ZINOVIEV Grégori [Grigori EVSEIEVITCH RADOMYLSKY]. Pseudonymes : GRICHA, MOSKOWSKY Grigori (DBK)

Par Pierre Broué

Né le 8 septembre 1883 à Elisavetgrad (Russie), exécuté le 25 août 1936 à Moscou ; d’abord employé à quinze ans, puis proche collaborateur de Lénine en exil ; président du Soviet de Pétrograd, puis de l’Internationale communiste (1919-1926) ; leader de l’Opposition de Léningrad, puis de l’Opposition unifiée ; membre du Bloc des Oppositions en 1932 ; jugé au premier procès de Moscou et condamné à mort.

Le père de Grigori, Evséiev Radomylsky, dirigeait dans la province de Kherson une ferme laitière dont il était propriétaire. Le jeune homme, membre d’un cercle socialiste, s’enfuit à l’étranger en 1902, rencontra Plékhanov et Lénine. Bolchevik en 1903, il revint organiser les iskristes, puis fut étudiant à Berne. Malade, il dut interrompre ses études pour raisons de santé en 1903. De 1906 à 1908, il fut membre du comité de Pétersbourg, agitateur parmi les soldats, membre du Centre bolchevique, rédacteur au Sotsial-demokrat. Arrêté, il dut à son état de santé d’être libéré et émigra de nouveau, rejoignant Lénine , avec qui il vécut pratiquement jusqu’à la révolution.
En 1908, il revint en Occident, participa deux ans plus tard au congrès de Copenhague de la IIe Internationale, travailla à la presse bolchevique de l’exil et de Pétersbourg. Il était le principal lieutenant de Lénine , « Grichka le méchant », son âme damnée, selon ses adversaires. On dit qu’il fut en 1910 pendant un temps son unique partisan au sein du groupe bolchevique parisien. Il prépara avec lui l’école de Longjumeau à laquelle il fut, avec Kamenev, l’un des deux enseignants d’histoire du Parti. Sa femme et lui habitèrent à Longjumeau la même maison que le couple Lénine-Kroupskaia. Délégué à la conférence de Prague, élu au comité central, il précéda Lénine et l’accueillit dans leur nouvelle maison dans la banlieue de Cracovie. En août 1914, ils revinrent à Berne, fixant la ligne contre la guerre, essayant de regrouper ses adversaires. Ils ne se quittèrent guère. Zinoviev participa aux conférences de Zimmerwald et Kienthal, fut à l’origine de la création de la Gauche de Zimmerwald, et devint membre de sa Commission socialiste internationale. Il revint en Russie dans « le wagon plombé ».

La vie politique d’un révolutionnaire dans la tempête commençait. Son ami Kamenev était en conflit avec Lénine sur la politique « défensiste ». Zinoviev se tut, ne ralliant Lénine que sa victoire assurée. Puis ce fut le conflit d’Octobre. Kamenev et Zinoviev s’opposèrent ensemble à Lénine , qui exigeait l’insurrection, le combattirent publiquement dans le journal de Maxime Gorki. Lénine voulut les exclure comme « briseurs de grève », mais ne le fit pas, même quand ils acceptèrent un gouvernement de coalition avec les mencheviks, « sans Lénine ni Trotsky ».

Successeur de Trotsky en 1917 à la tête du Soviet de Pétrograd, Zinoviev ne joua aucun rôle dans la guerre civile. Il paniquait, n’avait rien d’un chef militaire. Staline , puis Trotsky , sauvèrent sa « ville en danger » C’est en fait sa disponibilité du moment, résultat de ses faiblesses, qui le porta à la présidence de l’Internationale communiste. Il y fit de magnifiques discours, comme celui du congrès de Halle, mais ne collectionna que les défaites et lança plusieurs excommunications. Il peuplait d’hommes à lui l’appareil de l’Internationale, dont les partis naissants ignoraient la démocratie ouvrière. En 1921, il couvrit Béla Kun qui avait joué en Allemagne un rôle provocateur très négatif lors de » l’action de mars ». À partir de 1922 se posa le problème de la succession de Lénine. Il rédigea en 1923 les thèses sur la révolution allemande qui marquèrent le début de la préparation de l’Octobre allemand.

Pourtant, à nouveau paniqué par la perspective d’un bilan allemand après le fiasco de l’insurrection prévue et préparée, il s’allia à Kamenev et Staline dans la troïka et barra la route à Trotsky dans le débat sur le Cours nouveau. Trotsky le mit en cause l’année suivante dans le « débat littéraire », comparant son attitude en 1923 en Allemagne à celle d’Octobre 1917. Lui, réclamait à Staline la tête de Trotsky.

En attendant la défaite de ce dernier, c’est lui qui donna l’assaut aux bastions « trotskystes » dans l’Internationale. La direction polonaise capitula très vite. En Allemagne, le groupe de délégués de l’Exécutif dirigé par Gouralsky*, opérant sous le nom de Kleine, réussit à couper le « Centre » en deux et à investir une nouvelle direction dont l’étoile devait être, à court terme et pour peu de temps, Ruth Fischer, qui jouissait de sa confiance personnelle et avec qui il avait des liens solides.

En France, ce fut aussi Gouralsky* qu’il choisit pour normaliser la direction du PC : cette fois, il s’appelait Lepetit. Par surcroît de précaution, il le fit accompagner à Paris par deux anciens camarades de Trotsky lors de son émigration en France, Manouilski et Lozovsky*, qui avaient violemment critiqué ce dernier dans le débat de 1923-1924. Les hommes de Zinoviev ont conquis le Parti pas à pas, réussissant d’abord à frapper Souvarine*, définitivement écarté au 5e congrès, après la publication par ses soins des articles et discours de Trotsky sur le Cours nouveau. Quelques mois après, ce fut le tour des deux autres pionniers du communisme en France, Alfred Rosmer* et Pierre Monatte, stigmatisés comme « droitiers ». La nouvelle direction, intronisée en juin 1924, était bâtie autour du « zinoviéviste » Albert Treint, assisté de Suzanne Girault*.
Ainsi fut imposée par Zinoviev, pratiquement dans l’ensemble de l’Internationale communiste, la réalisation de la « bolchevisation » qui contenait tous les germes de ce qu’allait être le régime stalinien.
Pourtant sa base dans l’Internationale ne lui fut que de peu de secours quand il entra en opposition à Staline et à Boukharine sur le plan de la politique soviétique. En 1925, poussé par la base ouvrière de Pétrograd, il se dressa contre la NEP (Nouvelle politique économique) à la façon stalino-boukharinienne, la néo-Nep, et se retrouva allié de Trotsky en 1926 dans l’Opposition unifiée. Ils perdirent la bataille qu’il avait crue facile à remporter et il capitula, reniant les idées qu’il avait défendues.

Les capitulations successives de Zinoviev depuis 1927 désorganisèrent les rangs de l’Opposition unifiée à l’étranger, où sa fraction avait eu un bastion en Allemagne et en France. Au cours des années 1930, deux ou trois velléités de résister — il rejoignit en 1932 le Bloc des oppositions d’I.N. Smirnov —, terminées par de nouvelles capitulations, le laissèrent démoralisé et physiquement diminué. Finalement, condamné une première fois en 1935 pour « complicité morale » avec l’assassinat de Kirov, longuement « préparé » en prison, il fut jugé en août 1936, avoua tout ce qu’on lui imputa, fut abattu dans une cave. La presse soviétique avait en août 1936 l’ordre de parler de ses « crimes » plutôt que du début de la guerre civile en Espagne.

Trotsky se garda bien de porter un jugement sévère sur Zinoviev et ne suivit pas ceux qui l’accusèrent d’avoir manqué de caractère ; il en avait, dit-il, à revendre mais ne put résister à l’énorme pression des tragiques événements qu’il vécut.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76115, notice ZINOVIEV Grégori [Grigori EVSEIEVITCH RADOMYLSKY]. Pseudonymes : GRICHA, MOSKOWSKY Grigori (DBK) par Pierre Broué, version mise en ligne le 29 janvier 2010, dernière modification le 12 mai 2010.

Par Pierre Broué

ŒUVRE : G. Sinowjew, Der Krieg und die Krisedes Sozialismus, Vienne 1924. — Lénine & Zinoviev, Contre le Courant, 2 vol. Paris, 1927. — G. Zinoviev, Le Léninisme, Paris 1926.

SOURCES : N.N. Kroupskaïa, Ma Vie avec Lénine, Paris 1933 — G. Haupt & J.J. Marie, Biographie autorisée, par B. Bogdan dans Les bolcheviks par eux-mêmes, Paris, 1969. — P. Broué, Histoire de l’Internationale communiste, op. cit.

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