GUYOT Fernande [née RICOL Fernande, Joséphine]

Par Marc Giovaninetti

Née le 30 juin 1913 à Cogolin (Var), morte le 3 juillet à 2006 à Fleury-Mérogis (Essonne) ; militante du Parti communiste français ; épouse de Raymond Guyot, sœur et belle-sœur de Lise* et Artur London*.

Le hasard des déplacements de l’immigré aragonais Federico Ricol, à la recherche d’emplois de mineur ou de carrier, et de son épouse Francisqueta, firent naître leur fille aînée Fernande dans le Var, mais elle grandit à Saint-Étienne (Loire), avec son frère Frédéric et sa sœur Lise. La famille était très modeste mais très unie. Le père, pourvu d’un grand charisme mais quasi illettré, s’engagea au Parti communiste, la mère était croyante mais soutint l’engagement de son mari. Aussi, très naturellement, les trois enfants adhérèrent aux Jeunesses communistes puis au Parti communiste, dans la région lyonnaise où la famille s’était ensuite fixée.

Au début des années 1930, Fernande Ricol, qui avait appris la dactylographie, travaillait au siège de la fédération du Rhône du PCF, sous la direction du jeune secrétaire fédéral Waldeck Rochet, espoir paysan du parti, tandis que ses cadets, surtout la pétulante Lise, malgré son jeune âge, se distinguait déjà parmi les Jeunesses lyonnaises, et que « Frédo » devait entrer au comité central des Jeunesses communistes à leur 8e congrès en mars 1936.

En 1933, à la faveur des grèves des usines textiles de la ville de Vienne, la famille Ricol hébergea et se lia à une jeune agitatrice venue du Nord, Jeannette Vermeersch. L’année suivante, le secrétaire général des Jeunesses communistes, Raymond Guyot, tout juste sorti de prison où une intense campagne avait assuré sa célébrité, dut faire sa période de réserve à l’armée chez les Spahis à Vienne. Un meeting fut organisé dans la ville avec Jeannette Vermeersch. Guyot fit la connaissance des Ricol, repassa quelques jours chez eux après sa période militaire, et s’éprit de Fernande, sa cadette de dix ans.

La jeune femme le rejoignit à Paris en février 1934, juste après le congrès exceptionnel de la Fédération des Jeunesses communistes qui consacrait Raymond Guyot à la tête d’une organisation parfaitement stalinisée, et au plus fort des grandes manifestations et combats de rue qui suivirent l’émeute du 6 février. Le couple s’installa dans le XXe arrondissement, se maria le 24 novembre dans cet arrondissement, bientôt rejoint par les parents Ricol ; leur fille Raymonde naquit en janvier 1935, leur fils Pierre en avril 1938. Fernande occupait un emploi de secrétaire à la fédération et se chargeait parfois de traductions d’espagnol.

En 1935, elle accompagna Raymond Guyot pour un premier séjour de quelques semaines en URSS, à l’occasion du 6e congrès de l’Internationale communiste des jeunes qui le porta au poste de secrétaire général, soutenu par Dimitrov et Kuusinen, en reconnaissance des succès des communistes français dans leur politique de front populaire. En avril 1936, la famille partit s’installer à Moscou, à l’hôtel Lux, pour une période durable ; elle y retrouva Lise, dactylo à l’IC, et fit la connaissance de London. L’année suivante, en pleine Grande Terreur, dont Fernande soutenait qu’elle n’avait pas conscience tant ils vivaient « en vase clos » et que son mari gardait le silence sur ses activités politiques, les Guyot vécurent une longue villégiature en Crimée, puis presque tout l’été en France. En décembre, la mort soudaine de Vaillant-Couturier permit à Guyot de rentrer en France pour être élu à sa place comme député de la circonscription de Villejuif (Seine, Val-de-Marne). La famille s’installa alors dans un petit appartement au Kremlin-Bicêtre (Seine, Val-de-Marne), semblant éviter, même Raymond Guyot, les déplacements en URSS. Fernande, malgré sa timidité, se lia alors d’amitié, en plus de Jeannette Vermeersch, avec les deux autres dirigeantes de l’Union des jeunes filles de France (UJFF), Danielle Casanova et Marie-Claude Vaillant-Couturier.

Les Guyot retournèrent en URSS au début de l’été 1939, d’abord pour des vacances, ensuite pour le travail de Raymond à l’IC. Ils y furent surpris par la déclaration de guerre. Raymond Guyot parvint à rentrer de justesse pour répondre à son ordre de mobilisation, pensant ne laisser les siens que pour quelques mois : ils devaient rester bloqués en URSS pendant près de six ans. La famille fut néanmoins réunie encore une pleine année à Moscou, après la désertion de Raymond Guyot et son retour clandestin à Moscou en mai 1940 ; disposant d’un bel appartement, d’une résidence à Kunstevo avec les autres cadres du Komintern, ils entretenaient alors d’excellentes relations avec les Thorez-Vermeersch (les enfants devinrent très copains), et exécrables avec André Marty.

En septembre 1941, les parents participèrent à la défense civile contre les bombardements allemands, puis Fernande Guyot partit avec Jeannette Vermeersch rechercher ses enfants, malades, éloignés de la ville dans une colonie. Les deux femmes et leurs quatre enfants vécurent ensuite un exode éprouvant dans des trains bondés et glacés, mêlés à une foule exténuée et affamée qui fuyait vers l’est. Après des périls dont certains furent près d’être fatals, ils parvinrent saufs à Oufa, où s’étaient repliés les étrangers du Komintern. Là, Fernande Guyot apprit par Thorez que Raymond Guyot avait été envoyé en France pour y renforcer la direction clandestine du Parti. Elle devait passer le reste de la guerre en participant à quelques travaux de secrétariat ou aux émissions de radio-Moscou à destination de la France occupée, d’abord à Oufa puis à Moscou, sans nouvelles ou presque de son mari, apprenant même une fois, à tort, qu’il avait été exécuté. Le contact ne fut rétabli, indirectement et ponctuellement, qu’après une interruption qui suivit la capture de Francine Fromond, la radiotélégraphiste de Raymond Guyot, par la Gestapo ; par précaution, on demanda à Fernande Guyot de le questionner sur une anecdote dont lui seul connaîtrait la réponse ; elle évoqua alors la fricassée de grenouilles dont ils s’étaient régalés, à son initiative, lors de leurs vacances de 1937 ; le test fut concluant. Mais elle ne put le rejoindre en France qu’en mars 1945, grâce à une intervention de Benoît Frachon de passage à Moscou, après avoir été très affectueusement saluée par Dimitrov dont elle était devenue très amie de la sœur Helena.

La famille se réinstalla au Kremlin-Bicêtre ; Raymond Guyot en fut élu maire en mai 1945 mais déclina la fonction. Quelques années après sa promotion à la tête de la fédération de la Seine, il aménagea en 1950 dans le plus luxueux appartement du bureau politique, un immense et superbe mirador au 13 place de la République. Les Guyot semblaient alors appartenir à cette « aristocratie communiste », élite de la « contre-société » cristallisée autour du Parti communiste, même si les relations avec les Thorez s’étaient relâchées.

Fernande Guyot, militante sérieuse et dévouée, occupa les fonctions de haute confiance de secrétaire et trésorière de la Fédération démocratique internationale des femmes et du Conseil mondial de la Paix, dans le sillage de Marie-Claude Vaillant-Couturier et de Frédéric Joliot-Curie. Elle transportait notamment des fonds importants entre Paris et Prague, où elle se rendait sous prétexte « touristique », pour visiter sa sœur et ses parents, installés dans la capitale tchécoslovaque depuis que London y était nommé vice-ministre. C’était aussi une escale obligée chaque été à destination des résidences de vacances de la nomenclature communiste dans quelque station balnéaire ou thermale d’au-delà du Rideau de fer. Ses voyages étaient si fréquents que la police s’imaginait, à tort, en novembre 1950, que « Madame Guyot Fernande, dont l’autorité ne fait que croître, depuis 1949, au sein des organisations communistes à statut international, est considérée actuellement comme un des éléments les plus agissants et les plus importants du parti communiste ».

L’arrestation de London, en janvier 1951, marqua une rupture. Fernande Guyot ne retourna à Prague qu’en 1953, quand Lise se fut convaincue de l’innocence de son mari. Fernande fut alors effarée de voir les conditions de vie lamentables de sa sœur et ses trois enfants, avec leurs vieux parents, mais elle eut du mal à croire que son beau-frère n’était pas coupable ; au contraire de Raymond Guyot, qu’elle informa à son retour, et qui se démena alors pour sauver sa belle-famille.

Une autre épreuve frappa encore la famille. En 1958, Pierre fut mobilisé pour aller servir en Algérie. Suivant l’exemple d’Alban Liechti*, le premier insoumis communiste, et soutenu par une campagne orchestrée par son père, il écrivit, comme une trentaine d’autres jeunes communistes, au Président de la République pour expliquer son refus. Arrêté, condamné à deux ans de prison, il causa beaucoup de soucis à ses parents, bien qu’il n’ait pas subi les sévices qu’ils pouvaient craindre, et Fernande Guyot participa, comme son mari, à plusieurs meetings de soutien. Cependant, et tandis que ces jeunes étaient encore incarcérés, le Parti, par la voix de Thorez, désapprouva finalement l’insoumission.

Raymond Guyot, désormais connu comme un des principaux porte-parole de la politique militaire et anticoloniale du PCF à l’Assemblée nationale, puis au Sénat à partir de 1959, devint une des cibles des extrémistes Algérie-française de l’OAS. En février 1962, ils déposèrent une bombe sur le palier de l’appartement de la place de République : à l’intérieur, Fernande, sa mère et sa première petite-fille, un bébé de quelques mois. Fernande, alertée, eut juste le temps d’éloigner le berceau, d’ouvrir la porte, de se saisir du plastic et de le jeter dans la cage d’escalier où il explosa. Des coupures à la tête causées par la chute d’un carreau nécessitèrent plusieurs points de suture, mais ailleurs en région parisienne, d’autres victimes furent grièvement blessées. L’émotion mobilisa, le lendemain, la gigantesque manifestation qui finit en tragédie au métro Charonne.

Après son emploi au Conseil de la Paix, Fernande Guyot travailla comme collecteuse de fonds pour le Parti communiste, spécialement chargée de ses plus riches donateurs, une activité qu’elle n’apprécia guère, mais qui lui permit d’aller prendre livraison, dans l’atelier de Picasso, d’un tableau qui aurait été le don de plus grande valeur jamais fait au PCF.

Ensuite elle travailla encore plusieurs années comme secrétaire à la SORICE, une des plus importantes de ces entreprises spécialisées dans les relations commerciales et industrielles avec les pays de l’Est et du Tiers-Monde « progressiste », alors dirigée par un autre militant de confiance, Maurice Lubczanski*.

Après le départ de Raymond Guyot du bureau politique, son épouse et lui, sénateur jusqu’en 1977, s’installèrent en 1973 dans un appartement plus modeste, rue Manin, à proximité du nouveau siège de la place du Colonel Fabien.

Jusqu’au bout, même après la mort de son mari en 1986, Fernande Guyot resta une personnalité connue et estimée au Parti communiste, où pourtant elle n’exerça jamais de responsabilité en vue. Elle n’accompagnait pas son mari dans ses nombreux déplacements internationaux de la dernière partie de sa carrière, sauf à deux occasions très particulières, à Prague et à Berlin-Est, où elle conduisit elle-même la voiture, et pour les vacances à l’Est, jusqu’au bout, dont deux séjours exotiques en Mongolie et en Corée du Nord.

Elle vécut avec beaucoup de chagrin les différentes étapes des remises en cause et du déclin de son idéal communiste : la dénonciation de Staline en 1956, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, l’effondrement électoral du PCF et son hémorragie militante dans les années 1980, puis la fin de beaucoup d’illusions avec la disparition des démocraties populaires et de l’URSS.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76167, notice GUYOT Fernande [née RICOL Fernande, Joséphine] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 2 février 2010, dernière modification le 25 septembre 2010.

Par Marc Giovaninetti

SOURCES : Arch. Nat. (Fontainebleau) 19820605, dossier 84/10. — AN (Paris), fonds Thorez, 626 AP 229. — Archives du PCF (Bobigny), 283 J 43, 44, 58, 70. — RGASPI (Moscou), 517-2-20. — Artur London, L’Aveu, Gallimard, 1968. — Lise London, Le Printemps des camarades, Seuil, 1996, et La Mégère de la rue Daguerre, Seuil, 1995. — Jeannette Thorez-Vermeersch, La Vie en rouge, Belfond, 1998. — Entretiens personnels à son domicile de 2001 à 2006. — Entretiens avec Pierre Guyot, Lise London, Maurice Lubczanski, Naftali Skrobek, Nadine Zuili.— Etat civil.

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