O’BRIEN Bronterre [O’BRIEN James Bronterre]

Né en février (?) 1804 à Granard, comté Longford, Irlande ; mort le 23 décembre 1864 à Londres ; dirigeant chartiste.

James O’Brien (« Bronterre » est un nom de plume qu’il ajoutera plus tard à son patronyme) était le fils d’un négociant irlandais en vins et alcools. Les capacités intellectuelles du jeune garçon, orphelin de très bonne heure, se révèlent vite et il se montre à partir de 1822, un brillant étudiant de Trinity Collège Dublin. Au bout de six ans d’études universitaires, il part se préparer au barreau à Londres (1829). Dès son arrivée, il fréquente les milieux politiques avancés où ses premiers maîtres sont William Cobbett* et le vieux radical « Orator » Hunt*.

O’Brien débute dans la carrière de journaliste par trois longs articles qu’il signe du pseudonyme de « Bronterre » et qui paraissent dans Poli-tical Letters de William Carpenter. A cette époque ses opinions sont marquées par le radicalisme politique, mais déjà percent son esprit révolutionnaire et son indignation contre la société de classes. Il se met à collaborer régulièrement au fameux Poor Man’s Guardian qui paraît, sans autorisation légale, à partir de 1831, et il en devient bientôt le rédacteur en chef. Jusqu’à la disparition du journal en 1835, O’Brien travaille en étroite union avec le propriétaire Henry Hetherington*, tout en écrivant également dans des périodiques plus modestes.

C’est à ce moment qu’O’Brien élabore sa doctrine politique qui va faire de lui le principal penseur du chartisme et qui fait le pont entre le jacobinisme et le marxisme. En effet, la Révolution française est sa grande inspiratrice, et l’on ne saurait sous-estimer l’influence de celle-ci sur la pensée politique britannique de la première moitié du XIXe siècle. En 1836, Bronterre publie la traduction de l’ouvrage de Buonarotti, « La conspiration des Égaux » (ou Conspiration de Babeuf), avec en introduction une brève biographie de Buonarotti. Il écrit ensuite une vie de Robespierre qu’il publie d’abord en livraisons hebdomadaires, puis en livre en 1838. Cette même année, il séjourne à Paris pour recueillir les matériaux d’un second volume qui restera inachevé. A la suite d’une condamnation pour dettes à la fin de l’année, ses meubles et ses livres sont saisis.

Sous l’impulsion d’Hetherington et d’O’Brien, « Le Défenseur du Pauvre » a contribué à forger la cause des droits des ouvriers. Pour Bronterre, si l’on veut transformer la société, il faut d’abord changer les bases du pouvoir politique. Bien qu’il sympathise avec les projets oweniens de coopération et les efforts des trade-unions, il considère qu’il est impossible aux ouvriers de faire reconnaître leurs droits économiques sans conquérir leurs droits politiques. La société est une société de classes : là est, selon lui, le nœud du problème.

Dès le lendemain de la réforme électorale de 1832, O’Brien s’était employé avec persévérance dans ses écrits à détacher les ouvriers de la bourgeoisie radicale : « Les richesses acquises par l’aristocratie et la bourgeoisie, écrit-il, sont constituées uniquement de ce que ces classes ont soustrait au travail grâce aux institutions qu’elles ont forgé à leur profit. Les nouveaux riches sortis des "classes inférieures" peuvent bien se vanter à satiété de l’exemplarité de leur vie d’ouvriers et proclamer que leur fortune provient de leur labeur, nous savons bien que cette fortune, ce n’est pas comme ouvriers qu’ils l’ont acquise mais comme loueurs de main-d’œuvre. » Et dans un éditorial du « Défenseur du Pauvre », O’Brien met en garde les classes populaires : « N’écoutez pas ceux qui vous affirment que la classe moyenne et la classe ouvrière partagent les mêmes intérêts. Ils vous abusent de façon odieuse. L’enfer n’est pas plus distant du paradis, le feu n’est pas plus opposé à l’eau, que les intérêts des classes moyennes et ceux des classes productives. »

C’est au cours des années 1830 que culmine l’influence d’O’Brien sur le mouvement ouvrier. Dès les débuts du chartisme, il s’associe à Feargus O’Connor* et à partir de 1837 c’est lui le principal rédacteur du Northern Star, jusqu’à son arrestation trois ans plus tard. Aux côtés d’O’Connor il tient un langage révolutionnaire, en opposition avec William Lovett*, le champion de la force morale et de la voie pacifique vers la conquête des droits politiques, et il apparaît comme le leader passionnément écouté du chartisme avancé.

Le séjour en prison d’O’Brien (il est condamné à dix-huit mois de détention en 1840) semble avoir contribué à lui faire abandonner ses positions les plus extrêmes, mais les circonstances et les motifs de son évolution restent encore obscurs, bien qu’il soit évident que l’échec de la Convention chartiste de 1839 ait joué un rôle important. De sa prison, O’Brien élabore en 1841 un programme où s’inscrivent ses nouvelles orientations. Se présentant lui-même comme « réformateur conservateur-radical » attaché à l’inviolabilité du droit de propriété, mais par ailleurs hostile à tout monopole, il se fait l’avocat d’une réforme du système monétaire et de la nationalisation du sol — deux idées qu’il va soutenir jusqu’à sa mort. En réalité, il est maintenant converti à l’action légale et a abandonné son langage incendiaire. Aussi, peu après son élargissement, ses relations commencent à se détériorer avec O’Connor qui demeure le leader incontesté du chartisme, et la rupture définitive intervient au bout de peu de temps. Ayant opté pour l’alliance entre ouvriers et bourgeois réformateurs, O’Brien oppose une résistance systématique au plan agraire d’O’Connor qu’il qualifie de réactionnaire et rétrograde. Mais du fait de sa rupture avec O’Connor qui conserve toute la confiance et la fidélité des masses, O’Brien a perdu beaucoup de son influence et après 1845 son nom disparaît de plus en plus de la scène politique. Cependant malgré les difficultés qu’il rencontre, il poursuit sa tâche de journaliste et publie pendant trente mois le célèbre National Reformer. Lorsqu’est convoquée la troisième Convention chartiste en 1848, il lui reste suffisamment de partisans pour y être élu, mais il démissionne la veille de la grande manifestation du 10 avril à Kennington Common et ne joue pratiquement aucun rôle dans les événements mouvementés de l’année 1848. Il n’en continue pas moins de se considérer comme un membre de l’Association nationale pour la Charte (National Charter Association) et poursuit la lutte à la périphérie du mouvement. En 1850, il reprend son travail d’agitateur en fondant avec d’autres, la Ligue nationale pour la Réforme (National Reform League) dont il rédige le programme. Mais au bout de quelques années il abandonne pratiquement la vie politique, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre une activité de conférencier et de publiciste. Sa situation financière est toujours précaire et sa santé se détériore. De plus, il semble qu’il se soit mis à boire. Bronterre O’Brien meurt à l’âge de soixante ans.

À l’apogée de son action et de son prestige auprès des masses, O’Brien avait été surnommé par O’Connor le « maître d’école du chartisme ». Il est incontestable qu’il en a été le théoricien le plus en vue. Grâce à son talent de journaliste au style vif et entraînant, grâce à sa puissance oratoire (qui faisait de lui un tribun au pouvoir communicatif), O’Brien a joué un rôle déterminant dans la formation de la conscience ouvrière britannique. Après sa mort, la vigueur de ses conceptions et la force de sa personnalité ont continué d’influencer divers groupes d’ouvriers et l’on trouve plusieurs de ses disciples à la tête de l’agitation pour la réforme foncière à la fin des années 1860.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75752, notice O'BRIEN Bronterre [O'BRIEN James Bronterre], version mise en ligne le 7 janvier 2010, dernière modification le 7 janvier 2010.

ŒUVRE ET BIBLIOGRAPHIE : L’importante biographie d’A. Plummer, Bronterre, Londres, 1971, contient des précisions sur les écrits d’O’Brien. — E. Dolléans, Le Chartisme, 1831-1848, Paris, 2e éd. 1949. — A. Briggs ed, Chartist Studies, Londres, 1959. — G.D.H. Cole, Chartist Portraits, Londres, 2e éd. 1965. — D.J. Goodway, London Chartism, Cambridge, 1982. — J. Droz (éd.), Histoire générale du socialisme, t. I  : des origines à 1875.

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