LOVETT William

Né en mai 1800 à Newlyn, Cornouailles ; mort le 8 août 1877 à Londres ; dirigeant chartiste.

Le père de William Lovett, un caboteur originaire du Yorkshire, était mort noyé avant la naissance de son fils ; la mère, une Cornouaillaise, élève strictement l’enfant dans la foi méthodiste. Lovett se détachera du méthodisme vers la trentaine, mais il gardera sa vie durant une conception du monde influencée par les croyances de sa jeunesse. L’enfant quitte l’école très jeune pour entrer comme apprenti chez un oncle cordier. Quand sa mère se remarie, il va vivre chez sa grand-mère. Le métier de cordier étant en voie de disparition, Lovett s’oriente vers la menuiserie et l’ébénisterie et c’est cette profession qu’il exerce à son arrivée à Londres en 1821, mais comme il n’a pas fait d’apprentissage, il ne peut entrer dans la corporation très fermée des ébénistes. Il n’y sera admis qu’après plusieurs années de pratique et finira même président de la chambre syndicale (Cabinetmakers’ Society).

Au début de sa vie londonienne, Lovett consacre ses loisirs à compléter son instruction ; il suit des cours au London Mechanics’ Institute fondé en 1826, notamment les leçons d’économie politique de Thomas Hodgskin. Gagné vers la fin des années 1820 à la doctrine communautaire d’Owen, il adhère à la première association du commerce coopératif de Londres où il remplace son ami James Watson, démissionnaire, comme magasinier. Il devient ensuite le premier secrétaire de l’Association britannique pour la promotion de la science coopérative (British Association for the Promotion of Co-operative Knowledge).

A cette époque Lovett est déjà intimement lié avec les leaders du radicalisme londonien. En 1831, son refus de servir dans la milice lui vaut la célébrité ; il fait partie des dirigeants de l’Union nationale des classes ouvrières (National Union of the Working Classes), organisation qui préfigure le chartisme et sert de point de ralliement au radicalisme ouvrier pendant la campagne pour la réforme électorale. Toutefois l’ardeur que met Lovett à combattre en faveur du suffrage universel l’écarté de ses amis oweniens pour qui la politique est tout à fait secondaire, et ne saurait résoudre la question sociale. Après le vote de la Reform Bill de 1832, Lowett s’engage dans deux autres campagnes d’importance, le projet owenien de syndicat général et la bataille pour la liberté de la presse où il combat aux côtés d’Henry Hetherington et Bronterre O’Brien.

Le syndicat général, qui voit le jour en 1834 sous le nom de Grande Union nationale consolidée des Métiers (Grand National Consolidated Trades Union, ou GNCTU), connaît un succès foudroyant mais éphémère. Aussi est-il dissous au bout de quelques mois, non sans cependant laisser des traces durables dans le monde ouvrier. Si la GNCTU a été un échec, en revanche la campagne pour la liberté de la presse a constitué une réussite, ce qui encourage Lovett à se lancer dans la voie de la politique. La stratégie du mouvement ouvrier est alors dominée, comme pendant toute la période 1815-1880, par un grand débat : faut-il ou non collaborer avec la bourgeoisie radicale dans la lutte contre le pouvoir de l’aristocratie dirigeante ? En vue d’obtenir l’extension du droit de vote, Lovett opte pour l’alliance avec la bourgeoisie réformatrice, malgré l’opinion contraire de bon nombre de ses camarades radicaux. C’est pourquoi il s’allie à des hommes tels que Francis Place*.

Lovett travaille toujours comme ébéniste et en juin 1836 il participe à la fondation de l’Association des Travailleurs londoniens (London Working Men’s Association ou LWMA), modeste société mi-politique, mi-éducative, dont les membres se recrutent surtout parmi les artisans et les ouvriers qualifiés. Ceux-ci, influencés par Francis Place, acceptent une alliance tactique avec les bourgeois radicaux, mais demeurent intraitables sur la question du suffrage universel. Leur credo, c’est l’agitation démocratique ; leur méthode, la persuasion. La première grande réunion publique organisée par la LWMA a lieu en février 1837 à la célèbre taverne Crown and Anchor ; au cours de la séance on vote une série de résolutions qui deviendront les six points de la « Charte du Peuple », à savoir le suffrage universel masculin, le scrutin secret, le renouvellement annuel du Parlement, l’indemnité parlementaire pour les députés, l’égalisation des circonscriptions électorales et la suppression du cens d’éligibilité.

La Charte du Peuple, rédigée et rendue publique l’année suivante, en mai 1838, se présente sous la forme d’un projet détaillé de réforme du système politique et c’est Lovett qui en est le principal auteur. On doit noter que les « six points », loin de constituer une innovation dans le mouvement ouvrier, ne font que reprendre des revendications mises depuis longtemps en avant, mais ce qu’apporte le chartisme, c’est une conscience beaucoup plus claire et plus vive des enjeux, et c’est pourquoi la Charte est devenue d’un coup le point de ralliement du plus puissant mouvement populaire qu’ait connu la Grande-Bretagne au XIXe siècle.

Cependant la Charte n’a pas la même signification pour tous les char-tistes et pour bien comprendre le mouvement il importe de connaître les aspirations de chacun des groupes qui le constituent. Lovett pour sa part représente les vues modérées des artisans londoniens, vues qui sont très vite entrées en conflit avec les positions extrémistes de O’Connor*. Ce dernier, qui avait fait partie de la LWMA depuis la fondation, en désapprouvait la tactique et les objectifs. Afin de donner une impulsion plus avancée au mouvement, il s’établit, avec le soutien d’O’Brien, à Leeds, cœur du district industriel du West Riding où il fait paraître à partir de novembre 1837 le Northern Star, journal qui devient l’organe du mouvement chartiste. Harney*, l’allié londonien d’O’Connor, se sépare lui aussi de la LWMA pour fonder la London Democratic Association. De son côté Lovett trouve des appuis à Birmingham où Attwood* fait revivre en 1837 l’Union politique de Birmingham et en fait une organisation de masse. L’année suivante, la Birmingham Political Union et la LWMA concluent une étroite alliance.

Vers le milieu de 1838 on assiste à la rapide progression du mouvement chartiste. A travers le pays circule une grande pétition nationale et les signatures s’accumulent en faveur des « six points » de la Charte. Un projet de Convention nationale est mis sur pied, et la Convention, groupant des délégués venus de tout le pays, commence à siéger en février 1839. Au sein de la Convention, où la variété des positions est grande, deux courants principaux s’affrontent : les partisans de la « force physique » et les partisans de la « force morale » (parmi lesquels on compte Lovett). En fait, réduire le chartisme à ces deux courants aboutit à une vision beaucoup trop schématique et simpliste, dans la mesure où de nombreuses nuances existent dans chacun des groupes. Cependant l’antagonisme des deux leaders, Lovett et O’Connor, antagonisme fondé sur des oppositions de personne autant que de doctrine, amène la Convention à se polariser sur la bataille entre les deux courants, Lovett faisant figure de champion de la voie légale et constitutionnelle.

La pétition nationale est enfin prête en mai 1839 et le même mois la Convention décide de transférer temporairement ses assises à Birmingham. Mais comme des troubles éclatent dans cette ville à l’occasion de réunions chartistes, les magistrats interdisent tout nouveau rassemblement et font appel à la police londonienne. Lovett, qui avait été élu secrétaire de la Convention réplique en rédigeant trois résolutions de ton très vif qui sont votées à l’unanimité et placardées à travers la ville. Du coup il est arrêté et emprisonné pendant neuf jours, en compagnie de John Col-lins, le leader des chartistes de Birmingham. Jugés le 6 août, les deux chartistes sont condamnés à douze mois de détention. Aussi Lovett ne joue-t-il aucun rôle dans la suite des débats de la Convention ni dans l’agitation de la fin de l’année qui entraîne de nouvelles arrestations suivies d’incarcérations.

En prison la santé de Lovett s’altère d’autant que lui-même n’avait jamais été de constitution robuste. Au cours de ses derniers mois de détention, il écrit en collaboration avec Collins un ouvrage d’une centaine de pages : « Le chartisme, une nouvelle organisation du peuple » (Chartism : a New Organisation of the People) mais la brochure, éditée quelques mois après leur mise en liberté en juillet 1840, suscite de nouveaux conflits avec O’Connor et les chartistes de la force physique. En effet, alors que Lovett et Collins plaidaient pour un système ambitieux d’éducation du peuple tout empreint d’owenisme, la majorité des chartistes voient là l’abandon pur et simple des principes de base du chartisme. Se trouvant ainsi répudié par les chartistes intransigeants, Lovett crée en 1841 l’Association nationale pour l’amélioration politique et sociale du peuple, initiative qui accentue les divisions et que les chartistes majoritaires interprètent comme une marque d’hostilité à leur endroit. En fin de compte, lorsque l’année suivante Lovett appuie le réformateur bourgeois Joseph Sturge dans sa campagne pour un « suffrage complet » (Complete Suffrage Movement), il se compromet définitivement aux yeux des masses chartistes et la rupture avec la majorité est totale. Désormais Lovett se désintéresse du mouvement chartiste et à l’exception d’une tentative avortée de création d’une « Ligue du peuple » en 1848, il ne se mêle plus de politique. Comme tant de radicaux déçus par la politique, Lovett préconise l’instruction et l’effort individuel comme moyens de promotion de la classe ouvrière. Jusqu’à sa mort en 1877, il enseigne et publie des manuels pour l’éducation des ouvriers, apparaissant avant tout comme un artisan respectable et raisonnable, partisan de la modération et de l’amélioration personnelle. Au total, si Lovett a joué un rôle de première importance dans l’agitation radicale des années 1830 et dans la première phase du chartisme, en revanche à partir de 1840, lorsque à peine âgé de quarante ans il est relâché de prison, le mouvement de l’histoire va plus vite que lui, et il se trouve relégué à un rôle subalterne.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75697, notice LOVETT William, version mise en ligne le 5 janvier 2010, dernière modification le 13 décembre 2010.

ŒUVRE : Chartism : A New Organisation of the People, en collaboration avec John Col-lins, Londres, 1841 ; réédité avec une introduction de A. Briggs, Leicester, 1969. — Social and Political Morality (Moralité politique et sociale), Londres, 1853. — Life and Struggles of William Lovett in his Pursuit of Bread, Knowledge and Freedom (La vie de W. Lovett et sa lutte pour le pain, le savoir et la liberté), Londres, 1876, réédité avec une introduction de R.H. Tawney, Londres, 1920.

BIBLIOGRAPHIE : G.D.H. Cole, Chartist Portraits, Londres, 1941. — J.J. Beckerlegge, William Lovett of Newlyn, Penzance, 1948. — É. Dolléans, Le Chartisme (1831-1848), nouvelle édition refondue, Paris, 1949. — A. Briggs ed., Chartist Studies, Londres, 1959. — J.T. Ward, Chartism, Londres, 1973. — D. Large, « William Lovett » in Pressure from Without in Early Victorian England, ed. P. Hollis, Londres, 1974. — J. Epstein, The Lion of Freedom : Feargus O’Connor and the Chartist Movement 1832-1842, Londres, 1982. — D. Goodway, London Chartism 1838-1848, Cambridge, 1982. — Joyce Bellamy, John Saville (éd.), Dictionary of Labour Biography, t. VI.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément