WEBB Beatrice

Par Arnaud Page (janvier 2015)

Beatrice Webb, née Potter. Née le 22 janvier 1858 à Standish, Gloucestershire ; morte le 30 avril 1943 à Passfield Corner, Liphook, Hampshire. Socialiste fabienne. Historienne et sociologue.

Beatrice Webb, vers 1894
Beatrice Webb, vers 1894

Beatrice Potter naquit le le 22 janvier 1858, à Standish dans le Gloucestershire. Elle était l’une des neuf filles de Richard Potter, qui avait fait fortune dans les chemins de fer. Si elle ne reçut pas d’éducation formelle, Beatrice fut cependant élevée dans un milieu familial très aisé et favorable au développement personnel et intellectuel des femmes, ce qui lui permit notamment d’effectuer de longs séjours aux Etats-Unis et en Allemagne. Elle fut très marquée par les idées d’Auguste Comte, avec lesquelles elle se familiarisa grâce au travail d’interprétation et de diffusion auquel se livrait alors le positiviste Frederic Harrison. Elle fut surtout très influencée par la figure de Herbert Spencer, un ami de la famille avec lequel elle s’entretenait régulièrement. En 1883, elle commença à travailler pour la Charity Organisation Society, puis se rendit à Bacup dans le Lancashire pour observer, de façon anonyme, une petite ville industrielle et les différentes associations organisant la solidarité et l’assistance entre les ouvriers. Elle retourna ensuite à Londres, cette fois-ci dans le quartier de Whitechapel, où elle tenta de mieux comprendre les conditions de vie des ouvriers grâce à des questionnaires.

L’approche politique et sociale de Beatrice Webb au début des années 1880 ne saurait être qualifiée de « collectiviste », mais elle fut ensuite profondément modifiée au cours de la deuxième moitié des années 1880, en partie en raison de sa rencontre avec Joseph Chamberlain, avec lequel elle entretint une relation difficile et conflictuelle, politiquement et sentimentalement. Sa vision politique fut surtout transformée par son travail auprès de Charles Booth, un cousin éloigné, à partir de 1886. Elle participa ainsi en tant qu’enquêtrice à l’élaboration de l’ouvrage Life and Labour of the People in London, étude des conditions de vie de la classe ouvrière à Londres, publiée à partir de 1889. Ce travail d’investigation sociale la conduisit à percevoir la nécessité d’une responsabilité politique accrue, d’une organisation plus structurée du marché du travail, et à constater l’inefficacité de l’approche purement philanthropique dans la résolution des problèmes sociaux.

En 1888, Beatrice fut appelée à témoigner devant un comité de la Chambre des Lords consacré au sweating system. Elle publia également quelques articles sur les conditions de vie des ouvriers du textile et des dockers dans la revue Nineteenth Century, où elle commença à développer des arguments en faveur de la mise en place d’une forme mesurée de collectivisme. Très influencée par les formes d’association qu’elle avait étudiées dans le Lancashire, et qui s’opposaient, selon elle, à l’organisation sociale beaucoup plus individualiste qu’elle avait observée dans l’Est de Londres, elle entreprit de rédiger une étude sur les différents systèmes de coopération. C’est ainsi à l’occasion de ses recherches sur l’histoire du mouvement ouvrier britannique, qui furent publiées en 1891 sous le titre The Co-operative Movement in Great Britain, qu’elle rencontra Sidney Webb en janvier 1890. Beatrice rejoignit ensuite rapidement les rangs de la Fabian Society et épousa Sidney en 1892.

Il devient plus délicat, après cette date, de distinguer, dans le travail des Webb, ce qui peut être attribué à l’un ou l’autre. Au début des années 1890, Sidney se consacrait cependant davantage aux questions éducatives et au travail au sein du London County Council où il avait été élu en 1892. Le premier ouvrage des Webb, The History of Trade Unionism (1894), semble quant à lui avoir été avant tout l’œuvre de Beatrice, qui concevait ce travail comme la suite de son premier ouvrage. The History of Trade Unionism est avant tout un travail de recherche historique sur les formes d’associations ouvrières au dix-neuvième siècle. Cet ouvrage peut être considéré comme une introduction à Industrial Democracy (1897), dans lequel l’étude empirique détaillée cède la place à une volonté de théorisation politique. Il ne s’agissait cependant pas pour les Webb d’affirmer que le rôle des syndicats était amené à devenir central dans la mise en place d’un système collectiviste, mais simplement de démontrer que le processus de démocratisation était accompagné non pas d’un simple affranchissement des individus mais au contraire, dans tous les domaines, par une interdépendance croissante des individus.

Immédiatement après ces deux ouvrages, les Webb consacrèrent leurs recherche à l’histoire des institutions politiques locales. Cette étude monumentale (9 volumes en tout, publiés entre 1906 et 1929) leur semblait nécessaire car ils estimaient que les institutions locales prenaient progressivement le pas sur les institutions nationales et constituaient la voie naturelle vers l’avènement d’une société collectiviste. Leurs recherches les amenèrent cependant à constater les nombreux défauts de ces institutions aux dix-huitième et dix-neuvième siècles (inefficacité, clientélisme) et à progressivement abandonner cet élément de leur doctrine politique. De façon plus générale, les années 1900 virent les Webb délaisser le terrain de l’élaboration théorique pour se consacrer à une stratégie ad hoc de permeation, cultivant à l’époque beaucoup moins leurs relations avec le monde travailliste qu’avec les cercles de pouvoir, notamment les milieux conservateurs.

En 1905, Beatrice fut ainsi nommée membre de la Commission chargée de proposer une réforme des Lois sur les Pauvres. Elle s’opposa à une autre membre de la Commission, Helen Bosanquet, qui représentait l’opinion de la Charity Organisation Society. Selon Beatrice, cette réforme devait avoir pour objectif de démanteler totalement le système sur lequel était fondées les Lois sur les Pauvres et le remplacer par une série d’institutions spécialisées (dans la santé, pour l’emploi, etc.), et la mise en place de grands travaux contrecycliques pour répondre aux problèmes causés par les périodes de récession. Il lui apparut ainsi que l’assistance sociale ne devait plus se limiter aux plus nécessiteux, mais devait être au contraire déployée de façon beaucoup plus large et systématique, pour assurer la régénération et l’efficacité du corps national. Ces vues étaient cependant minoritaires au sein de la Commission et, en dépit d’un effort conséquent de promotion de leurs idées lors de la publication du Rapport minoritaire en 1909, celui-ci ne fut pas réellement suivi d’effets, notamment en raison du fait que les Libéraux avaient déjà commencé à mettre en place un système d’assurance nationale à l’époque, système que Beatrice Webb estimait insuffisamment ambitieux.

En 1912, au retour d’un long voyage en Asie, Beatrice devint présidente d’un Comité de la Fabian Society chargé d’élaborer un projet sur le contrôle national des industries. Celui-ci devint le Fabian Research Department puis le Labour Research Department. C’est au sein de ces institutions que les Webb, et Beatrice en particulier, furent confrontés à un courant dissident, mené par G. D. H. Cole. Si les Webb s’étaient déjà vus reprocher leurs penchants autocratiques au sein de la Société dans les années 1900, il s’agissait cette fois-ci d’un réel conflit théorique et doctrinal, les Webb étant tout à fait opposés au courant des socialistes de guilde, favorables au contrôle de l’industrie par les ouvriers eux-mêmes, et qui parvinrent à contrôler dans les années 1910 les institutions de la Fabian Society consacrées à la recherche théorique et à l’élaboration de nouvelles idées. Dans les années 1910, Beatrice commença par ailleurs à s’intéresser davantage aux questions des droits des femmes et à accepter l’idée du suffrage féminin, après y avoir été opposée dans les années 1880. Elle continuait cependant de penser que la question du suffrage n’était pas prioritaire, en raison des limites du système de démocratie représentative tel qu’il existait. Beatrice considérait également que l’émancipation des femmes devait avant tout être de nature économique et, durant la Première guerre mondiale, elle fut à la tête d’un comité ministériel sur les salaires des hommes et des femmes et rédigea à cette occasion un Rapport minoritaire en faveur de l’égalité salariale.

Lorsque Sidney devint député en 1922, Beatrice se concentra sur l’écriture et publia ainsi son autobiographie en 1926. Elle commença par ailleurs à s’intéresser à l’Union soviétique, qui lui semblait correspondre aux projets politiques qu’ils avaient portés pendant plusieurs décennies. Les Webb s’y rendirent en 1932, pour un voyage d’étude et en revinrent si enthousiastes qu’ils publièrent un éloge de l’organisation politique et sociale qu’ils y avaient observée, sous le titre Soviet Communism : A New Civilization ?, publié pour la première fois en 1935 et réédité, sans point d’interrogation, en 1937 par le Left Book Club de Victor Gollancz. Après s’être progressivement retirée de la vie publique, Beatrice Webb mourut le 30 avril 1943 à Passfield Corner, Hampshire.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75878, notice WEBB Beatrice par Arnaud Page (janvier 2015), version mise en ligne le 29 janvier 2015, dernière modification le 29 janvier 2015.

Par Arnaud Page (janvier 2015)

Beatrice Webb, vers 1894
Beatrice Webb, vers 1894

Beatrice Webb, The Cooperative Movement in Great Britain (1891) ; My Apprenticeship (1926) ; Our Partnership (1948).
Beatrice & Sidney Webb : A History of Trade Unionism (1894) ; Industrial Democracy (1897) ; English Local Government (10 vols. 1906-1929) ; The Break-Up of the Poor Law (1909) ; The Decay of Capitalist Civilization (1923) ; Soviet Communism : A New Civilization ? (1935).

BIBLIOGRAPHIE : John Davis, “Webb , (Martha) Beatrice (1858–1943)”, Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004 ; édition en ligne, mai 2008 [http://www.oxforddnb.com/view/article/36799, consulté le 10 décembre 2014] ; Mark Bevir, “Sidney Webb : Utilitarianism, Positivism and Social Democracy”, Journal of Modern History, vol. 74, n° 2, juin 2002, pp. 217-252 ; Mark Bevir, The Making of British Socialism, Princeton, NJ : Princeton University Press, 2011 ; Margaret Cole, The Story of Fabian Socialism, Londres : Mercury Books, 1961 ; Mary Agnes Hamilton, Sidney & Beatrice Webb, Boston : Houghton Mifflin Compagny, 1933 ; José Harris, “The Webbs, the Charity Organisation Society and the Ratan Tata Foundation : Social Policy from the Perspective of 1912”, pp. 27-63 in Martin Bulmer et. al., The Goals of Social Policy, Londres : Unwin Hyman, 1989 ; Royden Harrison, The Life & Times of Sidney & Beatrice Webb, 1852-1905, Basingstoke : Palgrave, 2001 ; Eric Hobsbawm, “The Fabians Reconsidered”, pp. 250-71 in Eric Hobbawm, Labouring Men, Londres : Weidenfeld & Nicolson, 1964 ; Carole Seymour James, Beatrice Webb : Woman of Conflict, Londres : Pandora, 1993 ; A. M. McBriar, Fabian Socialism and English Politics, 1884-1918, Londres : Cambridge University Press, 1962 ; A. M. McBriar, An Edwardian Mixed Doubles : the Bosanquets versus the Webbs : a Study in British Social Policy, 1890-1929, Oxford : Clarendon Press, 1987 ; Norman & Jeanne Mackenzie, The First Fabians, Londres : Weidenfeld & Nicolson, 1977 ; Norman Mackenzie (ed.), The Letters of Sidney and Beatrice Webb, 3 volumes, Cambridge : Cambridge University Press, 1978 ; Norman & Jeanne Mackenzie (eds.), The Diary of Beatrice Webb, 4 volumes, Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 1982-1985 ; Kitty Muggeridge & Ruth Adam, Beatrice Webb : A Life, Chicago : Academy Chicago Publishers, 1983 (1967).

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