MAURICE Frederick [MAURICE John Frederick Denison]

Né le 29 août 1805 à Normanston, Lowestoft, Suffolk ; mort le 1er avril 1872 à Londres ; socialiste chrétien.

Le père de Frederick Maurice était un pasteur unitarien aux idées avancées et sa mère, Priscilla Hurry, était la fille d’un négociant de Yarmouth. Élevé selon des principes puritains très stricts et voué au ministère unitarien comme son père, cet adolescent sérieux et exemplaire, membre de la Société antiesclavagiste et de l’Association biblique, se passionne pour les problèmes sociaux. Cependant, il veut d’abord connaître la vie étudiante et entre à dix-huit ans à Trinity College, Cambridge, où il compte parmi les plus brillants étudiants. Admirateur de Coleridge et de Southey, il combat les idées utilitaristes et laïcisatrices de Bentham.

Il s’installe à Londres en 1827, suit avec son ami John Sterling les débats de la London Debating Society — auxquels participe également John Stuart Mill* — et expose des vues inspirées de Coleridge à bonne distance du benthamisme et de l’owenisme. Il contribue au London Literary Chronicle et s’oriente vers le journalisme. Mais des difficultés familiales le contraignent à retourner en 1829 auprès de ses parents. Là au chevet d’une sœur mourante, il traverse une crise religieuse, se convertit à l’anglicanisme et décide de se faire pasteur de l’Église établie. L’année suivante, il est admis à Exeter College, Oxford. En 1834, il est nommé vicaire à Bubbenhall, dans le Warwickshire. En même temps, il développe, non sans polémiques, des thèses sur les responsabilités sociales de l’Église. En 1840, Maurice retourne à Londres après avoir été élu à la chaire d’histoire et de littérature anglaises du King’s College de l’Université de Londres. C’est en 1847 qu’il fait la rencontre d’un avocat de tendance « évangélique », John Ludlow, qui cherche sans succès à s’engager dans l’action sociale, mais qui, fortement impressionné par ses sermons, se lie d’amitié avec lui. Pour les deux hommes Tannées 1848 est décisive : Ludlow, qui s’était rendu en France au lendemain de la révolution de février, en avait rapporté la conviction que la solution de la question sociale passait par l’association et la solidarité ouvrières : pour l’Église il y avait là une occasion à ne pas manquer. A la lecture des lettres de Ludlow, Maurice avait été obligé de réfléchir davantage sur le lien entre sa théologie et ses engagements temporels, d’autant qu’au même moment en Angleterre la débâcle chartiste du 10 avril 1848 créait un vide dans les potentialités d’action ouvrière. Aussi après avoir présenté Ludlow à Charles Kingsley, Maurice, en compagnie de ses deux amis, estime qu’il faut saisir l’occasion et relever le défi ainsi lancé à l’Église. Tandis que de son côté Kingsley, avec l’appui de Maurice, entreprend la rédaction de son appel aux « Travailleurs d’Angleterre » et propose de lancer à la fois un journal populaire destiné aux ouvriers et des brochures appelant les classes privilégiées à prendre conscience de leurs responsabilités. Maurice et Ludlow dirigent l’hebdomadaire Politics for the People (Une politique pour le peuple), où ils cherchent à démontrer l’erreur du chartisme qui se polarisait sur le droit de vote. Le journal, tout en admettant que les ouvriers ont pleinement raison de réclamer la reconnaissance de leurs droits, affirme que la méthode la plus efficace pour y parvenir, c’est l’union de toutes les classes sociales à la lumière de l’enseignement du Christ. Si le journal disparaît au bout de trois mois faute de moyens, il a jeté les bases théoriques du socialisme chrétien, tel que celui-ci va se développer jusqu’en 1854.

Cependant le groupe des amis de Maurice ne parvenait pas toujours à se mettre d’accord sur les actions à mener. Par exemple, au moment de la crise que traverse le jeune syndicat unifié des mécaniciens (1851-1852), l’Amalgamated Society of Engineers, alors que certains éléments du groupe, favorables à l’ASE, veulent saisir l’occasion pour promouvoir leurs idées d’association ouvrière, Maurice refuse de soutenir des actions qui aboutiraient à dresser les ouvriers contre leurs patrons. Par contre, Maurice était aussi en opposition avec les courants traditionnels de l’Église établie, et les essais théologiques (Theological Essays) qu’il publie en 1853 et où il s’élève contre la notion de damnation et de châtiment éternel, le font renvoyer de sa chaire de King’s College. Thomas Shorter prend alors sa défense en rendant hommage aux efforts de Maurice de rapprocher le prolétariat de l’Église et il l’encourage à ouvrir un collège ouvrier. Effectivement l’année suivante, Maurice fonde le Working Men’s College avec l’aide de Ludlow, Thomas Hughes*, E.V. Neale et quelques autres. L’accent est désormais mis sur l’éducation ouvrière plutôt que sur les associations ouvrières qui, selon Maurice, n’avaient abouti qu’à des échecs. Quant à l’idée coopérative, Maurice préfère la laisser mettre en œuvre par l’Union coopérative créée en 1854, à la suite du congrès du mouvement coopérateur réuni à Leeds, les socialistes chrétiens devant se consacrer aux tâches éducatives. Le rapport que Maurice présente à cette occasion reçoit une large adhésion, ce qui marque la fin du socialisme chrétien au sens strict du terme.

Maurice continue de diriger le Working Men’s College jusqu’à sa mort, à l’âge de soixante-sept ans. Sa place dans le mouvement ouvrier britannique est difficile à déterminer. Guide spirituel du socialisme chrétien, c’est lui aussi qui y a mis fin, bien que quelques disciples aient continué, individuellement, à jouer un rôle actif dans les syndicats, les mutuelles et le mouvement coopérateur. Sur le plan politique, Maurice était un conservateur chrétien à la manière de Coleridge plutôt qu’un socialiste. Il a joué un rôle déterminant dans le domaine éducatif, c’est lui qui, le premier, s’est efforcé de procurer une éducation « libérale » aux ouvriers et l’on peut considérer que les multiples organismes d’éducation ouvrière qui ont succédé au Working Men’s College — se situent directement dans l’héritage de Frederick Maurice.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75714, notice MAURICE Frederick [MAURICE John Frederick Denison], version mise en ligne le 5 janvier 2010, dernière modification le 13 décembre 2010.

ŒUVRE : Auteur prolifique, Maurice a écrit de nombreux articles et une quarantaine d’ouvrages théologiques et moraux.

BIBLIOGRAPHIE : F. Maurice, The Life of F.D. Maurice, Londres, 1884. — C.R. Raven, Christian Socialism, Londres, 1920. — J.F.C. Harrison, A History of the Working Men’s College, 1854-1954, Londres, 1954. — T. Christensen, Origins and History of Christian Socialism, 1848-1854, Aarbus, 1962. — N.C. Masterman, John Malcolm Ludlow, Cambridge, 1963. — P.R. Allen, « F.D. Maurice and J.M. Ludlow », Victorian Studies, vol. 11 (1968). — O.J. Brose, Frederic Denison Maurice : rebellious conformist, Ohio University Press, 1971. — B. Colloms, Charles Kingsley : the Lion of Eversley, Londres, 1975. — J. Droz (éd.), Histoire générale du socialisme, t. I : des origines à 1875.

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