VIVIANI René, Jean, Raphaël

Par Justinien Raymond

Né à Sidi-Bel-Abbès (Algérie) le 8 novembre 1863 ; mort à Paris, le 6 septembre 1925 ; journaliste et député socialiste, il se tint à l’écart du mouvement ouvrier organisé après l’unité et poursuivit sa carrière politique ; ministre ; président du Conseil.

René Viviani
René Viviani
1906, René Viviani, op. cit.

René Viviani naquit dans une famille de colons d’Algérie et il commença des études qui le conduisirent à la faculté de Droit et au barreau de Paris. C’est au cours de ses dernières années d’études qu’il rallia le mouvement socialiste. Ses origines bourgeoises, sa formation intellectuelle, sa profession libérale ne l’avaient jamais directement mêlé à la vie du prolétariat. Il ne connut pas directement la classe ouvrière et ses conditions de vie. S’il rejoignit son combat, c’est qu’il y voyait une affirmation plus vigoureuse de l’action démocratique : il ne s’y engagea pas sous la pression d’impératifs sociaux, ni en cédant à l’attrait d’une philosophie sociale révolutionnaire. Si, comme avocat, il côtoya et aida le mouvement syndical, il ne combattit guère que sur le plan politique. Avant d’être élu, il fut un journaliste et un orateur socialiste. Qu’il écrivît ou qu’il parlât, c’était toujours le même style coloré, vibrant, non dépourvu d’une certaine emphase ; il savait user de la métaphore avec élégance, mais son éloquence charriait parfois des termes impropres dans son impétuosité, bien qu’elle s’alimentât aux trésors littéraires emmagasinés par une mémoire prodigieuse.

Il était encore sans notoriété, même dans les milieux socialistes, quand il était secrétaire de la Ligue française pour le droit des femmes. En janvier 1889, il mena, avec d’autres, dans La Revue socialiste, son appel pour le congrès international féministe. Il était le seul socialiste membre du comité exécutif de cette ligue. Il resta fidèle à son attitude. Le droit de plaider sera accordé aux femmes sur sa proposition de loi du 21 novembre 1898. Il adhéra plus tard à la Ligue d’électeurs pour le suffrage des femmes. Il fut le vice-président du bureau du congrès international de la condition et des droits de la femme à Paris (5-8 septembre 1900).

Il n’appartint pas à l’un des partis organisés qui se réclamaient du socialisme depuis 1879. Il fut un socialiste indépendant appartenant au groupe du Ve arr., l’Union républicaine-socialiste de la 1re circonscription (quartiers Saint-Victor et Sorbonne) qu’il représentera à la Chambre ainsi qu’aux congrès de Japy (1899) et de Wagram (1900). Il collabora, dans ces années de division, aux tribunes habituelles des socialistes, La Petite République, La Lanterne. Il participa aux réunions de propagande dans tout le pays et souvent aux côtés de socialistes d’autres tendances. Il soutint Vaillant dans le XXe arr. de Paris, participa aux luttes électorales dans le Nord, forteresse du guesdisme comme il le rappela lui-même au congrès de Japy. Il défendit les militants socialistes devant les tribunaux et on le vit assister les ouvriers en grève, comme à Gueugnon (octobre 1899).

En 1893 — il avait trente ans — les groupes socialistes du Ve arr. de Paris posèrent sa candidature aux élections législatives. Il était alors directeur de La Petite République. Il se posa comme le candidat d’union de tous les républicains socialistes auxquels, disait-il, « l’illustre Louis Blanc laissa comme un legs impérissable et son autorité et son nom et son programme ». « Je suis républicain, et je veux que la République […] aboutisse enfin aux réformes que son avènement avait laissé espérer… » (Arch. Ass. Nat.) ; et il énuméra la révision constitutionnelle, la suppression du Sénat, la séparation des Églises et de l’État, la liberté d’association, une réforme judiciaire et la décentralisation administrative. « Je suis socialiste, parce que je pense que, de ce sol labouré par les révolutions, l’heure est venue de faire lever la moisson que les travailleurs attendent » (ibid.) ; et il prôna la liberté syndicale, l’instruction intégrale et l’enseignement professionnel, la limitation de la journée de travail. Sur 11 747 inscrits, il recueillit au premier tour 3 248 voix et l’emporta au ballottage avec 3 874 voix contre 3 685. Cette élection vint après une période d’agitation au Quartier Latin contre « le Père la Pudeur », le sénateur Béranger, fondateur d’une ligue contre la licence de la rue, manifestations au cours desquelles un étudiant fut tué au café d’Harcourt.

Au cours de cette législature qui marqua l’avènement parlementaire en force du socialisme, Viviani ne fut pas son orateur dans les grands débats doctrinaux, mais marqua sa place par quelques brillantes interventions, surtout au terme de ce premier mandat. Le 29 mars 1898, le ministre du Commerce ayant sollicité une subvention en faveur de la Compagnie générale transatlantique, Viviani déclara voir en elle « les germes d’un service public que nous aurons un jour la charge de nationaliser » (JO, 30 mars 1898, p. 1146). Battu sur la question de la subvention, il fit voter l’interdiction pour les parlementaires, sous peine de déchéance de leur mandat, de faire partie des conseils d’administration et de surveillance de la société concessionnaire. Le lendemain, 30 mars, en qualité de rapporteur des conclusions de la commission d’enquête du Panama, il prononça un discours dont l’affichage fut voté par 311 voix contre 174. Il voulait, à la veille des élections de 1898, dégager le Parlement des scandales évoqués et il dirigea son attaque contre Quesnay de Beaurepaire. Il « a souligné, proclama-t-il, d’un doigt rude, l’attitude de la magistrature. Il l’a bien montrée telle qu’elle est, avec son double visage : un visage aimable et souriant tourné du côté des heureux et un visage glacé, impassible, impitoyable tourné du côté des malheureux » (JO, 31 mars 1898, p. 1478). L’ordre du jour Viviani flétrissant les défaillances de certains magistrats fut voté par 515 voix contre 0.

Le 8 mai suivant, Viviani fut réélu au premier tour de scrutin par 6 050 voix sur 11 721 inscrits et 9 307 suffrages exprimés. Il avait donné à sa candidature le même sens qu’en 1893, en insistant sur la nécessaire « entente internationale des travailleurs ». « Vous savez, commenta-t-il, que, disant cela, ils [les socialistes] n’abdiquent pas les devoirs du patriotisme, qu’ils sont prêts à défendre la France parce qu’elle est la patrie matérielle, berceau glorieux de notre race, ensuite parce qu’elle est la patrie de la Révolution qui appela à l’émancipation les opprimés de toute la terre » (Arch. Ass. Nat.).

Bien qu’il n’ait pas été un des premiers et des plus chauds dreyfusards, Viviani finit par se rallier à ce camp et aida aux efforts de rapprochement entre tendances socialistes auxquels conduisit la bataille pour la révision. Il participa aux deux premiers congrès généraux des organisations socialistes françaises à Paris, salle Japy (décembre 1899), salle Wagram (octobre 1900). Salle Japy, il défendit Millerand, il engagea les socialistes à ne pas prendre seulement la responsabilité « éventuelle » de la révolution, mais à revendiquer des « responsabilités immédiates », à « montrer que le parti socialiste est le seul qui puisse faire de notre France une des forces les plus généreuses de l’Humanité » (compte rendu, p. 146).

Au Parlement, il continua à représenter brillamment le groupe socialiste dans quelques débats. Le 16 décembre 1898, il stigmatisa le ministère Méline et son ministre de l’Intérieur Barthou pour leur attitude lors d’une élection dans la 1re circonscription de Narbonne. « Le Gouvernement, s’écria-t-il, a détourné ses yeux du champ de bataille où s’entrechoquaient les idées pour transformer la plupart de ses préfets en valets chamarrés du pouvoir d’argent » (JO, 17 décembre 1898, p. 2 460), et il fut rappelé à l’ordre par le président Deschanel. Les 15 janvier et 28 juin 1901, il intervint dans les débats relatifs au projet de loi, sur le contrat et le droit d’association. Le 13 décembre, il prononça à l’adresse du ministre de l’Instruction publique, G. Leygues, une interpellation, annoncée depuis longtemps, pour protester contre le déroulement du procès intenté à Gustave Hervé, des pièces n’ayant pas été communiquées à l’intéressé. Il s’en tint à la question de principe pour bien marquer sa désapprobation des thèses de l’inculpé.

En 1902, Viviani fut battu au renouvellement de la Chambre des députés, avec 5 075 voix contre 5 567 au scrutin de ballottage. Comme il avait quitté la direction de La Lanterne depuis le 9 mai 1901, son action publique connut une éclipse. Il participa néanmoins à l’organisation du Parti socialiste français, fut délégué aux congrès de Lyon (1901), de Tours (1902) et, en 1904, entra à l’Humanité que lançait Jaurès. Mais il ne le suivit pas sur la route de l’unité. Cependant, au congrès de Rouen (mars 1905) où il représentait la fédération du Cher du PSF, il déclara : « Nous venons à l’unité loyalement et sans arrière-pensée », mais « en prodiguant sur le seuil […] de loyales et publiques réserves » (L’Humanité, 28 mars 1905). Il revendiquait pour les élus socialistes une certaine latitude, car ils suivent une réalité parlementaire qui, disait-il, évolue au jour le jour. Au congrès de fusion d’où sortit la SFIO, à Paris, salle du Globe (avril 1905), il fut porté à la première CAP, mais il n’y parut jamais. Il continua pendant quelques mois sa collaboration à l’Humanité. Le 4 mai, sur « l’idée de patrie », il y répudia les théories d’Hervé, sans en nommer l’auteur. Il s’affirma résolu « à défendre le sol national et avec lui les droits de la patrie la plus libre et la plus douce qui soit sous le soleil, le patrimoine de la Révolution, ce legs immortel de civilisation humaine qui a coûté à nos pères assez de larmes et assez de sang, pour que des fils ingrats ne le laissent pas disperser sous les coups de la force. » N’étant plus député, il n’avait pas eu à donner ou à refuser son inscription au groupe du nouveau parti unifié. Il ne se rendit pas au congrès de Chalon (octobre-novembre 1905). Il prit ses distances sans rompre bruyamment avec le nouveau parti.

Aux élections de 1906, celui-ci le combattit vivement, mais Viviani fut réélu au second tour par 5 762 voix sur 10 849 votants comme « candidat de concentration républicaine » patronné par l’« Union des comités radical et radical-socialiste et socialiste ». Il continuait à se réclamer du socialisme, à préparer « l’évolution pacifique vers la propriété sociale », « le retour à la nation des monopoles monstrueux », « la propriété acquise par le travail » étant seule « respectable et sacrée ». Il s’affirmait résolu « si une guerre survenait » à défendre la France « sans discuter l’origine du conflit » (Arch. Ass. Nat.). Mais il n’appartint plus désormais au mouvement socialiste organisé et il allait commencer une longue carrière ministérielle. Il y débuta comme ministre du Travail et de la Prévoyance sociale, le premier à détenir ce portefeuille, dans le cabinet Clemenceau (25 octobre 1906-20 juillet 1909) et dans le cabinet Briand (24 juillet 1909-2 novembre 1910). Il était à ce dernier poste quand il fut réélu député en 1910, au premier tour, par 4 808 voix sur 12 456 inscrits dans l’arr. de Bourganeuf (Creuse). Le siège était vacant par suite du retrait du député sortant, le socialiste indépendant Desfarges. Les Creusois émigrés à Paris qui avaient fait du Ve arr. leur lieu d’élection, et qui avaient été les agents actifs du mouvement démocratique de leur département d’origine, y poussèrent Viviani comme ils y avaient déjà suscité en 1849 la candidature de Martin Nadaud. Viviani venait de faire triompher les retraites ouvrières et paysannes. « Républicain socialiste, déclara-t-il, j’ai eu la fierté de demeurer, au pouvoir, fidèle aux idées de ma jeunesse… » (Arch. Ass. Nat.). Il était à nouveau ministre, à l’Instruction publique et aux Beaux-Arts, depuis quatre mois, quand il fut réélu en avril 1914 et il était devenu conseiller général de la Creuse. Il se présenta comme républicain-socialiste et libre penseur.

Le 13 juin 1914, après la chute du cabinet Doumergue, Viviani accéda à la présidence du Conseil et au ministère des Affaires étrangères. Il déclara vouloir maintenir la loi militaire des trois ans bien qu’il ne l’eût pas votée. En qualité de chef du gouvernement, le mardi 4 août 1914, à dix heures du matin, à l’angle du boulevard Henri Martin et de la rue de la Pompe, il prononça un éloge funèbre de Jaurès dont le cercueil allait gagner le Tarn. Quand la guerre éclata, il ne conserva que la présidence du Conseil. Il remania son cabinet le 26 août pour former un gouvernement « d’union sacrée » qu’il présida jusqu’au 29 octobre 1915. Dans les deux cabinets Briand qui lui succédèrent, Viviani fut ministre de la Justice jusqu’au 20 mars 1917, ainsi que dans le gouvernement Ribot jusqu’au 8 septembre.

La fin de sa carrière ministérielle ne mit pas fin à sa vie politique. En avril-mai 1917, il assura aux États-Unis une mission d’information aux côtés du maréchal Joffre. Il fut réélu député de la Creuse en 1919 et, quand il mourut, il était sénateur de ce département depuis le 15 octobre 1922, date à laquelle il avait succédé à Simonet, décédé.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76075, notice VIVIANI René, Jean, Raphaël par Justinien Raymond, version mise en ligne le 27 janvier 2010, dernière modification le 17 février 2013.

Par Justinien Raymond

René Viviani
René Viviani
1906, René Viviani, op. cit.

ŒUVRE : R. Viviani collabora aux journaux suivants : La Petite République. — La Lanterne, dont il en assura la direction à la suite de Millerand devenu ministre en 1899. Il abandonna cette fonction à dater du 9 mai 1901, à la suite d’un conflit avec l’administration du journal. — L’Humanité, du premier n°, 28 avril 1904 au n° 508, 7 septembre 1905, où figure son dernier article. — René Viviani a écrit le t. VII, La Restauration dans l’Histoire socialiste publiée sous la direction de J. Jaurès (Bibl. Nat. 4° L a 31/ 47).

SOURCES : Arch. Nat. C. 5 342 et C. 5 361, dossiers électoraux. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Congrès général des organisations socialistes à Paris, salle Japy (1899). Compte rendu, pp. 53, 54, 140-146 ; 168 ; 405 ; 460. — Collection de l’Humanité. — Hélène Heinzely, Le Mouvement socialiste devant les problèmes du féminisme (1879-1914), DES, Paris, pp. 79, 108 ; 112. — S. Derruau-Boniol, « Le Département de la Creuse : structure sociale et évolution politique » in Revue française de Science politique, vol. VII, n° 1, janvier-mars 1957, p. 55. — 1906, René Viviani. 1er ministre du travail et de la prévoyance sociale, Actes de la Conférence débat du 15 novembre 2011, Ministère du travail, de l’emploi et de la santé.

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