KRIER Jacques, André, Lucien, Hypolitte

Par Isabelle Coutant

Né le 6 février 1927 à Nancy (Meurthe-et-Moselle), mort le 24 août 2008 à Digne-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence) ; réalisateur de télévision ; un des fondateurs et dirigeants du syndicat des réalisateurs CGT (SNRT) avec Stellio Lorenzi ; élève de l’IDHEC, 7e promotion ; inventeur de « l’écriture par l’image » ; communiste.

Jacques Krier naquit dans une famille de petits commerçants : ses parents étaient installés à Nancy comme bouchers. Son père, très pacifiste, défendait des valeurs politiques de gauche. Il prit des responsabilités au sein du Mouvement de la paix à la fin des années 1950. Malgré l’athéisme de son père, Jacques Krier a reçu une éducation religieuse catholique sous l’influence de sa mère.

Après l’obtention de son baccalauréat en 1945, Jacques Krier passa une première année à Sciences Po Paris : il y découvrit l’œuvre de Marx avant d’échouer aux examens. Il obtint ensuite une licence de droit et une licence de lettres à Nancy. Pendant ces années d’études, il participa à la création du ciné-club de Nancy et milita au sein de l’UJRF (Union de la jeunesse républicaine française). En son sein, il fréquenta d’anciens résistants. Par l’intermédiaire du ciné-club, Jacques Krier noua des contacts avec un groupe de surréalistes devenus communistes, dont Georges Sadoul*, nancéien d’origine, et Jean Lurçat* ; il fonda avec Jean Lhote (ami du ciné-club, futur réalisateur de télévision) la revue Esquisse. Au cours de cette période décisive, il collabora également à La voix de l’Est, hebdomadaire de la Fédération communiste de Meurthe-et-Moselle, comme critique de cinéma. Il a alors rencontré Maurice Kriegel-Valrimont*, député communiste et ancien résistant, ainsi que Ledoux* (ancien résistant déporté à Buchenwald, militant communiste impliqué au sein de La Maison de la Pensée, avec Louis Aragon*, Paul Éluard*, Pablo Picasso*). Du fait de ces relations, Jacques Krier s’est vu proposer la fonction de secrétaire départemental de l’Union nationale des intellectuels à Nancy.

Après sa licence, en 1948, Jacques Krier quitta Nancy pour Paris. Maître d’externat au lycée Claude Bernard, il adhéra au Parti communiste sous l’influence de ses collègues professeurs. Tout en préparant le concours de l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques créé à Nice en 1942 par des Résistants), il passa un diplôme d’études supérieures à la Sorbonne sous la direction informelle de Georges Sadoul intitulé « Les surréalistes et le cinéma ». Il fut reçu à l’IDHEC en 1949 et devint délégué syndical de sa promotion, en lien avec l’UNEF et l’Union des Grandes Écoles : il avait lancé une grève contre l’instauration de droits d’inscription.

Cette même année, il épousa Lucette Évêque, à Paris (XXe arr.) dont il eut une fille, Jeanne, née en 1950 et un fils, Vincent, né en 1956. De 1949 à 1953, ils vécurent dans une Maison communautaire d’étudiants autogérée, 25 rue Sainte-Apolline (IIe arr.) dans l’ancien « bordel des Glaces » (une quarantaine d’anciennes maisons closes furent ainsi réquisitionnées par l’intermédiaire de jeunes étudiants militants). Au cours de cette période, via la Maison communautaire et la cellule de son quartier, Jacques Krier fréquenta des étudiants communistes issus des colonies (Algérie, Indochine) et des Antilles, ainsi que des ouvriers de la confection, de petits entrepreneurs juifs et immigrés. Ces années ont participé de sa conception d’un communisme « communautaire autogestionnaire ».

À l’issue de sa formation, après un passage furtif au cinéma où il fut assistant d’Yves Allégret, il entra à la télévision dès 1953 sur les conseils de Stellio Lorenzi qu’il avait eu comme professeur à l’IDHEC. Il avait rapidement milité au sein de la CGT, et s’était engagé dans la grande grève des scripts et des réalisateurs en 1954 pour protester contre l’éviction de Stellio Lorenzi, Jean Thévenot et René Lucot. Jacques Krier avait rejoint la cellule communiste de la RTF, à Cognac-Jay en 1953. Il partageait la conviction, avec les autres réalisateurs, que la télévision était un formidable instrument d’éducation populaire dont l’importance culturelle était sous-estimée par la direction du parti.

De 1956 à 1958, il fut réalisateur stagiaire au Journal télévisé. De 1957 à 1960, il réalisa quatorze émissions pour A la découverte des Français, en collaboration avec Jean-Claude Bergeret, série de reportages et de témoignages visant à rendre compte de la vie quotidienne de divers groupes sociaux (mineurs, pêcheurs, agriculteurs). Ces émissions étaient réalisées en lien avec le sociologue Paul-Henri Chombart de Lauwe* et des doctorants du Centre d’ethnologie sociale. Ses déplacements fréquents l’ont un peu éloigné du militantisme, mais il a tout de même été membre du bureau syndical sans interruption à partir de 1955 et secrétaire informel de sa cellule à l’occasion. Aux côtés de Jean-Pierre Marchand* notamment, il avait participé à la constitution d’une section syndicale spécifique au sein de la CGT, le SNRT, étape d’un processus d’autonomisation des réalisateurs de télévision qui leur reconnaissait le statut d’auteurs (position entérinée par le protocole de 1963).

De 1960 à 1965, Jacques Krier a régulièrement travaillé pour Cinq colonnes à la une. Il avait notamment été envoyé en Algérie pendant la « paix des braves », et avait réalisé le premier reportage sur le Planning familial. De 1967 à 1970, il fit des reportages pour le magazine Les femmes aussi d’Éliane Victor (dont « Les matinales »).

Tous ces reportages et documentaires ont nourri ses projets de fiction : ayant le sentiment que tout ne pouvait être dit ou montré dans le cadre d’un documentaire, il avait écrit des scénarios pouvant rendre compte de ces réalités sociales occultées ou difficilement dicibles dans le cadre du reportage (le travail au noir, l’ennui des femmes dans les grands ensembles par exemple). À une époque où les fictions de télévision étaient essentiellement des « Dramatiques », il avait inventé ce qui fut ensuite labellisé « Écriture par l’image » : tournages en extérieur, avec des moyens légers et des acteurs qui n’étaient pas toujours professionnels, sur des sujets contemporains, à connotation sociale. Il a tourné une quinzaine de téléfilms au cours des années 1960 et 1970 dont Une histoire d’amour qui a reçu le prix de la Critique en 1963.

Le milieu des années soixante a marqué la fin d’un âge d’or pour les réalisateurs de télévision. Jacques Krier avait participé à la grande grève de 1964 dont l’issue a traduit la fin de la puissance du SNRT. L’arrivée de Claude Contamine à la tête de l’ORTF avait mis les réalisateurs en difficulté ; leur convention collective a été remise en cause.

En mai 1968, Jacques Krier s’est senti désemparé face aux réalisateurs gauchistes, plus jeunes, qui poussaient les anciens à faire grève. Malgré les réticences du PCF, les réalisateurs ont été les premiers cégétistes de la télévision à s’impliquer dans le mouvement. Jacques Krier s’était investi au nom des réalisateurs dans la tenue des assemblées générales quasi quotidiennes sur le site des Buttes-Chaumont. Avec Jean Lhote et quelques autres, il avait également pris part à un tour des citadelles de la classe ouvrière (Longwy, Nord, Saint-Étienne, Renault occupé). 1968 a marqué le début de son engagement au sein des commissions audiovisuelles du Comité central (activité poursuivie jusqu’en 1981).

Déçu par la position du Parti communiste en Mai 68, il vota ensuite systématiquement contre la ligne du congrès (à la fois pour des questions de politique intérieure et en raison des relations avec l’Union soviétique). Au début des années 1970, il fut élu à la conférence fédérale de Paris pour défendre ce point de vue critique et en 1971 et 1972, il fit partie du comité de section du 19e arrondissement.

À partir des années 1970, les émissions commencèrent à être soumises à l’audimat et la publicité occupa une place croissante. Les conditions de travail des réalisateurs se dégradèrent, ils avaient perdu de leur autonomie. La rupture du programme commun vint ensuite mettre en cause leur unité syndicale. À partir des années quatre-vingt, Jacques Krier n’avait quasiment plus été sollicité par la télévision. Il a toutefois continué à militer tant sur le plan politique que syndical. À la retraite, en 1987, il fut élu CGT du conseil d’administration de la Caisse de retraite complémentaire du spectacle. Il demeura critique à l’égard de la direction du Parti (notamment lors de l’affaire de la Fédération de Paris en 1980 qui vit l’éviction de Jean-Pierre Marchand) jusqu’au début des années 1990 puis s’était reconnu dans les inflexions apportées par la suite.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76434, notice KRIER Jacques, André, Lucien, Hypolitte par Isabelle Coutant, version mise en ligne le 25 février 2010, dernière modification le 9 août 2013.

Par Isabelle Coutant

ŒUVRE (filmographie sélective) : A la découverte des Français, avec Jean-Claude Bergeret, 1957-1960. — Une histoire d’amour, 1963. — Un mariage à la campagne, 1963. — L’auto rouge, 1964. — Le ciel bleu coûte cher, 1965. — L’usine, un jour, 1967. — L’homme d’Orlu, 1970. — Le petit boxeur, 1970, d’après André Stil. — La montée, 1970. — Un changement de saison, 1975, avec Marcel Trillat. — Le dernier voyage, avec André Stil, 1980. — Ça va, ça va : première couleur du matin, 1980 en collaboration avec Michèle O’Glor. — L’ombre des bateaux sur la ville, 1984.

SOURCES : Fonds Jacques Krier (centre de consultation de l’Inathèque de France). — Jérôme Bourdon, « Les réalisateurs de télévision : le déclin d’un groupe professionnel », Sociologie du travail, avril 1993. — Jérôme Bourdon et alii (dir.), La grande aventure du petit écran. La télévision française, 1935-1975, Paris, Musée d’Histoire contemporaine, BDIC, 1997. — Isabelle Coutant, « Les réalisateurs communistes à la télévision. L’engagement politique : ressource ou stigmate ? », Sociétés et représentations, CREDHESS, février 2001. — Entretiens avec Jacques Krier (25 mai 1998, 2 mai 2006, 4 mai 2006). — État civil.

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