Né le 29 juillet 1870 à Issy (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 8 avril 1948 à Palaiseau (Seine-et-Oise, Essonne) ; ouvrier métallurgiste en instruments de précision, puis libraire spécialisé ; militant anarchiste et syndicaliste révolutionnaire ; secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du travail, puis de la section des Bourses de la CGT de 1897 à 1908.

Première édition du Paul Delesalle de Jean Maitron en 1952
Deuxième édition du Paul Delesalle, 1985
Paul Delesalle dans son bureau, à Palaiseau le 24 mars 1946
Dédicacé "À l’Ami Maitron. Bien affectueusement. Paul Delesalle"
Paul Delesalle à dix-huit ans
Delesalle photographié par la préfecture de police de Paris en 1892
Entre un père ajusteur-fraiseur et une mère couturière, Paul Delesalle, aîné de quatre enfants — l’une des deux filles devait atteindre une certaine notoriété théâtrale sous le nom de Monna Delza — connut l’enfance difficile des milieux ouvriers de la fin du XIXe siècle. Après avoir passé, en 1883, son certificat d’études rue Boulard (Paris XIVe arr.), il entra en apprentissage à la Maison Foucher où travaillait son père et y apprit le métier d’ajusteur tout en suivant des cours du soir de la Ville de Paris dont il obtint, en 1888, une médaille de dessin industriel.
Très vite Paul Delesalle s’orienta vers l’anarchisme et il fréquenta le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes. Le 26 décembre 1891, la Révolte notait : « Le compagnon Paul Delesalle se charge de la correspondance du groupe anarchiste du quatorzième arrondissement ». Un rapport de police d’avril 1892 le classait parmi « les cent et quelques militants que compte le parti anarchiste à Paris ». Cela lui valut d’être arrêté le 22 avril 1892, préventivement au 1er mai, et de passer dix-huit jours à la prison de Mazas.
Dispensé de service militaire pour faiblesse de constitution, il travailla comme mécanicien en instruments de précision dans plusieurs établissements, et, en juin 1892, il prit la route pour le « trimard ». Cela le mena à Charleroi, à Bruxelles où il rencontra Léonie Sammels qui allait devenir sa compagne, puis à Barcelone, à Cette où il retrouva Albin Villeval, à Montpellier, à Nîmes, à Avignon, à Lyon où il resta trois mois. En 1893, il rejoignit Paris et du 24 janvier 1894 au 10 mai 1897 travailla comme ajusteur-mécanicien chez un ingénieur constructeur, L. Doignon, rue Notre-Dame-des-Champs. Il y construisit, en particulier, l’appareil chronophotographique des frères Lumière.
Militant anarchiste affirmé (Alexandre Zevaès a même parlé après la mort de Delesalle de sa participation à l’attentat contre le restaurant Foyot en 1894, mais cette affaire demeure mystérieuse — cf. Jean Maitron, op. cit.). Paul Delesalle écrivit régulièrement dans les Temps nouveaux à partir du 14 septembre 1895. Il y traita surtout des problèmes concernant la condition ouvrière (grèves, chômage, conditions de travail dans les mines, accidents du travail, baisse des salaires…) et tint la rubrique du « Mouvement social ». Son intérêt le poussait de plus en plus vers l’action syndicale qui, pensait-il, pouvait donner à l’anarchisme une nouvelle force, une nouvelle jeunesse. Dès janvier 1893, il avait adhéré à la chambre syndicale des ouvriers en instruments de précision, fondée en juillet 1892. Homme de confiance de ses camarades, il fut délégué au comité d’action pour l’édification de la Verrerie ouvrière d’Albi.
En juillet-août 1896, il représenta le syndicat des ouvriers en instruments de précision et la Bourse du Travail d’Amiens, au congrès international de Londres, congrès agité, chaotique qui consacra la rupture entre marxistes et anarchistes. Il essaya d’intervenir à la séance du 27 juillet, mais fut repoussé de la tribune. En marge du congrès, il participa à une conférence internationale anarchiste et prononça quelques mots à la séance du 29 juillet. Il publia un compte rendu du congrès et des conférences anarchistes dans les Temps nouveaux et participa à la rédaction de la brochure des ESRI : Les Révolutionnaires au congrès de Londres. Conférences anarchistes.
En mai 1897, Paul Delesalle quitta la maison Doignon pour devenir l’adjoint de Jean Grave. Dans un article du 5 décembre 1903, il expliquait en quoi consistait son travail : « Je touche un salaire aux Temps nouveaux, non pour ma copie, mais comme employé de librairie ; mon travail consiste à écrire et à préparer les bandes, à faire l’expédition du journal, à aller à l’imprimerie plusieurs fois la semaine et chez les éditeurs chercher les volumes que les camarades nous demandent de leur procurer, à faire expédier les paquets, etc… Comme les autres rédacteurs je fais ma copie chez moi, soit sur mon temps de repos, soit sur celui que je pourrais consacrer à mes loisirs, mais toujours en dehors de mon temps de travail matériel (…) Je ne vends pas ma pensée, j’essaie seulement de la faire servir à l’émancipation de mes semblables, les éternels exploités. »
C’est en 1897 que Paul Delesalle devint secrétaire adjoint de la Fédération des Bourses du Travail en même temps que secrétaire adjoint de la CGT. Au congrès de septembre 1897 de la CGT, il fit de nombreuses interventions (sur la création d’un quotidien syndicaliste, sur le principe de la grève générale) et fut le rapporteur de la commission du boycottage.
L’action de Paul Delesalle s’orientait donc d’une part vers les groupes anarchistes, d’autre part vers les syndicats. Mais pour lui, il n’y avait là aucune divergence, puisque chaque forme permettait de grouper les travailleurs en vue de leur émancipation. Il exposa nettement sa pensée dans un rapport sur l’action syndicale et les anarchistes, préparé pour le congrès international qui devait se tenir à Paris en 1900, mais qui fut interdit.
Actif propagandiste, Paul Delesalle collaborait régulièrement aux Temps nouveaux et à la Voix du Peuple fondée en décembre 1900, participait à tous les congrès de la CGT. À celui que la CGT tint à Lyon en septembre 1901, il fit partie de la commission chargée d’étudier les syndicats et l’action politique. Les conclusions de la commission préfiguraient la Charte d’Amiens puisque la commission « invite le congrès à décider que l’action syndicale doit conserver sa vie propre, son mouvement tout entier au service exclusif de son rôle, et partant, s’affirme en dehors de toute influence politique, laissant aux individus le droit imprescriptible de se livrer au genre de lutte qui leur convient dans le domaine politique ».
À l’issue du XIIIe congrès national corporatif — 7e de la CGT — tenu à Montpellier en septembre 1902 qui consacra l’unité syndicale, Paul Delesalle fut élu membre de la commission de la grève générale et de celle de la Voix du Peuple, tout en continuant à remplir ses fonctions de secrétaire adjoint à la section des Bourses. Ses interventions, ses articles le plaçaient très nettement dans la tendance syndicaliste révolutionnaire. Au congrès de Bourges, septembre 1904, il se prononça contre la représentation proportionnelle et fut élu membre de la Commission des 8 heures. Il déploya pendant deux ans un grand effort pour populariser l’action pour les 8 heures, luttant contre le courant réformiste qui aurait voulu voir dans ce mouvement une fin en soi et contre le courant anarchiste antisyndicaliste, ennemi de toutes réformes dans lesquelles il ne voyait qu’un leurre destiné à endormir les travailleurs. Delesalle s’attacha dans les Temps nouveaux à démontrer que la lutte pour les 8 heures était avant tout une lutte révolutionnaire, « un tremplin destiné à intensifier pendant un certain temps la propagande ».
Là ne se bornait pas son activité. Il représenta le Comité confédéral à divers congrès fédéraux (mineurs, verriers, cuirs et peaux). En 1905, il tint la rubrique des grèves dans l’Avant-Garde socialiste syndicaliste révolutionnaire, participa à l’enquête du Mouvement socialiste sur l’idée de patrie de la classe ouvrière, tout en continuant sa collaboration régulière aux Temps nouveaux et à la Voix du Peuple. À la suite d’un article publié dans ce journal sur le conseil de révision, il fut poursuivi avec Griffuelhes, Pouget et Grandjouan, mais aucune suite ne fut donnée à cette affaire. Devant l’offensive gouvernementale se fonda un groupe, « La Liberté d’Opinion », dont Delesalle devint le secrétaire. Ce groupe se fixait comme but de défendre le droit à la libre expression et de secourir les détenus et leurs familles.
De mars à août 1906, Delesalle remplaça Yvetot emprisonné et devint ainsi, en fait, secrétaire de la section des Bourses. À la veille du 1er mai, étant un des responsables du mouvement pour les 8 heures, il fut particulièrement surveillé, la police perquisitionna même chez lui. Il fut également inculpé par le parquet de Béthune pour complicité dans les grèves du Nord.
En mai 1906, il écrivit dans les Temps nouveaux un article marqué d’un certain antisémitisme qui suscita des réactions. Paul Delesalle quitta alors le journal, mais comme le dit Jean Grave, « ce différend accéléra son départ plus qu’il ne le suscita ». En effet, Delesalle était trop pris par l’action syndicale pour mener de front les deux tâches et il envisageait en outre de s’installer libraire.
Paul Delesalle prit une part active au congrès de la CGT qui se tint à Amiens en octobre 1906. Son intervention la plus importante porta sur les 8 heures et il fut rapporteur de la première commission chargée de cette question. S’il n’intervint pas dans le grand débat du congrès sur les rapports entre mouvements syndicaux et mouvements politiques, il contribua à la mise au point de la Charte d’Amiens qu’il considérait comme la synthèse entre les deux courants syndicaliste et libertaire.
En 1907, il remplaça à nouveau Yvetot au secrétariat de la section des Bourses, moyennant de modestes appointements. En tant que membre du Comité confédéral, il signa l’affiche « Gouvernement d’assassins », éditée par la CGT après les événements du Midi et placardée le 23 juin 1907. Il fut poursuivi avec les autres signataires pour « injures à l’armée et provocation de militaires à la désobéissance ». Ils passèrent devant la cour d’assises de la Seine les 20, 21, et 22 février 1908, mais furent acquittés.
Mais, depuis son départ des Temps nouveaux, Paul Delesalle n’avait plus de situation rétribuée et il lui fallait trouver un moyen de gagner sa vie. Il avait toujours eu une passion pour les livres. En travaillant aux Temps nouveaux, il avait fait, entre autres, un travail de librairie. Déjà, il avait mené à bien une première tentative d’édition en publiant en 1900 des brochures de chants et poèmes révolutionnaires, puis l’Almanach illustré de la Révolution. En 1907, il géra le service de librairie de la CGT rue de la Grange-aux-Belles. Il pensa alors à ouvrir une boutique. Il put le faire grâce à l’avance de 3 000 francs que lui fit un ami, l’avocat Henri Chapoutot, rédacteur occasionnel des Temps nouveaux. Il n’eut d’abord qu’un bureau, 46, rue Monsieur-le-Prince, VIe arr. En janvier 1907, il fit paraître un premier catalogue la Publication sociale. Peu à peu des clients passèrent commande et il put ouvrir, le 15 octobre 1908, une boutique, 16, rue Monsieur-le-Prince.
Devenu commerçant, il eut scrupule à rester à la CGT. La dernière séance de la section des Bourses à laquelle il assista fut celle du 11 janvier 1908. Le XVIe congrès national corporatif — 10e de la CGT — tenu à Marseille en octobre 1908 enregistra sa démission.
Paul Delesalle concevait de façon originale son métier de libraire. Il recherchait livres et documents les plus rares pour une clientèle qui devint assez nombreuse, car il s’était fait une véritable spécialité des publications socialistes et ouvrières. C’était pour lui la continuation d’une œuvre de propagande et de diffusion des idées syndicalistes et révolutionnaires. Sa boutique devint vite une sorte de foyer intellectuel, un lieu où militants, journalistes et écrivains aimaient s’arrêter et deviser. Après sa rupture avec Charles Péguy en 1912, Georges Sorel, que liait déjà une amitié solide avec les Delesalle, quitta la boutique des Cahiers de la Quinzaine et vint, chaque jeudi, passer l’après-midi rue Monsieur-le-Prince. Il dédia d’ailleurs en témoignage d’estime et d’amitié ses Matériaux d’une théorie du prolétariat à Paul et Léona Delesalle.
Le libraire ne poursuivit pas longtemps sa collaboration régulière aux publications ouvrières. Il signa le manifeste que publia l’Action directe dans son numéro de lancement du 15 janvier 1908 et, dans le Mouvement socialiste, participa à une enquête sur la crise de l’apprentissage. En juillet 1911 il donna à la Revue socialiste un article sur un précurseur des Bourses du Travail. Il rédigea surtout quelques brochures précises et bien composées : La Confédération générale du Travail, qu’il édita lui-même en 1907, Les Bourses du Travail et la CGT chez Marcel Rivière en 1909, Syndicat et Syndicalisme avec Griffuelhes, Pouget et Yvetot, Le Premier Mai, Historique, résultats, but, en 1911, Le Mouvement syndicaliste en 1912.
Sa librairie se doublait d’une petite maison d’édition. Il publia des brochures syndicalistes, mais aussi des œuvres plus littéraires : Villiers de l’Isle-Adam. L’Écrivain et le Philosophe, par Henri Chapoutot, Guy de Maupassant par Léon Deffoux et Émile Zavie, Hommage à Verlaine…
Delesalle approuva, en 1914, l’attitude de Jouhaux et de la CGT (cf. B. Georges et D. Tintant, Léon Jouhaux, Paris, 1962, pp. 270-271 et 502-503). Par la suite, à l’annonce de la Révolution russe, il eut « un grand mouvement de joie et d’espoir » (La Révolution prolétarienne, 25 février 1933) et il donna très vite son adhésion au Parti communiste, mais il s’en écarta pour s’en rapprocher après le Front populaire.
En 1932, il fut en proie à une grave crise de santé et, les médecins lui ayant conseillé le repos, il vendit sa librairie pour se retirer à Palaiseau dans une modeste maison. Il y emporta ce qui était sa plus grande richesse : ses collections de livres et de documents (on peut en mesurer toute la richesse puisque, à sa mort, Léona Delesalle avec un total désintéressement en fit don à l’Institut français d’Histoire sociale naissant). Une telle profusion de documents et un accueil cordial attiraient à Palaiseau historiens et militants. Après un temps de repos, Paul Delesalle participa à la rédaction de l’Almanach ouvrier et paysan 1938, pour lequel il retraça l’histoire de la Commune. L’année précédente, il avait fait paraître au Bureau d’éditions un Paris sous la Commune. Documents et souvenirs inédits. En 1939, il fit pour l’International Review of Social History de l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, 4e volume, 1939, une « Bibliographie sorélienne. »
Les années de guerre et d’après-guerre furent très dures pour les Delesalle. Dans l’inconfort d’une modeste maison, avec peu de ressources, éloignés de tout, ils ne purent subsister que grâce à quelques amis dévoués. Paul Delesalle eut la joie de voir paraître les lettres que, de 1914 à 1921, G. Sorel lui avait adressées. Très atteint depuis de longs mois par la maladie, il mourut le 8 avril 1948. Sa compagne épingla sur sa poitrine son vieil insigne de la CGT, manifestant ainsi la fidélité de toute une vie. Il fut incinéré au columbarium du Père-Lachaise le 13 avril. Sa femme Léona, née le 25 mai 1875, lui survécut près de vingt ans. Elle finit ses jours à la Maison de retraite Galignani et fut enterrée au cimetière de Puteaux le 21 novembre 1966.

ŒUVRE ET SOURCE : Pour l’essentiel, la thèse complémentaire de Jean Maitron : Le Syndicalisme révolutionnaire. Paul Delesalle, Paris, Éditions ouvrières, 1952. 176 p.

Colette Chambelland

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