ROSENBLATT Marcel, Ernest. Pseudonyme : ROMAIN Ernest (version DBK)

Par Léon Strauss

Né le 17 décembre 1908 à Mulhouse (Haut-Rhin), mort le 28 novembre 1973 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; ouvrier serrurier ; président du syndicat CGTU du Bâtiment de Mulhouse ; secrétaire de la Région communiste d’Alsace ; membre suppléant (1936) puis titulaire (1937) du comité central du PC ; député.

Marcel Rosenblatt était le fils d’un cheminot employé à la gare de Mulhouse comme garçon de bureau à l’Inspection principale et qui était parti pour Paris l’année d’après sa naissance. Sa mère était femme de ménage. Il fut élevé dans sa ville natale par une grand-mère. Son père fut engagé volontaire dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale ce qui valut au petit Marcel des avanies de 1914 à 1918 : les autorités municipales de Mulhouse l’auraient privé de sa carte d’alimentation et du bénéfice de la soupe des écoles. Deux oncles furent également engagés volontaires, écrivait Rosenblatt dans ses autobiographies de 1933 et 1934, où il ne fait pas allusion à un engagement de son père. Ce dernier, syndiqué unitaire dès 1921, avait adhéré en 1922-1923 au Parti socialiste qui exerça des pressions pour le faire passer à la CGT, mais il refusa et quitta le parti. Il s’occupait de sport ouvrier ; sa femme adhéra en 1932 au parti communiste et fut trésorière de la Libre pensée prolétarienne et membre de la FST. Marcel Rosenblatt avait une sœur, membre d’associations chrétiennes, qui adhérait à la CGT. Il obtint le certificat d’études primaires après avoir fréquenté huit années l’école primaire dont quatre et demie en langue allemande et trois et demie en langue française, langue qu’il maîtrisait encore difficilement en 1934.

En avril 1923 il commença à travailler comme apprenti serrurier à la Manufacture de machines du Haut-Rhin pendant dix-huit mois et fut licencié après s’être querellé avec un contremaître. Il exerça ensuite différents métiers : charpentier, sur machines de scieries, jusqu’au début 1926. De mars à novembre 1926 il vécut une période très agitée ayant décidé d’aller « à l’intérieur de France » où il pratiqua des « boulots » variés, en particulier dans l’industrie hôtelière et le bâtiment. C’est ainsi qu’il se retrouva successivement, pendant ces quelques mois, à Belfort (hôtel et bâtiment), Montbéliard (Doubs), Paris (hôtel), Mantes-la-Jolie (Seine-et-Oise) ; il gagna ensuite Saint-Nazaire (Loire-Inférieure) puis Toulon (Var) (émailleur des grands paquebots). Échoué à Marseille (Bouches-du-Rhône), sans ressources (il fréquenta l’asile) il fit “tous les métiers” : pêcheur, docker, employé d’hôtel, ouvrier du bâtiment. Puis il parcourut à pied la région jusqu’à Arles, Nîmes (Gard), Avignon (Vaucluse) où il fit les vendanges et, après un dernier séjour à Montpellier (Hérault) dans l’hôtellerie et comme aide-monteur, il revint à Mulhouse ! Il travailla alors comme aide-monteur jusqu’en janvier 1927 sur un chantier de la ville de Mulhouse. De 1927 à 1932, hors son service militaire, il fut menuisier et terrassier. En 1932-1933 il connut le chômage.

Marcel Rosenblatt avait fait son service militaire d’octobre 1929 à octobre 1930 comme canonier-téléphoniste. Il affirmait avoir été changé de régiment ayant fait huit jours de prison pour antimilitarisme. Il épousa en 1932 à Mulhouse, Anne Élisabeth, dite Élise Kaufmann, une ouvrière du textile, « canetteuse » chez Dolfuss-Mieg. Née le 26 mars 1900 à Bâle elle était de nationalité allemande, orginaire de Grenzach (Bade). Son père était menuisier à Efringen (Bade) et, sur ses huit enfants, quatre s’étaient fixés en France, les quatre autres étant restés en Allemagne. Élise Kaufmann était une militante qui avait adhéré à la Jeunesse socialiste allemande de 1919 à 1921 et était passée à la Jeunesse communiste et au PC d’Allemagne. Elle était alors responsable, pour le SRI, des passages illégaux de réfugiés politiques. Elle quitta le KPD en 1928 par « opposition radicale » dit Rosenblatt. Élise milita en France activement à la CGTU, au SRI, à Antifa et à la Libre pensée prolétarienne. Ils habitaient 64 rue du Manège à Mulhouse et eurent un fils à la fin de 1933. Une légende répandue parmi les communistes alsaciens veut qu’elle ait fait partie de la délégation du Haut-Rhin au congrès de Tours. Il s’agit vraisemblablement d’une confusion avec Léonie Kaufmann*. Par contre, Élise Kaufmann avait peut-être assisté en 1920 ou 1921 à l’un des congrès des Jeunesses socialistes-communistes ou communistes. Elle mourut à Strasbourg le 11 mars 1986.

Marcel Rosenblatt adhéra le 9 octobre 1923 aux Jeunesses socialistes de Mulhouse et rompit en avril 1924 par opposition à la politique socialiste lors de la guerre du Maroc. D’avril 1924 à mai 1927 il fut inorganisé. Revenu à cette date à Mulhouse il aida à créer le syndicat unitaire du Bâtiment, où il fut trésorier puis secrétaire administratif de 1928 à 1929. À son retour du service militaire il devint en janvier 1931 secrétaire général de son syndicat dont les effectifs étaient alors de 36 ; ils atteindront 600 en mars 1934. Le 1er juin 1931 il adhéra à la Jeunesse communiste où il dirigea la commission d’Agit-prop et organisa une troupe qui présentait des spectacles d’agitation dans la région de Mulhouse. Il se heurta alors aux dirigeants communistes locaux (en particulier avec le secrétaire de l’UL-CGTU Walliser) au sujet de la pièce Le Bonze envoyée par les JC de Suisse. Il reprit ses fonctions fin 1932 mais la JC avait dépéri et il fut surtout accaparé par ses fonctions syndicales. Il quitta la JC en juin 1933, il avait adhéré le 1er décembre 1932 au PC où il fut élu à la direction du sous-rayon de Mulhouse comme responsable de l’Agit-prop puis, sur la proposition de la cellule Rosa Luxemburg, élu à la direction du Rayon pendant les luttes de chômeurs. Il avait été arrêté lors d’une grève en 1932 mais libéré après des manifestations. En mai 1933 il dirigea une grève de chômeurs “contre le travail forcé”, il fut alors licencié pendant quatre semaines par le premier adjoint socialiste de la mairie mais un grand nombre de chômeurs adhérèrent à la CGTU. En avril il dirigea une grève du bâtiment à Mulhouse.

Membre du bureau de l’UL-CGTU Marcel Rosenblatt était aussi à la CA du “syndicat régional” (sans doute l’URU). En 1933 il fut délégué par son syndicat au Congrès antifasciste européen de Paris (juin) et au congrès national confédéral de septembre. Il avait été élu en 1932 délégué à la Caisse maladie de Mulhouse. Par ailleurs il militait à Sport Rouge, au SRI, à Antifa et à la Libre pensée prolétarienne. Il participa à la grève de février 1934.

En mars 1934 il se rendit à Moscou où, sous le nom d’Ernest Romain, il fut élève à l’École léniniste internationale. Chômeur avant son départ, il ne percevait qu’une indemnité mensuelle de 133,50 F alors qu’il devait verser 250 F pour la pension de son fils ; aussi demanda-t-il une allocation à la commission économique de l’École.

En décembre 1935, il partit pour Strasbourg pour y occuper les fonctions de secrétaire de la Région Alsace, désormais séparée de la Moselle. Peu après, au congrès de Villeurbanne, Marcel Rosenblatt fut élu membre suppléant du Comité central puis membre titulaire au congrès d’Arles (décembre 1937) où il prit la parole pour évoquer les aspirations du “peuple alsacien et lorrain”, tout en soulignant que l’unique garantie de son salut résidait dans son union avec le peuple de France. Il reprit la même thématique à la conférence régionale de Colmar le 18 septembre 1938. En avril 1939, il fut candidat à l’élection législative partielle de Mulhouse et se désista au second tour en faveur du socialiste Jean Wagner, qui fut battu. Jusqu’à la fin du mois d’août 1939, il assura la direction politique du parti en Alsace avec Léonard Keim, secrétaire à l’organisation ; il était également directeur politique de l’édition allemande de l’Humanité publiée à Strasbourg et dont le rédacteur en chef était Lucien Iltis, futur agent de la Gestapo.

En septembre 1939 il participa à la constitution de la direction illégale du parti et garda le contact avec elle quand il fut mobilisé. “Il aida dans la lutte contre les traîtres (Wallisier et autres) ” écrivait en mars 1943 Maurice Thorez (Jean). Démobilisé en juillet 1940 en Dordogne, il rencontra Albert Erb, responsable du parti en Alsace et rentra, sur ordre du parti en Alsace annexée en septembre.

. Quelques heures après son arrivée à Strasbourg, Marcel Rosenblatt fut arrêté le 23 septembre par la Gestapo, interné au camp de “rééducation” de Schirmeck puis déporté le 25 mars 1941 au camp de concentration de Dachau, où il participa à l’organisation communiste clandestine. Rapatrié à Strasbourg le 14 mai 1945, il assura le secrétariat de la Fédération du Bas-Rhin jusqu’en mars 1950, date à laquelle il fut remplacé par Alphonse Boosz et la direction politique de l’Humanité d’Alsace et de Lorraine. Il avait été accusé par Claessens du CC du PC belge d’avoir participé à un “groupe trotskyste” à Dachau et d’avoir pris position contre le parti dans un tract. Il se défendit devant les responsables des cadres (SMC), niant avoir participé à la rédaction d’aucun tract et déclarant que sa “position politique était toujours la défense du parti et de l’URSS”. Robert Marchadier confirma ne pas avoir relevé de telles fautes mais remarqua que Rosenblatt était « plus que modéré dans son activité, [avait] manqué de courage et [n’avait] jamais organisé le sabotage dans les commandos ». Le Xe congrès des 26-30 juin 1945 ne le réélut pas au comité central. Il suivit une école centrale du parti en 1947 où il fut jugé « solide et expérimenté » bien qu’il « ne voie pas toujours l’essentiel ».

Tête de la liste communiste, élu avec 13,4 % des suffrages exprimés à la première Assemblée constituante en octobre 1945, Marcel Rosenblatt représenta le Bas-Rhin au Palais-Bourbon jusqu’au 2 janvier 1956. Il y intervint en janvier 1946 en faveur de l’introduction des lois laïques en Alsace et en Moselle. Par contre, il se prononça en 1948 pour l’abrogation des dispositions restrictives sur l’usage de l’allemand dans la presse régionale introduites à la Libération. Il déposa par la suite sans succès plusieurs propositions de lois sur l’introduction du bilinguisme dans les écoles et la vie publique dans les trois départements. Lors du débat de juillet 1946 sur les Alsaciens et Lorrains incorporés de force dans l’armée allemande retenus en URSS, il rejeta la responsabilité de cette situation dramatique sur ceux qui avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain comme le député MRP, Henri Meck, ou ceux qui, à la radio de Londres, avaient « préconisé la soumission ou la désertion au lieu d’appeler à la formation de détachements de partisans sur le sol national ». La question des « prétendues disparitions en Union soviétique » n’était, selon lui, qu’un prétexte servant à la « préparation à la guerre ». Le 30 novembre 1947, il s’adressa du balcon de l’Humanité à des manifestants venus exprimer leur sympathie au journal dont une édition spéciale venait d’être saisie par la police en dénonçant la « politique boche » du gouvernement Robert Schuman. Le 3 décembre 1948, Marcel Rosenblatt protesta à l’Assemblée nationale contre une déclaration d’anciens nazis en zone d’occupation américaine réclamant le retour de l’Allemagne à ses frontières de 1914, donc la réannexion des trois départements ; il reprocha au gouvernement Queuille de ne pas avoir réagi et quitta la tribune en chantant « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». En février 1953, il fut le seul parlementaire alsacien à ne pas voter l’amnistie des treize Alsaciens incorporés de force dans la Waffen-SS qui avaient participé au massacre d’Oradour et qui venaient d’être condamnés au procès de Bordeaux. Le mois suivant, il prit une part importante dans la procédure d’exclusion du parti d’Albert Erb, membre du bureau fédéral et Léonard Keim, ancien secrétaire fédéral et membre du Comité central, qui avaient désapprouvé l’attitude du PCF dans cette affaire. Le 7 novembre 1956, tandis qu’il gardait les locaux du parti assiégés pendant trois jours à la suite des événements de Budapest, des manifestants, étudiants pour la plupart, saccagèrent son appartement : une partie du mobilier fut incendié après avoir été jeté dans la rue.

Après sa retraite, Marcel Rosenblatt présida la commission départementale des retraités CGT et représenta la CGT au conseil d’administration de la Caisse régionale d’assurance-vieillesse. Il présida également la section du Bas-Rhin du Mouvement de la paix et siégea au conseil d’administration de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes. Il mourut subitement à Strasbourg le 27 novembre 1973.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article76018, notice ROSENBLATT Marcel, Ernest. Pseudonyme : ROMAIN Ernest (version DBK) par Léon Strauss, version mise en ligne le 24 janvier 2010, dernière modification le 11 mai 2015.

Par Léon Strauss

SOURCES : Arch. J. Maitron (Fiche Batal). — Arch. Vassart. — Arch. Komintern, RGASPI, Moscou, 495 270 251 : autobiographie du 25 mars 1934, Moscou (sous le nom de Ernest Romain), autobiographie, Mulhouse, 30 novembre 1933 ; note de “Jean” (Maurice Thorez), 12 mars 1943 ; note de 1950 (consulté par Claude Pennetier, reporté par René Lemarquis). — Autobiographie manuscrite, 1971. — Questionnaire rempli par son fils en novembre 1981. — Témoignage d’A. Boosz, secrétaire fédéral à l’organisation, puis premier secrétaire fédéral du Bas-Rhin. — L’Humanité, Strasbourg, 1936-1939 (en particulier 2 avril 1939). — L’Humanité d’Alsace et de Lorraine (1944 –1958). — L’Humanité sept jours (Strasbourg), depuis 1959. — L’Alsace, Mulhouse, 1er décembre 1973. — Le Monde, 30 novembre 1973. — Dernières Nouvelles d’Alsace, Strasbourg, 13 mars 1986. — G. Heumann et M. Rosenblatt, “Les répercussions d’Octobre en Alsace et en Lorraine”, Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, 1967, n° 7/8. — B. Reimeringer, “Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien”, in G. Livet et Chr. Gras (dir.), Régions et régionalismes en France du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, 1977, p. 361 –392. — Laurent Adam, Histoire du Parti communiste en Alsace de la Libération à 1958, mémoire de maîtrise, Strasbourg II, 1981. — C. Frantz, « Parti communiste », Encyclopédie de l’Alsace, t. 10, Strasbourg, 1985, p. 5859 –5866. — L. Strauss, « Rosenblatt Marcel », Encyclopédie de l’Alsace, t. 11, Strasbourg, p. 6509. — L. Strauss, « L’Alsace-Lorraine », in J.-P. Rioux et alii (dir.), Les Communistes français de Munich à Châteaubriant, Paris, 1987, p. 369 –387. — Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, t. 1, Strasbourg, 1983 et suite.

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