » par un « congrès » qui ne rassemblait que sept militants représentant quatre groupes. La Dépêche de l’Aube signalait désormais régulièrement son activité lors de meetings du PCF, de « conférences éducatives » et de tournées de propagande à destination de la jeunesse ouvrière de la région, tandis qu’il occupait divers emplois de comptable à destination alimentaire. Il fut un des plus ardents promoteurs de la principale décision du 3e Congrès national des JC, celle de transformer les groupes locaux en cellules d’entreprises, en application de la politique de bolchevisation décidée à Moscou. Au plan national, il se fit aussi remarquer par ses premiers démêlés judiciaires, ponctués d’une amende et un mois de prison avec sursis pour un article antimilitariste qui s’en prenait au Président Poincaré. En janvier 1924, délégué de l’Aube, il fit connaissance de Maurice Thorez au 3e Congrès du PCF à Lyon. Dans cette perspective, Boris Souvarine avait publié dans le Bulletin communiste une lettre enthousiaste de lui. Il signa alors ses premiers articles dans L’Avant-Garde, l’organe des JC, fut désigné avec quatre autres jeunes « propagandistes » pour une « tournée antimilitariste » nationale de quelques semaines, présida plusieurs congrès d’ententes dans l’Est, et prit une part active à la campagne pour les élections législatives aux côtés du député sortant de l’Aube Célestin Philbois. Ces débuts tonitruants expliquent probablement son surnom de Trotsky.

En mai 1924, il était incorporé au 7e Régiment de Chasseurs d’Afrique à Sétif en Algérie, et la 7e Entente, avec ses cellules d’entreprises modèles, s’effondrait en quelques mois. Quelques brèves dans la presse communiste locale lui attirèrent l’animosité de ses gradés, qui lui infligèrent, sous un prétexte fallacieux, un dur châtiment et un mois de rabiot. Il devait bientôt se venger en faisant de son capitaine la première cible du « concours des gueules de vaches » dans la presse antimilitariste communiste, lui-même souffrant pendant de longues années de crises de paludisme.

À son retour d’armée, il s’installa pour de bon à Paris en janvier 1926, occupa quelques mois un dernier emploi hors parti aux Grands Magasin du Louvre, puis devint permanent, « technique » chargé du travail antimilitariste, en remplacement de François Chasseigne, sous la double responsabilité de Thorez pour le PC et d’Henri Barbé pour les JC. Au 5e Congrès des JC à Saint-Denis, ce dernier remplaçait au secrétariat son ami Jacques Doriot, lequel aurait d’après lui « repêché » un Guyot quelque peu oublié mais qui fit à ce même congrès une entrée discrète au bureau national, derrière une direction où se distinguaient notamment André Ferrat, Gustave Galopin et François Billoux. La signature « R .Germain » réapparut régulièrement dans L’Avant-Garde ou ses feuilles spécialisées, La Caserne et Le Conscrit.

En 1927, la trace de Guyot se perd. De cette année date son premier séjour en URSS, probablement pour une formation de plusieurs mois dans quelque école spécialisée, puisqu’il semble bien qu’il n’ait jamais fréquenté l’École léniniste internationale. Il commença ensuite son ascension dans les instances nationales et internationales : cooptation au CC du PCF à la conférence nationale de janvier-février 1928, confirmée au 6e congrès de Saint-Denis en avril 1929, représentant des JC à la commission coloniale, responsable du travail chez les sportifs et aux « adversaires » (la lutte contre toutes les autres organisations de jeunesse), assistant au 6e congrès de l’Internationale communiste à Moscou pendant l’été 1928 et délégué au 5e de l’IC de la Jeunesse, qui le désigna comme suppléant à son comité exécutif, et deuxième secrétaire de la Fédération française derrière Billoux à la conférence clandestine de décembre 1928. Au contraire de la trentaine de militants qui animaient les meetings et soirées des JC ou des « amicales de conscrits », Guyot resta longtemps inconnu de la police qui traquait les communistes. Mais en octobre 1928, l’identité de R. Germain fut découverte, et il signa désormais ses éditoriaux du pseudonyme de Marc Murmy. Interpelé lors d’une réunion clandestine, il fut relâché « faute de preuves », mais sa serviette avec tout son contenu de documents secrets sur la section coloniale fut encore saisie. En août 1929, après s’être dérobé à sa période de réserve pour éviter une arrestation certaine, il entra en clandestinité. Son insoumission lui valut une condamnation à deux ans de prison par défaut. Au 6e congrès du PCF en 1929, après Galopin et Billoux, il s’en prit durement à l’« opportunisme » de l’ancien leader des JC Jacques Doriot. Acculé à l’autocritique, ce dernier lui en garda une rancune tenace. Privés de leurs deux premiers secrétaires dissimulés en coulisse, diminués par le sectarisme et la répression, les JC tinrent un calamiteux 6e congrès à la Bellevilloise à Paris, mais Billoux et Guyot, convoqués à Moscou fin 1929, surent tenir tête aux accusations de « bluff » des délégués de l’ICJ, tout en reconnaissant l’état de faiblesse de leur organisation.

Pour esquiver les poursuites, Guyot passa presque toute l’année 1930 comme délégué de la Fédération française auprès de l’ICJ. Logé à l’hôtel Lux avec ses semblables, bénéficiant de soins dans une station thermale du Caucase, assistant au premier grand procès stalinien du « groupe industriel », il échangeait de longues correspondances avec les deux secrétaires restés en France, successivement Billoux puis le jeune Louis Coutheillas. Au tournant de l’année, il était rappelé en France en permutant avec ce dernier jugé trop inexpérimenté, accompagné d’une « équipe de choc » de kominterniens éprouvés, tandis que le PCF bénéficiait du même renfort. Il devint alors un assistant régulier du Bureau politique, approuvant la nomination par l’IC d’André Marty comme « chef » pour relancer des JC dont l’étiage s’établissait aux alentours de 3500 adhérents. C’est dans ce contexte qu’éclatait la crise du « groupe de la Jeunesse », ou « groupe Barbé-Celor ».

Déjà pour limiter les dégâts provoqués par la tactique « classe contre classe », l’IC avait imposé depuis l’été 1930 la « lutte sur deux fronts », celle contre le « sectarisme » doublant celle contre l’ « opportunisme ». Guyot prenait alors quelques distances avec Barbé, devenu secrétaire du PC, Celor et Billoux, ses amis des Jeunesses qui avaient jusque là l’aval de l’IC, et se coulait dans le sillage de Thorez, autre secrétaire désormais appuyé par le kominternien Eugen Fried. L’abcès fut crevé lors de trois réunions successives du BP au début du mois d’août 1931, suite à la venue du chef de l’IC Manouilski en personne. À la deuxième, devant une assemblée atterrée bien que préalablement avertie par un courrier de l’IC, Guyot, mis en condition par Fried et André Ferrat (autre ancien des JC passé au PC), dénonça d’une voix atone et la tête basse l’existence d’un « groupe constitué et sans principe » composé de Barbé, Celor, Lozeray, Billoux, Galopin (alors emprisonné), Louis Coutheillas et lui-même, qui influençait la plupart des autres militants des Jeunesses et contrôlait plusieurs secteurs du Parti. Après que Manouilski et Thorez eurent enfoncé le clou, le CC fut informé, et la presse dévoila petit à petit ce qui était présenté au fil des mois sous l’aspect d’un véritable complot contre le Parti et l’Internationale. Les principaux « groupistes », dont Guyot, furent convoqués pour s’expliquer à Moscou, où tous finirent par reconnaître l’ « avant-gardisme », le sectarisme, le fractionnisme, voire le « caporalisme », mais protestèrent de n’avoir jamais agi à l’encontre l’IC. Marty fut chargé de rédiger un rapport qu’il présenta au CC en décembre. Tous furent sanctionnés, remis à la base comme Barbé, ou mutés en province comme Billoux, Celor, accusé d’être un indicateur de police étant exclu et sauvé de justesse. Guyot seul fut épargné, félicité pour son esprit de coopération, et reconduit à la tête des JC. En janvier 1932, il signait de son nom, après d’autres, un article « Contre le groupe » dans les Cahiers du bolchevisme, où il dénonçait nommément les méfaits de Barbé, Celor, Lozeray et Coutheillas sans signaler sa propre implication. Il devait désormais apparaître comme l’indéfectible homme-lige de Thorez, bénéficier pour plusieurs années de l’appui de Eugen Fried, d’André Marty et d’Albert Vassart, ex-« opportuniste » réhabilité pour mettre sur pied la commission des cadres, alors que d’autres au contraire le considéraient comme un vil « délateur ».

Guyot fut présenté comme « candidat d’amnistie » dans le 15e arrondissement parisien aux élections législatives de mai 1932, mais ne passa même pas le premier tour. Bravant la clandestinité, il s’afficha au 7e Congrès des JC à Montigny-en-Gohelle, où il fut élu secrétaire général. La semaine suivante, le 24 juin, accompagné de la militante Danielle Périni, future Casanova, qui le cachait, il était arrêté en pleine rue à Montreuil, sur dénonciation présumée du cadre JC de longue date Martial Rossignol.

D’abord condamné à trois mois de prison pour le vol du livret militaire à un faux nom trouvé en sa possession, le tribunal militaire portait la peine à un an pour insoumission le 4 octobre 1932. À la prison militaire du Cherche-Midi, il eut la mauvaise surprise de retrouver son ancien ami Barbé, condamné pour la même raison, mais se lia d’amitié avec l’anarchiste Charles Launay qu’il convertit au communisme, et avec le pasteur pacifiste Paul Martin. Pendant sa détention, il fut l’objet d’une intense campagne des JC qui le rendit populaire, reçut parmi ses visiteurs la militante Lucie Bernard, plus tard Aubrac, avec qui il resta lié, et quitta la prison auréolé de gloire. Envoyé faire sa période de réserve dans un régiment de spahis à Vienne, il fut présenté par la jeune activiste Jeannette Vermeersch qui s’était distinguée lors d’une grève l’année précédente à une famille de militants communistes de Vénissieux d’origine espagnole, les Ricol. Il s’éprit de leur fille aînée, Fernande, de dix ans sa cadette, et déjà militante comme son frère Frédéric et sa sœur Lise. Elle le rejoignit à Paris en février 1934, ils se marièrent en novembre, et leur fille Raymonde naquit en janvier 1935.

L’emprisonnement de Guyot et la maladie de son second Victor Michaut avaient porté Georges Charrière à la tête des JC. Pour sortir du sectarisme, il commença à mettre l’accent sur les activités de loisir, mais manipulé par des militants trotskistes et des jeunes socialistes révolutionnaires partisans de l’action commune contre le fascisme, il accepta de participer à un meeting commun. Cette « controverse de la jeunesse » du 12 janvier 1933 valut sa place à Charrière, dès qu’il fut avéré qu’il y avait côtoyé des trotskistes. Son éphémère successeur, le nordiste Gaston Coquel, secondé notamment de Jeannette Vermeersch et du sportif Auguste Delaune n’eut pas non plus l’heur de plaire à Moscou, où Marty représentait le PCF, en s’opposant de plus en plus durement à Thorez et en veillant à la stricte application de « classe contre classe ». Après la sortie de prison de Guyot, qui lui aussi accablait la « ligne dégoutante » de Georges Charrière, un congrès extraordinaire des JC fut préparé sous l’égide de Jacques Duclos et se réunit en février 1934 à Ivry Le délégué de l’ICJ, le Hongrois Michal Wolf (Mihaly Farkas) s’y montrait très acerbe envers la direction intérimaire, suivi par Michaut et Guyot. Ce dernier, pourtant plus conciliant, en gardait une certaine rancœur de Jeannette Vermeersch, provisoirement écartée. Cependant, les critiques firent long feu, interrompues la veille de la clôture du congrès par les émeutes du 6 février 1934 et des jours suivants, où Guyot, à la tête des Jeunesses, se montrait un des rares dirigeants communistes en pointe des combats contre la garde montée.

Les mois suivants furent consacrés aux atermoiements dans les tentatives de rapprochement avec des socialistes d’abord réticents après toutes les insultes essuyées. Et l’IC ne donnait pas encore son feu vert. Après les intellectuels, précurseurs dès le mois de juin 1933 avec le congrès antifasciste de la salle Pleyel, les Jeunes, poussés par Thorez, précédèrent les adultes en scellant l’unité d’action par un premier meeting commun salle Bullier le 2 juillet 1934 : côte à côte à la tribune, Guyot et René Dumon, le secrétaire des JS, sur qui celui des JC affirmait « cracher son mépris à la figure » quand il était encore en prison. En avançant le concept de « jeune génération », Guyot prônait l’unification des organisations sportives ouvrières, qui devait se réaliser dès décembre 1934, avant celle des syndicats, et à terme « l’unité organique » des organisations de jeunesse, étendue à la principale d’entre elles, les Jeunesses laïques et républicaines (JLR).

L’appui de l’Internationale fut difficilement acquis, le secrétaire général de l’ICJ, le Russe Vassili Tchemodanov, se montrant franchement hostile et Manouilski hésitant. Mais finalement la balance pencha en faveur de Thorez et Guyot aux présidiums de l’IC et de l’ICJ où ils avaient d’abord été rudoyés. Après la signature du pacte franco-soviétique et la visite du président du conseil Pierre Laval en URSS début mai 1935, les JC abandonnèrent même toute propagande antimilitariste, et Guyot s’entremettait dans une entrevue secrète entre les dirigeants des komsomols Tchemodanov et Kossarev et la fraction des JS parisiens conduite par Fred Zeller, que les Soviétiques proposaient de soutenir moyennant l’abandon de toute propagande révolutionnaire ; une tentative stérile, qui fut dénoncée par la presse trotskiste, au grand dam des communistes.

En juin 1935, une manifestation de jeunes chômeurs organisée à Genève par le Bureau international du Travail réunit pour la première fois au plan international des jeunes communistes, conduits par Guyot, et des jeunes socialistes, Dumon et le président de l’Internationale socialiste des Jeunes, l’Allemand Erich Ollenhauer, ainsi qu’une délégation des Jeunesses ouvrières chrétiennes. Le Front populaire de la Jeunesse, rassemblant 32 organisations, se concrétisa en France le 14 juillet, mais à la fin du mois, un changement de direction à la tête des JS condamnait le projet d’unité organique, d’autant que les JLR se montraient très réticents à tout rapprochement avec les chrétiens. Pour Guyot, la consécration se joua à Moscou, au sein du mouvement communiste : au 7e (et dernier) Congrès de l’IC, en août, il fut élu membre titulaire du CE et suppléant au Présidium (où il devait très régulièrement siéger, et même au Secrétariat, lors de ses séjours à Moscou), et au 6e Congrès de l’ICJ, soutenu par Dimitrov et préparé par Kuusinen, en octobre, il était adoubé comme secrétaire général, en reconnaissance des succès français, devant Michal Wolf et Tchemodanov.

Tendu vers son objectif de fusionner les organisations nationales et internationales de jeunesses socialistes et communistes, et les autres mouvances à l’exclusion des trotskistes et des fascistes, Guyot rencontrait fin 1935 le dirigeant des Jeunes Gardes socialistes belges, Fernand Godefroid, et obtenait l’intégration des maigres effectifs des JC belges dans leur puissante organisation. Mais le seul succès d’envergure devait toucher l’Espagne. L’accord était scellé après un séjour commun à Moscou d’une délégation des JC et des JS reçue par Michal Wolf. Le congrès d’unification étant reporté à cause du déclenchement de la guerre civile, Guyot effectua deux missions en Espagne, en septembre et décembre 1936. La première fois, outre des visites au front pour encourager les combattants des nouvelles Jeunesses socialistes unifiées, il devait surtout rassurer les ex-JS heurtés par la rudesse de la représentante sur place de l’ICJ, alors que la deuxième fois il était porteur de « directives » de l’IC à destination de Paris, de Madrid et des Brigades internationales. À son retour à Moscou, il présenta un « mémorandum » très complet sur la situation en Espagne au Secrétariat de l’IC, le 14 décembre, où il préconisait « d’assurer une meilleure direction politique » des BI. De ce jour, Guyot devenait d’après ses propres dires la « tête de Turc » attitrée de Marty.

Tout en effectuant encore de nombreux autres déplacements en Europe, en particulier une nouvelle fois à Genève sous l’égide de la SDN pour le 1er Congrès mondial de la Jeunesse pour la Paix, à partir d’avril 1936 et pendant plus d’un an Guyot vécut principalement en URSS, abandonnant au 8e congrès de la Fédération française le secrétariat pour le titre de président qu’il fut seul à jamais porter. Logé à l’hôtel Lux avec sa femme et sa fille, il bénéficia au printemps 1937 d’un long séjour de repos en Crimée, et échappa ainsi aux pires heures de la Grande Terreur à Moscou, dont il devait cependant avouer que les « disparitions » qui frappaient ses camarades « l’intriguaient », que celle de son ami Sacha Kossarev, secrétaire des komsomols « fut pour [lui] un drame », et qu’il fut « mêlé » à celles des jeunes communistes polonais : « on nous a dit tout le monde, […] on nous disait que la direction était pénétrée par la police ».

À partir de juillet 1937, il résida davantage en France, confirmant au « 9e congrès des Jeunesses » la priorité donnée aux loisirs sur la politique, par exemple en préconisant l’abandon du vocable communiste, tandis que les effectifs explosaient de 7000 à 100 000 en trois ans, et que des encarts publicitaires proposaient des photos dédicacées et des disques des discours du « président aimé de la Jeunesse ». En octobre 1937, le décès soudain de Paul Vaillant-Couturier lui offrit une belle opportunité. Pressenti pour remplacer l’ « ami de la jeunesse » (et le sien en particulier) comme député de la circonscription de Villejuif, il fut élu dès le premier tour le 12 décembre avec 51 % des voix, et validé après d’âpres discussions à la Chambre le 25 janvier, bien que toujours déchu de ses droits civiques depuis sa condamnation pour insoumission. Il aménagea alors dans un petit appartement du Kremlin-Bicêtre, dans sa circonscription, tandis que la famille s’agrandissait avec la naissance de Pierre en avril 1938.

Sa première intervention parlementaire, à peine sa validation acquise, concerna un fait divers dramatique. La déflagration accidentelle de caisses d’explosifs, saisies par la police dans une planque de « la Cagoule » et transportées dans un laboratoire à Villejuif, provoqua la mort de quatorze personnes et d’énormes dégâts matériels ; il réclama des dédommagements et des mesures au ministre de l’Intérieur Sarraut. Il déposa aussi, en la soutenant par des arguments natalistes, une proposition de loi pour un « prêt aux jeunes ménages ».

L’année 1938, celle du reflux des espoirs nés du Front populaire, celle de l’aggravation des menaces bellicistes en Europe, remirent au premier plan les préoccupations politiques. Au mois d’août, Guyot s’embarqua pour New York pour le 2e Congrès mondial de la Jeunesse pour la Paix parmi la délégation française d’une trentaine de membres où se mêlaient chrétiens et communistes, ces derniers contrôlant l’organisation de façon plus ou moins affichée. Après l’ouverture au très sélect Vassar College par la Première dame Eleanor Roosevelt, Guyot, un peu relégué par le charisme de ses cadets Danielle Casanova et Léo Figuères, se distinguait lors d’un débat avec un pasteur africain, en essayant de concilier la foi des chrétiens et le projet des communistes. Le retour de la délégation fut obscurci par les sombres perspectives de la conférence de Munich.

En février 1939, protégé par son statut de parlementaire, Guyot alla recueillir parmi les rescapés de la Retirada à la frontière espagnole celui qui était devenu son beau-frère à Moscou par sa liaison avec Lise, Artur London. Il effectua aussi une visite des camps de réfugiés et s’exprima à son retour à la Chambre pour dénoncer les scandaleuses conditions de relégation. Fin juin, Guyot s’embarqua avec sa famille pour un séjour estival de villégiature et de travail en URSS.

À la déclaration de guerre, trois Français côtoyaient Guyot à Moscou, les représentants des JC et du PCF, et André Marty, un des secrétaires de l’IC. Les trois premiers parvinrent à regagner la France pour répondre à l’appel de mobilisation. Dimitrov et Manouilski en profitèrent pour charger Guyot d’un message exprimant l’abandon du combat antifasciste, conséquence du pacte germano-soviétique, par la nouvelle ligne de « guerre impérialiste ». Arrivé à Paris vers le 8 septembre, Guyot parvint par l’intermédiaire de sa belle-sœur Lise et de Jeannette Vermeersch à transmettre ses « instructions » à Thorez déjà mobilisé, et s’en acquitta lui-même auprès des JC français et étrangers réfugiés à Paris. Bien qu’il ait plus tard nié ce rôle de messager, arguant du fait que la nouvelle ligne ne fut entérinée par Staline qu’après son départ de Moscou, le journal de Dimitrov, les carnets de Thorez, les souvenirs écrits des deux femmes et des rapports de jeunes communistes italiens à l’ICJ le confirment sans ambiguïté, Lise London émettant seulement la réserve qu’il ne semblait personnellement pas très convaincu. Lui se plaisait plutôt à raconter l’anecdote de sa discussion avec un groupe de camarades au marché de la place de la Réunion dans le 20e arrondissement : il tentait en vain de les convaincre du bien-fondé du pacte, quand son beau-père fit taire ses contradicteurs en affirmant « c’est juste ! » puisque Staline avait signé.

Dans le courant du mois de septembre, Guyot rejoignit son affectation à l’hôpital vétérinaire du Centre de Cavalerie de Tarascon, sa belle-sœur assurant les liaisons avec la direction désormais clandestine du Parti. À l’ouverture de la session parlementaire, le 9 janvier 1940, la plupart des députés communistes étant déjà arrêtés ou ayant fait défection, ils ne furent que quatre, en congé de leur régiment, à se concerter après une entrevue probable de Guyot avec Benoît Frachon. Déjà hué à son entrée dans l’hémicycle, le petit groupe provoqua un scandale et une violente empoignade en restant assis tandis que le doyen d’âge honorait l’armée française dans son discours, six autres communistes, désapprobateurs, s’étant levés à l’unisson de tous les députés et se trouvant de fait rejetés du Parti. Seul Étienne Fajon, arrivé en retard, put encore prononcer un ultime discours communiste à l’Assemblée de la IIIe République, mais Guyot avait déjà rejoint son régiment. Il y recevait peu après par sa belle-sœur l’instruction de déserter pour éviter une arrestation certaine, ce qui lui valut l’année suivante, après une condamnation par défaut à 5 ans de réclusion pour « activités et agissements communistes », une autre de 6 ans pour désertion en temps de guerre, seul dirigeant communiste avec Thorez à être dans ce cas. Conduit en voiture à Paris, il rallia Bruxelles par une filière organisée par Arthur Dallidet, et le jour même de l’invasion des Pays-Bas par la Wehrmacht, le 8 mai, il était embarqué à Amsterdam en compagnie d’Arthur Ramette et Palmiro Togliatti sur un cargo soviétique à destination de Leningrad.

Les fugitifs arrivèrent à Moscou au début de la débâcle de l’armée française. Avec Thorez, Marty et Ramette, bientôt rejoints par le franco-italien membre du comité central Giulio Cerreti (Pierre Allard), Guyot fut pendant plus d’un an un membre du centre de direction moscovite du PCF, tant bien que mal en contact avec les deux autres centres, parisien et bruxellois. Particulièrement chargé d’établir la liste des militants arrêtés en France, siégeant au secrétariat de l’IC, participant aux émissions de Radio-Moscou à destination de la France, il était associé à toutes les décisions résolument hostiles aux autorités françaises et britanniques et ambigües vis-vis des forces d’occupation. Il assurait surtout ses fonctions à la tête de l’ICJ en rédigeant des déclarations sur la « guerre impérialiste » destinées aux fédérations nationales qui pouvaient encore être jointes. Cependant, il vivait en famille dans le domaine protégé de Kunstevo, parmi les autres hiérarques du Komintern, dans l’intimité des Thorez-Vermeersch et l’animosité de Marty.

Lorsque l’Allemagne attaqua l’URSS, gaullistes et britanniques devenant aussitôt des alliés courtisés, il fut dépêché auprès des quelques deux-cents soldats et officiers français évadés d’Allemagne vers l’URSS et enfermés dans deux camps. Il prit en charge la trentaine d’hommes qui restèrent en URSS, derrière Daniel Georges, en soutenant le ralliement des autres à l’armée de la France libre. Lui-même, après avoir essuyé le refus de De Gaulle de rencontrer les dirigeants français de Moscou, après avoir participé à la défense civile de la capitale et à l’exode du Komintern vers Oufa, reçut les instructions de Dimitrov pour rejoindre la France en compagnie de Daniel Georges et de la jeune Francine Fromond équipée d’un appareil radio, grâce à un accord entre les services secrets soviétiques et britanniques. Alors que Fernande Guyot, accompagnée de Jeannette Vermeersch et des enfants, parvenait à grand-peine à Oufa pour y apprendre le départ de son mari, celui-ci effectuait un périple de plusieurs mois par l’Océan Glacial, la mer du Nord, la Grande-Bretagne pour finir parachuté avec ses deux compagnons dans une garrigue languedocienne au début du mois de mars 1942.

Guyot et Francine Fromond gagnèrent Lyon où, après une prise de contact difficile avec la direction de la zone Sud placée sous l’autorité de Léon Mauvais, ils prirent leur place dans l’appareil clandestin du PCF. De son propre aveu, le rôle essentiel de Guyot consistait à assurer les relations radios avec Moscou. Pour cela, il collectait des rapports provenant de toute la zone Sud, dont Francine, installée avec sa mère dans un village du Beaujolais, transmettait une synthèse par radio ; jusqu’à son arrestation par la Gestapo, le 30 juillet 1943. Torturée, sa mère tuée sous ses yeux, elle fut fusillée peu avant la Libération sans avoir rien révélé. Guyot avait pu rétablir le contact, difficilement, après que son épouse eut été sollicitée à Moscou pour le tester par le biais d’une anecdote connue d’eux seuls. Parallèlement, il s’occupait aussi à rédiger un « Appel à la Jeunesse française » largement diffusé, et à superviser la constitution de larges fronts de la jeunesse résistante qui aboutirent aux Forces unies de la Jeunesse patriotique (FUJP). L’arrestation de l’état-major FTP de la zone Sud, suite à la dénonciation mal élucidée d’un agent double, propulsait Guyot et Mauvais à la tête des forces communistes combattantes peu avant la Libération. Dans des conditions également controversées, l’insurrection de Lyon avortait, et les deux leaders communistes étaient plus tard très durement mis en cause par des chefs résistants bannis du Parti, comme Georges Guingouin ou Charles Tillon. Guyot devait cependant obtenir la carte de combattant volontaire de la Résistance en 1959.

Après avoir parcouru la zone Sud pour aider à remettre en place les appareils du PC et des JC et convaincre les milices de rendre leurs armes, Guyot, rentré à Paris à la mi-novembre, était nommé à l’Assemblée consultative provisoire et reprenait ses responsabilités aux Jeunesses, avec Léo Figuères, qui les avait dirigées en zone Sud, comme principal adjoint. Aussitôt Thorez rentré de Moscou, il intégrait officiellement le bureau politique en janvier 1945, et s’attachait, à défaut de pouvoir intégrer toutes les jeunesses dans une organisation unifiée, à transformer les JC en Union des Jeunesses républicaines de France (UJRF) conformément à la tactique d’avant-guerre, confirmée par Staline. Ce fut accompli au congrès de mars-avril 1945, placé sous le mot d’ordre « servir » la reconstruction de la France. Malgré l’intégration de plusieurs organisations déjà communistes de fait, comme les FUJP, ou noyautées par eux, un développement qui portait les effectifs à plus de 250 000 adhérents, la nouvelle structure ne devint jamais l’organisation de masse espérée, la droite chrétienne ou la gauche révolutionnaire restant hostiles, et les jeunes communistes eux-mêmes rétifs à l’abandon de leur programme de transformation sociale. Dès la fin de l’année, après avoir encore suscité l’élection à la présidence de Guy de Boysson à la conférence de Londres qui créait la Fédération mondiale de la Jeunesse démocratique, Guyot prenait ses distances, laissant l’Union sous l’influence de son principal contradicteur, André Marty, qui envoyait des rapports accablants sur son compte aux instances supérieures françaises et soviétiques. Chaleureusement ovationné mais certainement désabusé, Guyot renonçait à son titre de président au congrès d’août 1946, après vingt-six ans de militantisme aux Jeunesses, un incontestable record. Ce n’était nullement un désaveu, puisqu’au début de l’année, le secrétariat l’avait nommé 1er secrétaire de la plus puissante fédération du Parti, celle de la Seine, créée pour l’occasion par fusion des trois fédérations préexistantes, certainement pour contrer les ambitions de Marty sur la capitale.

Entre-temps, Guyot avait dirigé la liste qui gagnait les premières élections de l’après-guerre, les municipales au Kremlin-Bicêtre, mais il laissait la fonction de maire à son second. Il était ensuite élu député à la première Assemblée constituante dans son département passé de l’Aube, mais pour la deuxième élection du genre, en juin 1946, il réintégrait la Seine, en troisième position derrière Florimond Bonte et Georges Cogniot sur la liste de la 3e circonscription, l’Est parisien. Il devait être élu député dans les mêmes conditions aux trois élections législatives de la IVe République. Chargé de missions parlementaires en 1945 auprès des réfugiés dans l’Est de la France et des rescapés des camps allemands à l’hôtel Lutétia, il y retrouvait ses beaux-frères et belle-sœur Ricol et London, alors qu’au mois de mars, Fernande et ses enfants étaient enfin rentrés de Moscou. Il appartint ensuite à la commission parlementaire du ravitaillement, mais dès 1950 il se distinguait comme le principal porte-parole de son groupe pour les questions militaires, et de politique étrangère à partir de 1956, ce qui le mettait au cœur des débats souvent tempétueux de la Guerre froide, contre les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie. Et il n’était pas le dernier à vitupérer contre ses ennemis politiques ou à s’exposer à leurs imprécations.

Depuis son siège du 120 rue La Fayette, Guyot s’imposa sans difficultés excessives à la tête de sa fédération. Fort du soutien de Thorez, de sa place au bureau politique où il progressait du 10e au 6e rang à la faveur des mises à l’écart de ses principaux détracteurs, Marty et Tillon en 1952, Auguste Lecœur en 1954, en bons termes avec ceux qui peu à peu le dépassaient dans la hiérarchie, Étienne Fajon, Waldeck Rochet ou Laurent Casanova, il savait aussi jouer de sa prestance, de son physique avantageux bien que peu imposant qui évoluait du style « jeune premier » à celui de « vieux beau », de sa capacité à allier séduction et autorité, de son courage et de sa force de travail, et de son savoir-faire dans l’animation d’un collectif ; un bon manager, en somme, généralement apprécié de ses collaborateurs, parmi lesquels se comptaient son deuxième secrétaire André Souquière, sa déléguée aux intellectuels Annie Besse (la future historienne Annie Kriegel), son secrétaire Julien Lauprêtre (le futur patron du Secours populaire) ou ses successeurs aux Jeunesses, Paul Laurent, Louis Baillot, Jean Gajer, François Hilsum… Son prestige s’accrut de ses amitiés au sein de l’ « aristocratie communiste », comme le couple Aragon-Triolet, de l’appartement de standing qu’il occupa à partir de 1950 sur la place de la République, ou de l’association du Bol d’Air des Gamins de Paris dont il présidait le rassemblement à la fois populaire, mondain et artistique de la kermesse de fin d’année.

À son poste, il se dépensait sans compter en faisant preuve d’un étonnant éclectisme : visites d’entreprises, réunions à tous les niveaux (y compris sa cellule de rattachement de l’Interurbain de la rue des Archives), meetings et conférences, manifestations de masse ou de combat, articles dans tous les organes communistes. Son rôle essentiel consistait à mobiliser les foules pour les grandes occasions communistes ou unitaires, rituelles ou exceptionnelles, mais il s’essayait aussi aux exposés théoriques, notamment en proposant derrière Thorez en 1948 des « chemins du socialisme » démarqués de l’exemple soviétique et inspirés des démocraties populaires naissantes. Il laissa aussi quelques souvenirs cuisants, malmenant en public tel grand maire de banlieue, ou tel cadre ouvrier comme Roger Linet, de Renault-Billancourt, ou Georges Marchais des métallurgistes du 15e. Fort de sa réputation de « baroudeur » et de la volonté prononcée par Thorez, alors soigné en URSS, de durcir la lutte, c’est lui qui proposa et organisa la manifestation anti-Ridgway du 28 mai 1952, paroxysme de violence de la Guerre froide, au cours de laquelle les colonnes de communistes déchaînés enfoncèrent et brutalisèrent pendant plusieurs heures les forces policières. Toutefois, le lendemain, l’arrestation de Jacques Duclos et l’ « affaire des pigeons » faisaient entrer le Parti dans une quasi-clandestinité, où Guyot se distingua encore en organisant les planques et en permettant le rassemblement d’un CC qui revenait à plus de modération. Mis en cause par les dirigeants syndicaux et notamment Benoît Frachon pour ces violences délibérées et finalement improductives, Guyot ne fut cependant jamais désavoué par Thorez. Ni par l’Assemblée, qui finit par refuser la levée de son immunité parlementaire, ainsi que celle de quatre autres dirigeants communistes.

Guyot aurait pu se sentir menacé par son propre camp après l’arrestation à Prague de son beau-frère London en janvier 1951, et sa condamnation à la prison à vie en novembre 1952 dans un des principaux procès staliniens de l’après guerre. Il y eut bien quelques velléités de le mettre à l’écart, mais encore une fois le soutien de Thorez prévalut. Lui-même fit crânement face à ses adversaires qui l’insultaient et le moquaient à l’Assemblée, en lisant une lettre de sa belle-sœur qui condamnait son propre mari, lors de la séance mémorable du 12 décembre 1952. Mais l’année suivante, quand Lise, réduite à la misère avec sa famille, se fut convaincue de l’inanité du procès et put en informer Guyot elle n’eut pas de mal à le convaincre. Avec l’appui de Thorez, il fit alors tout son possible pour d’abord rapatrier ses proches, en intervenant auprès des autorités françaises et tchécoslovaques, puis pour aider sa belle-sœur à obtenir la libération de London, ce qui aboutit, en toute discrétion, en février 1956.

Peut-être affaibli par ces problèmes, par l’hostilité du nouveau dauphin Lecœur, et certainement par l’absence de Thorez pendant deux ans et demi, Guyot se trouvait dépouillé d’une part de son autorité en ne restant secrétaire que de Paris-ville, après une « décentralisation » opérée en 1953. En avril 1957, il passa la main d’une fédération diminuée et minée par les crises de l’année 1956 à son propre dauphin désigné, Bernard Jourd’hui, mais restait membre du bureau puis du conseil fédéral jusqu’en 1979.

Une nouvelle responsabilité d’importance lui avait été confiée en janvier 1955 : la direction de la section de Politique extérieure. Il ne devait cependant s’y investir pleinement qu’à partir du milieu de l’année suivante, la réorganisant alors avec l’aide de son ancien responsable Marius Magnien devenu son second. Absent de la délégation du PCF au 20e Congrès du PC de l’Union soviétique en février, sans doute à cause de ses interventions en faveur de London, il accompagnait Duclos en Chine pour le 8e Congrès du PC chinois (le premier depuis la prise de pouvoir de 1949) en septembre, et se montrait à la fin de cette terrible année 1956 l’homme le plus solide du bureau politique, en première ligne sur tous les fronts : face aux députés pour condamner l’intervention française à Suez (alors qu’en début d’année, autre mission malaisée, il avait dû expliquer le soutien communiste aux pouvoirs spéciaux de Guy Mollet), face aux assaillants anticommunistes qui tentaient d’incendier les sièges du CC et de l’Humanité après l’écrasement de l’insurrection hongroise, face au comité central où il usait d’une parfaite « langue de bois » pour éteindre les contestations internes et justifier les dirigeants soviétiques. Dans les premiers mois de l’année 1957, il organisa la série de délégations du PCF à destination des capitales est-européennes, destinées à aplanir les divergences et les remous : participant en second à celles en Pologne et en Yougoslavie, dirigeant lui-même celle en Hongrie, il essayait de comprendre, à travers les conversations et les visites d’entreprises les difficultés ou les tentatives des régimes avec leurs bases ouvrières, sans se prononcer sur ses propres opinions.

En France même, la question algérienne éclipsait toutes les autres. Depuis des années, à l’Assemblée, Guyot se prononçait contre les guerres coloniales, et protestait contre l’escalade militaire. À partir de 1950, il recrutait et supervisait une petite équipe clandestine chargée de la propagande parmi les appelés, en diffusant notamment le journal Soldat de France. Elle jouait un rôle clé dans les rébellions contre les départs de rappelés en 1955. C’est lui aussi qui suivait le groupe de quelques dizaines d’ « officiers républicains », le plus souvent dépourvus de commandement, par l’intermédiaire d’Henri Rol-Tanguy*. Il fut en décembre 1956 le premier à soutenir publiquement l’initiative personnelle du jeune communiste Alban Liechti de refuser de servir en Algérie. Il obtint l’aval du CC, et que d’autres jeunes communistes suivent son exemple. Le plus notoire fut son fils Pierre, en 1958, pour qui il s’inquiéta fort, à cause des troubles qui agitaient l’armée et le pays cette année-là. Pierre et une quarantaine d’autres furent condamnés à deux ans de détention, mais ne subirent aucune brutalité, et il put le visiter à deux reprises dans son pénitencier agricole en Corse. Cependant, l’insoumission ne s’étendant pas, Thorez préconisa qu’elle soit abandonnée en 1959, et bien que cela sonnât pour lui comme un pénible désaveu, Guyot lui exprima par lettre sa totale approbation.

En 1962, quand l’OAS tentait de mettre la France et l’Algérie à feu et à sang, son domicile fut une des cibles de leurs attentats à la bombe. Le sang-froid de son épouse, superficiellement blessée, permit d’éviter le pire à la famille, mais le lendemain, la population indignée par le sort d’autres victimes se rassemblait en masse pour la manifestation qui devait finir tragiquement par les violences policières au métro Charonne. Lui, selon son habitude, persistait à faire front avec panache, juché sur les épaules de quelques solides camarades et arborant son échappe de sénateur.

Comme la plupart des députés de gauche, il avait en effet été balayé par la vague gaulliste, sévèrement battu aux élections législatives de novembre 1958 dans une circonscription du 20e arrondissement. L’année suivante, il intégrait le Sénat derrière Duclos et d’autres caciques du Parti, et devait y effectuer deux mandats, jusqu’en 1977, toujours spécialisé dans les questions militaires et de politique étrangère.

De la polémique qui touchait ultérieurement Guyot sur le soutien de son parti à la cause des nationalistes algériens, il ressort que s’il n’a pas en effet prononcé le mot fatidique d’ « indépendance » au premier meeting communiste suivant le déclenchement de la lutte armée, le 5 novembre 1954, il devait le faire à plusieurs reprises l’année suivante, puis le taire suivant les options tactiques du PCF, mais toujours s’exprimer sans ambiguïté contre le colonialisme et le racisme qui sévissait jusqu’au sein de la classe ouvrière française. Il soutint aussi sans réserve l’indépendance des PC martiniquais, guadeloupéen et réunionnais par rapport au PC français, et fit preuve d’une même constance pour dénoncer l’antisémitisme, y compris quand il sévissait à l’Est.

Tant qu’il fut en responsabilité de la « Polex », sous Thorez puis sous Waldeck Rochet, l’effort principal de Guyot, soutenu par ses adjoints successifs Marius Magnien, Georges Thévenin et Jacques Denis, tendait à soutenir la prééminence de l’URSS, contre les schismes chinois et albanais, ou les partisans du polycentrisme, Italiens, Yougoslaves, Roumains, etc. : pour l’unité du mouvement communiste, tout en prônant l’indépendance de ses partis. Découlant de ce dernier principe, les rencontres bilatérales se multipliaient, réceptions en France, voyages à l’étranger et délégations à des congrès, qui permirent à Guyot de rencontrer la plupart des dirigeants communistes du monde, et en vertu du précédent, il se montrait très actif dans les multiples réunions préparatoires et aux grandes conférences internationales des Partis communistes et ouvriers, les trois mondiales à Moscou en 1957, 1960 et 1969, celles des partis européens, celles de l’Europe capitaliste, du Marché commun, et d’autres avec les PC du Maghreb ou des DOM. Il participait aussi à des réunions secrètes, comme celle convoquée par Walter Ulbricht en RDA pour justifier la construction du Mur de Berlin.

Parallèlement, suivant le désir de Thorez, il remplaça Laurent Casanova disgracié comme représentant du BP au bureau du Mouvement de la Paix français (où André Souquière restait le principal dirigeant), et surtout à la présidence collective du Conseil mondial de la Paix. D’abord mal perçu par les personnalités progressistes, partenaires des communistes dans ces instances, il s’y fit rapidement accepter, et il multiplia encore par ces fonctions les délégations et voyages à la rencontre des grands du monde communiste et du Tiers-Monde « progressiste », ou aux tribunes des assemblées statutaires et des grandes conférences internationales pour la Paix. Il les prolongea jusqu’en 1979, malgré le déclin de ces organisations pacifistes devenues inopérantes par la baisse du prestige international de l’URSS.

À l’occasion de ces délégations, la progressive relégation de Guyot s’observait à partir de 1968 au bénéfice du nouveau patron du PCF, Georges Marchais, et de celui qui imposait sa marque sur la section internationale et devait plus tard le remplacer, Jean Kanapa. Cependant, il était maintenu dans ses fonctions jusqu’au 20e Congrès, en décembre 1973. Les événements de Tchécoslovaquie expliquent certainement ce prolongement. Il eut le douteux privilège, comme suppléant au secrétariat du Parti pendant la période des vacances, d’apprendre avec son ami Gaston Plissonnier l’invasion du pays dans la nuit du 20 au 21 août 1968 par la voix de l’ambassadeur soviétique. Il se montra atterré, et dans les jours suivants, au CC comme dans les assemblées fédérales ou pacifistes, il se prononça pour la première fois publiquement contre son ancien modèle soviétique. Bien que pris à partie par la presse tchécoslovaque en même temps que London après la publication de son livre L’Aveu et du film de Costa-Gavras, il fut nommé chef de la délégation française au 14e Congrès du PCT en mai 1971. Il se tira sans dommage de sa mission en se contentant d’une brève déclaration conciliante, qui lui valut des critiques dans la presse de tous les opposants à la « normalisation » imposée par Brejnev.

Après la relève de 1973, Guyot continua à être actif au Sénat, aux Comité central et fédéral, et surtout au Conseil mondial de la Paix. Il déménagea rue Manin, dans un appartement plus ordinaire proche du nouveau siège du Colonel Fabien. Il gardait une attitude ambiguë vis-à-vis de l’URSS, la critiquant en privé avec parfois une indéniable émotion, mais la soutenant le plus souvent en public, par exemple par les dithyrambes qu’il prononça en recevant d’Ordre de l’Amitié des Peuples à l’occasion de ses 70 ans. Pour le 10e anniversaire de l’écrasement du Printemps de Prague, il publia à la une de l’Humanité un article désolé : « La plaie ouverte jusqu’au plus profond du mouvement communiste et ouvrier international reste béante… Rien jusqu’ici n’a été fait pour la cicatriser ».

La maladie d’Alzheimer commençait à l’empêcher d’assurer toute fonction politique à partir de la fin de 1979. Juste avant, sollicité pour des souvenirs sur Staline dans un entretien à France nouvelle, il déclarait : « Les camarades qui avaient assisté au 20e Congrès [du PCUS] ne nous avaient pas beaucoup aidés à y voir clair ». Cela lui valut la vindicte de Jeannette Thorez-Vermeersch, et une polémique ironique de trois jeunes oppositionnels communistes qui l’interpelaient dans Le Monde, pour « Voir clair dans l’histoire du PCF ». Elle restait sans réponse, sauf par un de ses anciens collaborateurs de la Polex sur la question algérienne. À son décès en avril 1986, l’Humanité consacra deux pleines pages d’hommages à son ancien dirigeant, alors que la nécrologie par Philippe Robrieux dans Le Monde valut à son auteur un procès par la famille London. Au cimetière du Père-Lachaise, Paul Laurent prononça un bref hommage devant la tombe collective du Comité central, où il était inhumé en présence de 300 personnes.

Archétype des kominterniens staliniens d’avant-guerre, mais mieux encore des cadres thoréziens d’origine modeste et promus à la force de leur compétence et de leur adaptabilité, Guyot laisse un souvenir généralement indulgent, ou mieux, chez la plupart de ses anciens camarades. « Dévoué corps et âme », selon sa veuve, à la cause qui l’avait animé depuis son adolescence, il finit déçu par son ancien paradis soviétique, mais fidèle à un parti dont l’unité lui importait plus que tout.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76700, notice GUYOT Raymond, Germain [pseudonymes : dans la presse, Raymond Germain (1921-1928), Marc Murmy (1928-1930), Jean Lerouge (1930-1931) ; au secrétariat des Jeunesses communistes, Mac ou Mc, Deux (1928-1929) ; au bureau politique du PCF, Gérard (1930-1931) ou Raymond ; surnom, Trotsky (début des années 1920)] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 21 mars 2010, dernière modification le 25 avril 2016.

Par Marc Giovaninetti

Raymond Guyot
Raymond Guyot
Carte de délégué du Ve congrès de l’ICJ, 1928

ŒUVRE : Articles du Travailleur de l’Yonne, de La Dépêche de l’Aube, de La Lutte sociale [Algérie], de L’Avant-Garde, des Cahiers du bolchevisme et Cahiers du communisme, de l’Humanité, de France nouvelle. – Préface de Staline par l’image, Éd. sociales, 1950. – Tracts et brochures dans différents fonds d’archives.

SOURCES : Archives du PCF, fonds Raymond Guyot, 283 J 1 à 81 ; CD d’entretiens avec Raymond Guyot 1973, 4AV/2468 à 2474 ; microfilms d’archives du Komintern, 3Mi6 et 3Mi7 ; archives numérisées du BP et du Secrétariat 1944-1975, 2Num4 . — fonds Marius Magnien, 273 J. – RGASPI (Moscou), 494-1-299 et 303, 7e Congrès de l’IC ; 495-18, Secrétariats de l’IC ; fonds 517, SFIC et PCF ; fonds 533, ICJ ; 17-128-1102, lettre de Marty à Stepanov. – Archives nationales de France, F7 13141, 13142, 13143, 13181, 13184, 13185, 13188 ; 19820605-20-84/10, 19890464-1-446, 19980221-4B ; fonds Maurice Thorez 626 AP 229. – Archives de la Préfecture de Police, G7 53.112 ; BA 1937, 2284, 2291 et 2398 ;carton 6. – Archives départementales de l’Yonne, 1R820. – Archives de l’Armée de Terre, 6Ye22444. – Archives municipales du Kremlin-Bicêtre, extraits des registres de délibération du conseil municipal. – Archives de l’Assemblée nationale, du Sénat, dossier personnel et Journal officiel. – Centre de documentation du Musée national de la Résistance, dossier de Raymond Guyot.
Journaux et revues : Le Bulletin communiste, 11 janvier 1934 . — Le Monde, 15 février 1980, dimanche 27-lundi 28 avril 1986 . — Nombreux articles dans des revues d’histoire, notamment Communisme et les Cahiers d’Histoire de l’Institut Maurice Thorez, devenus Cahiers de l’Institut de recherches marxistes.
Témoignages oraux recueillis entre 2001 et 2008 : Lucie Aubrac, Louis Baillot, Fred Bicocchi, Roger Billé, Serge Boucheny, Jean Brugié, André Carrel, Jean Collet, Jean Cordillot, Jacques Coubard, Georges Cukierman, Jacques Denis, Léo Figuères, Jean Gajer, Alfred Gerson, Guy Guigou, Fernande Guyot, Pierre Guyot, François Hilsum, Pierre Juquin, Julien Lauprêtre, Guy Lavrat, Alban Liechti, Lise London, Henri Martin, Joë Nordmann, Claude Poperen, Philippe Robrieux, Gérard Streiff, Roger Trugnan.
Souvenirs ou mémoires écrits de militants, principalement : Henri Barbé, Souvenirs de militant et de dirigeant communiste, inédit, 1951 . — Santiago Carrillo, Memorias. Una vida política larga y azarosa, marcada por responsabilidades importantes, Ed. Planeta, Barcelona, 1973 . — Yvan Craipeau, Mémoires d’un dinosaure trotskyste, L’Harmattan, 1999 ; Pierre Daix, Tout mon temps, révisions de ma mémoire, Fayard, 2001 . — Georgi Dimitrov (présentation Gaël Moullec), Journal, 1933-1949, Belin, 2005 . — Léo Figuères, Jeunesse militante. Chronique d’un jeune communiste des années 30-50, Éd. sociales, 1971 . — Fernand Grenier, Journal de la drôle de guerre (septembre 1939 - juillet 1940), Ed. sociales, 1969 . — Pierre Juquin, De battre mon cœur n’a jamais cessé. Mémoires, L’Archipel, 2006 . — Annie Kriegel, Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont, 1991 . — Victor Leduc, Les Tribulations d’un idéologue, Syros, 1985 . — Roger Linet, Renault 1947-1958. Les Années chaudes de la Guerre froide, Le Temps des Cerises, 1997 . — Artur London, L’Aveu. Dans l’engrenage du procès de Prague, Gallimard, 1970 . — Lise London, La Mégère de la rue Daguerre. Souvenirs de Résistance, Seuil, 1995 . — Lise London, Le Printemps des camarades, Seuil, 1996 . — Charles Tillon, On chantait rouge. Mémoires pour l’Histoire d’un ouvrier breton devenu révolutionnaire professionnel, chef de guerre et ministre, Robert Laffont, 1977 . — Fred Zeller, Témoin du siècle. De Blum à Trotsky, au Grand Orient de France, Grasset, 2000.
Ouvrages d’historiens : Pierre Broué, L’Histoire de l’Internationale communiste, 1919-1943, Fayard, Paris, 1997 . — Jacques Girault (dir.), Des communistes en France (années 1920 - années 1960), actes de la journée d’étude du CRESC, mai 1999, Publications de la Sorbonne, Paris, 2002 . — Joël Kotek, La Jeune Garde. La jeunesse entre KGB et CIA, 1917-1989, Seuil, Paris, 1998 . — Annie Kriegel et Stéphane Courtois, Eugen Fried, le grand secret du PCF, Seuil, 1997 . — Michel Pigenet, Au cœur de l’activisme communiste des années de Guerre froide, « la manifestation Ridgway », L’Harmattan, 1992 . — Guillaume Quashie-Vauclin, L’Union de la Jeunesse républicaine de France, 1945-1956. Entre organisation de masse de jeunesse et mouvement d’avant-garde communiste, L’Harmattan, 2009 . — Yves Roucaute, Le PCF et l’armée, PUF, 1983.
Thèse de doctorat : Marc Giovaninetti, 50 ans au cœur du système communiste : Raymond Guyot, un dirigeant du PCF, Université Paris 13, 2009.

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