JÉGOUZO Madeleine [née PASSOT ; pseudonymes dans la clandestinité, Gervaise, Betty, Lucienne Langlois]

Par Jean-Pierre Besse, Marc Giovaninetti

Née le 28 août 1914 à Paris, morte le 19 septembre 2009 ; secrétaire, dirigeante d’une société d’import-export ; militante communiste ; résistante, déportée ; activités militantes clandestines avant et après la guerre.

Madeleine Jégouzo en 1970
Madeleine Jégouzo en 1970

Madeleine Passot naquit au tout début de la Première guerre mondiale dans une famille fortement marquée par son engagement socialiste et pacifiste dans le sillage de Jean Jaurès. Son père Jean-Baptiste Passot, ouvrier boulanger puis métallurgiste, était en détention au moment de sa naissance pour avoir participé à des manifestations anti-guerre, son oncle Charles et sa tante Marie-Louise ont assisté au dernier meeting de Jaurès à la butte du Chapeau rouge au Pré-Saint-Gervais. Son oncle Émile Passot fut élu conseiller municipal socialiste de Boulogne-sur-Seine (Boulogne-Billancourt) , puis comme Charles Passot, il opta pour le communisme en 1920. Madeleine Passot, fille unique que sa famille appelait plutôt Odette, grandit dans un milieu politisé, adhéra aux pupilles rouges dans les années 1920. Après avoir fréquenté l’école normale, elle devint secrétaire de direction dans une entreprise américaine de cosmétiques. Elle commença à militer au syndicat de la mode, dit « des fleurs et des plumes », alors très actif, se mobilisa en faveur des républicains espagnols en 1936, et adhéra au Parti communiste français en cette année de victoire du Front populaire.

Distinguée pour le sérieux de son engagement et ses capacités, elle se vit proposer en 1938 d’intégrer le « service illégal », dirigé par René Mourre* en tant que permanente. Après un moment d’hésitation, elle accepta, et adopta le pseudonyme de Gervaise. Elle avait alors à préparer l’éventuelle entrée en clandestinité du PCF, en trouvant des planques, des boîtes aux lettres, et en classant les archives stratégiques destinées à être cachées. Après l’arrestation de Mourre, en 1939, elle travailla en étroite collaboration avec Arthur Dallidet*, sous les ordres de Benoît Frachon*, pour préserver un parti devenu illégal. Elle assurait diverses mission à travers la France pour maintenir les contacts, entre autres celui de Jacques Duclos*, dirigeant du PCF en l’absence de Thorez, avec sa mère dans la région de Tarbes. Elle faillit alors se faire arrêter en compagnie de la vieille dame qui était bien connue des gendarmes.
Dès l’annonce de l’arrivée des Allemands à Paris, Madeleine Passot, devenue Betty pour ses camarades, fut envoyée en province après une rencontre avec une autre dirigeante importante des JC, Claudine Chomat*. Elle entreprit alors un long périple à travers la France, rencontrant successivement Georges Marrane* à Saint-Étienne, d’autres dirigeants à Lyon, Gaston Monmousseau* à Marseille. Bloquée ensuite à Montpellier par l’arrêt du trafic ferroviaire, elle y retrouva Lucien Dorland*. Avant la guerre déjà, elle était devenue la compagne de ce membre important de la direction des Jeunesses communistes, qui en devint sous l’Occupation un des principaux dirigeants aux côtés de Danielle Casanova, jusqu’à son arrestation en mars 1942. Récupérée à Montpellier par Claudine Chomat, elle gagna en sa compagnie Toulouse, où Arthur Dallidet la chargea d’un message destiné à Paris, de la part de Benoît Frachon qu’il avait rencontré peu avant, par lequel ce dernier désapprouvait les prises de contact avec les autorités d’Occupation en vue de la reparution légale de l’Humanité. Elle s’acquitta non sans mal de sa mission auprès de militants en contact avec Maurice Tréand*, en se faisant d’abord éconduire. Cet épisode faillit lui valoir d’être convoquée à Moscou avec Dallidet pour s’expliquer de leur initiative malvenue. Sa mission suivante l’amena à rencontrer Charles Tillon*, caché à proximité de Bordeaux ; puis elle fut chargée de « mettre au vert » Tréand, désormais désavoué par son parti. « Betty » était devenue le principal agent de liaison de ce qui restait du comité central. Elle passait et repassait la ligne de démarcation, en train, en vélo, à pied, du côté de Bléré en Touraine ou à Moulins le plus souvent, parcourant la France de la Bretagne à la Provence, parfois en compagnie de Josette Cothias*, la future dirigeante de l’UJFF à la Libération, toujours habile à déjouer les fouilles ou les contrôles, en jouant de sa petite taille, de son charme et de son élégance. Ses camarades la surnommaient « ongles rouges » en référence à sa coquette apparence. Elle rencontra notamment, outre les dirigeants précédents, Jean Chaumeil*, Victor Joanès*, Pierre Villon*, Georges Cogniot*, Marcel Cachin*… Utilisant la fausse identité de Lucienne Langlois, sous laquelle elle resta désignée dans plusieurs témoignages sur la résistance et la déportation, elle participa aussi à organiser les débuts de l’Organisation spéciale, le noyau initial des combattants des Francs-Tireurs et Partisans dirigés par Charles Tillon.

Filée par la police dans le cadre de l’affaire Pican-Cadras, elle fut arrêtée le 3 mars 1942 en compagnie de Lucien Dorland dans la planque qu’ils partageaient au 5 cité Falguière. Quelques cent-cinquante dirigeants et militants importants du PCF et des JC subirent le même sort à quelques jours près, parmi lesquels Danielle Casanova et Arthur Dallidet. Transférée du dépôt de la Conciergerie et remise aux autorités allemandes à la prison de la Santé, Lucienne Langlois, dont la véritable identité ne fut pas révélée lors des interrogatoires, fut internée comme « nuit et brouillard ». Après des interrogatoires musclés et des conditions de détention très dures, elle fut transférée en août au fort de Romainville, où les conditions n’étaient pas meilleures, mais où la solidarité entre militantes, animée notamment par Danielle Casanova* et Marie-Claude Vaillant-Couturier*, rendait la vie plus supportable. Elle put correspondre clandestinement et régulièrement avec ses parents, et chercha plusieurs fois à s’évader. C’est durant sa détention à Romainville qu’elle eut la douleur d’apprendre l’exécution de Lucien Dorland, au Mont Valérien, le 21 septembre 1942, parmi un groupe de quarante-six otages.

Elle fut déportée via le camp d’internement de Compiègne, par le convoi dit des « 31 000 », qui partit le 24 janvier 1943 pour arriver trois jours plus tard à Auschwitz-Birkenau ; parmi quelques 1700 déportés, le convoi comptait 230 femmes résistantes, communistes ou gaullistes, dont Charlotte Delbo* raconta plus tard les destinées. En passant les grilles de l’entrée de Birkenau, elles entonnèrent La Marseillaise. Trois mois après leur arrivée, elles n’étaient plus que soixante-dix survivantes. « Lucienne Langlois » dut sa survie à Danielle Casanova. Désignée comme dentiste du Revier, l’infirmerie du camp, antichambre de la mort, celle-ci la prit comme infirmière avec plusieurs autres, dont Lucienne Michaud (« Nicole »)* qui devint pour elle comme une sœur cadette, Marie-Claude Vaillant-Couturier étant secrétaire. Toutes ces femmes furent atteintes de la terrible épidémie de typhus qui ravagea le camp. Danielle Casanova en mourut le 9 mai 1943, alitée à côté de son amie « Betty ». Les survivantes des « 31 000 » furent transférées à Ravensbrück le 4 août 1944. Les conditions de détention dans ces deux camps ne laissaient qu’une très faible chance de survie aux détenues, éliminées par les maladies, les gazages, les privations, les brutalités. « Betty » et « Nicole » s’en tirèrent de justesse, grâce à des médecins détenues, la première opérée à vif d’un phlegmon infecté au bras, la deuxième sauvée par un pneumothorax. Le 23 et le 25 avril 1945, les deux jeunes femmes et quelques autres, dont Charlotte Delbo, furent libérées par l’entremise de la Croix rouge suédoise, Marie-Claude Vaillant-Couturier choisissant de rester avec les malades et agonisantes du camp. Les rescapées furent acheminées à travers l’Allemagne puis le Danemark, en car puis en train. Le jour de la capitulation allemande, elles étaient soignées en quarantaine à Grimslöw en Suède. Madeleine Passot regagna la France le 23 juin 1944, via l’aéroport du Bourget et l’hôtel Lutétia, avant de retrouver ses parents dans leur appartement du 11e arrondissement. Selon Marie Rameau, seules 49 des 230 femmes du convoi du 24 janvier revinrent des camps.

Comme d’autres survivantes, Madeleine Passot témoigna dans certains procès de complices des nazis, et lors des cérémonies et émissions de commémoration en l’honneur de disparues, souvent encouragée à passer outre sa discrétion naturelle par son amie Josette Cothias-Dumeix.
Sur la proposition de Jacques Duclos, elle devint la secrétaire de confiance de Jean Jérôme*, lui aussi résistant éprouvé, mais surtout gérant plus ou moins occulte des activités financières et économiques du PCF. Elle fit ainsi la connaissance de Mathurin Jégouzo, un ancien résistant communiste, né dans le Morbihan en 1905, en contact avec Jean Jérôme pendant l’Occupation, chef d’un bataillon de combat, blessé lors de la Libération de Paris. Madeleine et Mathurin vécurent trente-cinq ans de vie commune, mais n’officialisèrent leur union qu’en 1956, à Casablanca. Leur fils unique, Yves, naquit dans cette même ville en septembre 1949. L’installation du couple au Maroc avait été décidée par Jean Jérôme et ses services, et se réalisa en mai 1949. Il s’agissait pour eux de fonder une société d’import-export prospère, en cachant leur obédience communiste à la communauté bourgeoise française installée dans ce pays encore sous protectorat français. Le couple Raymond et Lucie Aubrac*, qu’ils avaient déjà connus en France quand Madeleine s’occupait du ravitaillement de la délégation vietnamienne dirigée par Hô Chi Minh installé chez eux, était parmi les rares à être dans la confidence parmi leurs relations marocaines. Ils habitaient un appartement cossu dans le centre de Casablanca, exposaient à la foire internationale de la ville, leur société se spécialisant dans l’importation de thés de Chine, et se tinrent à l’écart des combats qui préludèrent à l’indépendance du pays en 1956. Mais leur bienveillance à l’égard des milieux nationalistes leur permit de prolonger leurs affaires pendant encore plusieurs années. Malgré leur dépaysement, leur obligation d’abandonner le militantisme actif, leurs fréquentations de statut social si différent du leur, Madeleine Jégouzo et son mari s’attachèrent à leur pays d’adoption. Lorsqu’ils décidèrent de rentrer en France en 1962, ils s’installèrent à Viroflay, en banlieue parisienne, mais continuèrent encore à s’occuper de leur société d’import-export jusqu’à ce que Mathurin Jégouzo prenne sa retraite. Le couple décida alors de s’installer dans le Midi, à Draguignan. Madeleine perdit son mari en 1981, quelques années après ses parents et sa belle-sœur, et un an avant sa tante auxquels elle était restée très attachée.

Au milieu des années 1980, Madeleine Jégouzo décida de se réinstaller à Paris, dans l’appartement du XIe arrondissement gardé ensuite par son fils. Elle poursuivit dans la capitale les activités qu’elle avait déjà développées dans le Var au sein des associations de résistants et de déportés proches du Parti communiste, co-présidente de l’association du Var de la FNDIRP, déléguée à tous les congrès nationaux, témoignant dans les lycées varois puis parisiens, assistant aux cérémonies d’hommage lors des décès des rescapées du convoi des 31000. Elle militait aussi très activement au Secours populaire. Elle participa à deux voyages à Auschwitz avec l’association Mémoire Vive, celle des anciens déportés du camp. Mais elle ne se priva pas non plus sur ses vieux jours de quelques autres voyages, plus exotiques et purement touristiques.
Madeleine Jégouzo fut élevée au grade de chevalier de la Légion d’honneur en 1985 puis promue officier en 1995. Elle était décorée de la Médaille militaire, de la Croix de Guerre avec palme, de la Médaille de la Résistance et de la Croix du Combattant volontaire. Atteinte d’un cancer, elle s’éteignit dans son appartement parisien le 19 septembre 2009, veillée par son fils qui entreprit ensuite la rédaction d’un livre à sa mémoire. Elle fut incinérée au Père-Lachaise le 25 septembre 2009.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76382, notice JÉGOUZO Madeleine [née PASSOT ; pseudonymes dans la clandestinité, Gervaise, Betty, Lucienne Langlois] par Jean-Pierre Besse, Marc Giovaninetti , version mise en ligne le 19 février 2010, dernière modification le 13 janvier 2019.

Par Jean-Pierre Besse, Marc Giovaninetti

Madeleine Jégouzo en 1970
Madeleine Jégouzo en 1970
Madeleine Jégouzo en 1993, lors du 50e anniversaire du convoi du 24 janvier 1943
Madeleine Jégouzo en 1993, lors du 50e anniversaire du convoi du 24 janvier 1943
 Madeleine Passot avant guerre
Madeleine Passot avant guerre
Lucienne Langlois, alias Madeleine Passot, à la Préfecture de Police, 1942
Lucienne Langlois, alias Madeleine Passot, à la Préfecture de Police, 1942
Madeleine en 1995  tenant le portrait de Lucien Dorlanddessiné par [Robert Dartagnan->21491] à Romainville.
Madeleine en 1995 tenant le portrait de Lucien Dorlanddessiné par [Robert Dartagnan->21491] à Romainville.

SOURCES : Journal officiel, 1995. — Archives privées d’Yves Jégouzo. — Plusieurs articles du Patriote résistant. — Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 ; Auschwitz et après, t. 2, Une connaissance inutile, Les Éditions de Minuit, 1970. — Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée, t. 1, Victoire du crime, t. 2, Une révolte très organisée, t. 5, Le Combat total, Livre Club Diderot, 1972-1976 ; Chronique de la Résistance, Omnibus, 2000. — Serge Klarsfeld, Le Livre des otages, les Éditeurs français réunis, 1979. — Charles Tillon, On chantait rouge, Robert Laffont, 1977. — Jean Jérôme, La part des hommes, Acropole, 1983. — Raymond Dallidet, 1934-1984 : Voyage d’un communiste, La Pensée universelle, Paris, 1984. — Josette Dumeix, Raflés, internés, déportés, fusillés et résistants du XIe, Mémorial présenté par le Comité de Libération du XIe, 1996. — Roger Bourderon, La négociation, été 1940 : crise au PCF, Syllepse, 2001. — Marie Rameau, Des Femmes en Résistance, 1939-1945, Autrement, 2008. — Yves Jégouzo, Madeleine dite Betty, déportée résistante à Auschwitz-Birkenau, L’Harmattan, 2011. — Caroline Moorhead, A Train in winter, Kindle Ed., 2011 (en anglais). — Site internet Mémoire vive. — Entretien avec Yves Jégouzo, 2012.

ICONOGRAPHIE : Photos, collection privée de M. Yves Jégouzo ; Archives de la Préfecture de Police

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