SOUVARINE, Boris [LIFSCHITZ Boris Kalmanovitch dit]. Pseudonymes : VARINE, puis SOUVART en 1956 [version DBK]

Par Pierre Broué

Né le 24 octobre/5 novembre 1895 à Kiev, mort le 1er novembre 1984 à Paris ; ouvrier d’art puis journaliste à Paris ; membre du Comité de la IIIe Internationale ; membre du comité directeur du PC et du « Petit bureau » de l’Internationale communiste ; exclu pour avoir publié Cours nouveau de Trotsky en 1924 ; ensuite un des meilleurs connaisseurs de l’histoire soviétique.

Le père de Boris Lifschitz Kalmanovitch était ouvrier sertisseur à son compte. La famille émigra à Paris en 1897. Il fréquenta l’école primaire publique puis l’école Colbert d’où il fut exclu après un chahut. Il gagna sa vie à quatorze ans, devint ouvrier d’art. Impressionné par la grève des cheminots de 1910, il était admirateur de Jaurès et se considéra très tôt comme socialiste. Au service militaire en 1913, il apprit le russe. La mort au front de son frère Léon lui valut d’être affecté à Paris où il rencontra Paul Faure, puis Jean Longuet, adhéra en 1916 au Parti socialiste, fut introduit par Merrheim dans les milieux antiguerre, et aperçut Trotsky .

Il commença à utiliser le nom de Souvarine, emprunté à un personnage de Zola, entra en contact avec le Bulgare Minev, venu de Suisse, le bolchevik Victor Kemerer (Taratuta). Il fut bientôt un « bolchevik français » ; adhérant en novembre 1919 au Comité pour la IIIe Internationale, animé par Loriot*, en contact avec l’envoyé de Moscou Vladimir Degot. Il fonda le Bulletin communiste et, après le congrès de Strasbourg du PS, se rendit clandestinement à Berlin avec Loriot* et Minev, rencontra au Bureau d’Europe occidentale, Thomas (Reich), Voja Vuyovic*, Borodine.

La grève des cheminots au printemps 1920 servit de prétexte au gouvernement français pour dénoncer un « complot communiste ». Souvarine, arrêté le 17 mai 1920, fut incarcéré à la Santé, où il recevait des visites, continuait à collaborer à la presse sous le nom de Varine, et prépara activement le congrès de Tours et la naissance du PC. Acquitté au terme de presque une année de prison, libéré, il prit place à la direction du Parti, devenu section française de l’Internationale communiste (SFIC). Délégué au IIIe congrès de l’Internationale avec Loriot* et Paul Vaillant-Couturier*, il en sortit délégué du Parti à l’Exécutif international dont il devint secrétaire, sans s’être beaucoup engagé dans le débat à propos de l’ » action de mars » et de la « théorie de l’offensive ». Il avait cependant montré son indépendance d’esprit en rendant visite à des anarchistes emprisonnés à la prison Bourtyka.

Bientôt éclata le conflit entre l’Exécutif et le Parti français, sur la centralisation et la discipline dans l’Internationale et sur le front unique. Souvarine se vit accuser par la direction droitière du PC d’être l’ » oeil de Moscou ». Il fut éliminé du comité directeur lors du congrès de Marseille et tous les autres élus de la gauche démissionnèrent par solidarité avec lui. Ensemble ils remontèrent le courant jus-qu’au IVe congrès de l’IC où une longue « commission française » dirigée par Trotsky fit des propositions qui devaient mettre fin à la crise. Au début de 1923, L.-O. Frossard quittait le Parti qu’Henri Barbusse* et Pierre Monatte rejoignaient. On pouvait penser la crise d’adolescence du PC français terminée.

Souvarine, réélu au Présidium, vécut à Moscou et y fréquenta des communistes étrangers, l’Autrichien Otto Maschl (Lucien Laurat*), Joaquín Maurín, qui allait devenir son beau-frère, le Suisse Jules Humbert-Droz*, l’Américain Max Eastman. Mais il fréquenta aussi les Russes et partit en vacances à l’été 1923 à Kislovodsk dans la datcha où résidait Zinoviev* et où Staline passait quotidiennement. Quand la décision fut prise de préparer l’insurrection allemande, il participa aux réunions de travail, convaincu de la proximité de la victoire allemande. En revanche, après la défaite, il fut profondément choqué par les attaques lancées contre Trotsky , puis par la reprise en mains du Parti français, opérée par Gouralsky* qui prenait appui sur Albert Treint* et Suzanne Girault*. Il fut en fait écarté par eux de sa direction et c’est l’une des raisons qui le conduisirent à publier en français les interventions de Trotsky dans la discussion russe sous le titre de Cours nouveau, et de les préfacer.

Cette publication et la défense qu’il fit, au Ve congrès de l’IC, de Trotsky et de ses propres positions lui valurent d’être exclu. Il était désormais un communiste « sans parti », travaillant pour l’Institut Marx-Engels, que dirigeait Riazanov et pour lequel il achetait en Occident les archives des militants et les documents. Il poursuivit le Bulletin communiste, fonda un cercle d’oppositionnels, le Cercle Marx et Lénine (qui fut plus tard le Cercle communiste démocratique). C’est lui qui sortit d’URSS le fameux « Testament » de Lénine , dont les staliniens niaient l’existence, et, après avoir obtenu l’accord de Rakovsky*, s’occupa avec Max Eastman de le faire publier. Un échange très vif de lettres mit fin à son lien avec Trotsky après l’arrivée de celui-ci à Prinkipo. Ses relations ne furent pas bonnes non plus avec La Révolution prolétarienne que publiaient les hommes du « vieux noyau », Pierre Monatte et Alfred Rosmer*.

La logique politique aurait dû faire de lui le porte-drapeau d’une droite communiste française analogue à celle de Brandler-Thalheimer en Allemagne. Mais plus qu’un militant, Souvarine était un journaliste et un écrivain, un passionné pour la « question de l’URSS » dont il était un des meilleurs spécialistes avec une documentation et des informateurs de qualité. Ses débuts furent discrets : pour un costume et un séjour dans le Midi, il écrivit un livre qu’allait signer le Roumain Panaït Istrati, La Russie nue. Et il s’exprima ensuite sous son nom dans la revue La Critique sociale.

Commencé par hasard à la demande d’un éditeur américain qui renonça finalement à le publier, son livre. Staline . Aperçu historique du bolchevisme, paru en juin 1935, fut l’une des premières synthèses sur ce sujet et lui valut un succès d’estime qui n’atteignit guère le grand public. Il lui valut pourtant d’être en mesure de jouer un rôle important dans la campagne pour la libération de Victor Serge* et d’être associé au début de l’activité de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam.

En 1936, à l’époque de la splendeur du Front populaire, il était très isolé. Il combattit dans la mesure de ses moyens, aidant notamment le fils de Trotsky , Lev Sedov, dans sa contre-enquête sur les Procès de Moscou. Puis, las d’être réduit au silence et sans ressources, il accepta de travailler pour le Figaro et y écrivit quelques articles pénétrants : il a notamment été le seul à avoir saisi les formes de la résistance de Rakovsky* à son procès.

C’était incontestablement le début d’une dérive politique par rapport aux engagements de sa jeunesse. Secrétaire des Nouveaux Cahiers, fondés par des « patrons éclairés », à l’esprit ouvert, on le vit proposer pour l’Espagne une « paix de compromis », signer un appel pour « prendre Hitler au mot », en 1938, lors de la crise de Munich, pressentir le pacte Hitler-Staline mais le ressentir comme un coup d’assommoir. Il comprenait en tout cas ce qui attendait l’Europe, puisque le 30 août, il débarquait à New York. Il eut de la difficulté à y vivre, malgré le réconfort de son amitié avec Antoine de Saint-Exupéry. Il se mit à travailler avec des services spécialisés, fournit un rapport à l’OSS (Service de renseignements de l’US Army) sur les relations entre De Gaulle et le communisme, avant d’être embauché par le chef du DGER auxÉtats-Unis, Jacques Chevallier (futur maire d’Alger).

Il ne revint en France qu’en 1947 et s’associa à l’entreprise, jugée sulfureuse par beaucoup, de l’ancien collaborateur Georges Albertini, la publication du bulletin BEIPI, plus tard Est-Ouest. Il était installé dans un vaste local du boulevard Saint-Germain, qu’il devait à Jacques Chevallier. Il n’était pas un agent de la CIA, comme l’affirmaient le Parti communiste et ses proches, et essaya même, avec l’Institut d’histoire sociale et la revue Le Contrat social, de se tailler un petit espace de liberté. Il l’avait gardé puisqu’il fut capable, après une polémique contre le romancier Soljenitsyne, alors porte-parole de l’anticommunisme absolu, et son appréciation de Lénine , de prononcer cette phrase toujours actuelle : « Il faut dire la vérité, même au sujet de Lénine . » Boris Souvarine est mort le 1er novembre 1984.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76050, notice SOUVARINE, Boris [LIFSCHITZ Boris Kalmanovitch dit]. Pseudonymes : VARINE, puis SOUVART en 1956 [version DBK] par Pierre Broué, version mise en ligne le 26 janvier 2010, dernière modification le 3 octobre 2010.

Par Pierre Broué

ŒUVRE : Boris Souvarine, À contre-courant, Écrits 1925-1939, Paris 1985 — Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme, Paris, 1935.

SOURCES : Arch. Souvarine, non versées. — RGASPI, passim. — Jean-Louis Panné, Boris Souvarine, op. cit.

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