JONES Ernest, Charles

Par Bertrand Simonet (notice refondue, février 2012)

Né le 25 janvier 1819 à Berlin ; mort le 26 janvier 1869 à Manchester ; dirigeant chartiste.

À sa naissance, son père, écuyer du duc de Cumberland, avait installé la famille Jones en Prusse. Fils unique, le jeune Ernest manifeste très tôt des dispositions et un talent singulier pour la poésie. En 1830, ses Infantine Effusions trouvent éditeur à Hambourg et laissent présager une œuvre littéraire féconde. Il accède à la très aristocratique université de Lüneberg, où il enlève les plus hautes distinctions. De retour en Angleterre en 1838, Jones, alors âgé de dix-neuf ans, côtoie les cercles mondains et obtient une audience auprès de la reine Victoria en 1841. La même année, la critique littéraire accueille la première publication de sa maturité (The Wood Spirit, a Romance) avec enthousiasme et Jones fait sa première expérience journalistique pour le Morning Post. Le 15 juin, il se marie. Son épouse, Jane Atherley, est la nièce d’un député conservateur. Elle donne naissance quelques mois plus tard à leur premier garçon. Ernest Jones renonce provisoirement au monde des lettres, trop aléatoire, pour faire son droit. En 1844, il est reçu au barreau.

En 1845, sa vie bascule : contraint par des difficultés financières à s’employer dans une compagnie de chemins de fer, il est brutalement confronté à la misère ouvrière. Lassé de la pompe et de la frivolité aristocratiques, il les récuse et se laisse aspirer dans le vortex de la politique radicale populaire. En 1846, après la lecture fortuite d’un exemplaire du Northern Star, organe « officiel » du chartisme, il se lance dans le combat politique pour la Charte du Peuple.

Il se range d’abord sous la bannière de Feargus O’Connor, son mentor, dont il restera le fidèle lieutenant jusqu’en 1848. Mais sa fonction au sein du mouvement est initialement celle de poète, de chantre de la cause chartiste, plutôt que d’activiste politique. Son engagement dans le chartisme insuffle à son art une qualité lyrique et une passion inexistantes dans ses premières œuvres. Jones parfait sa culture radicale et découvre les modes traditionnels de l’organisation politique populaire. En 1846, il intègre l’état-major du mouvement. Il se présente alors sous les traits d’un démocrate républicain ; sa réflexion politique n’a rien de nouveau et ne rend pas compte des nouvelles conditions sociales d’existence engendrées par la Révolution Industrielle. En l’espace d’un an, pourtant, il s’imprègne des courants socialistes anglais et français, de textes théoriques sur la lutte des classes et la nature des rapports sociaux, et discerne mieux la portée économique de la Charte. Son ascension irrésistible le porte à la tête de l’Association Nationale pour la Charte, en compagnie des chefs de file de la « force physique ». Il rejoint la Société des démocrates fraternels, l’une des premières organisations internationales du prolétariat. À partir de 1848, Jones s’émancipe de la tutelle d’O’Connor et tisse des liens solides avec George Julian Harney (principal représentant de l’aile révolutionnaire chartiste) et surtout avec Karl Marx et Friedrich Engels, sous l’influence desquels il va recomposer le chartisme, à la lumière des thèses du socialisme scientifique.

Après la grande manifestation londonienne du 10 avril 1848 et le rejet par le parlement de la troisième pétition chartiste, Jones n’abdique pas et radicalise ses positions, prônant ouvertement le recours aux armes. Il est arrêté le 4 juin 1848 et traduit en justice pour sédition. Pendant sa captivité, Jones compose ses œuvres poétiques majeures : The New World, a political poem, Beldagon Church, a religious poem, et The painter of Florence, a domestic poem.

Lorsqu’il sort de prison, le 9 juillet 1850, Jones a effectué sa mutation idéologique, favorisée par ces deux années de réflexion solitaire. Muni de nouveaux outils critiques, il finit par épouser les préceptes socialistes. De cette « maturation » intellectuelle découle, chez lui, l’idée de la nécessité pour le mouvement chartiste de se constituer en parti ouvrier. À ce titre, il est un précurseur en Angleterre et le premier disciple de Marx outre-Manche. Jones et Harney développent un programme ambitieux de démocratie sociale baptisé « La Charte et quelque chose de plus ». En mai 1851, Jones lance ce qui deviendra sa tribune hebdomadaire, Notes to the People, et un an plus tard son nouvel organe de « propagande » (plus tard l’officiel du parti chartiste), le People’s Paper. Les thèmes modernes instillés par Jones au sein du mouvement, alors sur le déclin, trouvent provisoirement audience auprès des prolétaires, et l’influence socialiste culmine à la convention chartiste de 1851. Il s’érige alors en chef d’orchestre du chartisme (encouragé en cela par Marx et Engels), écartant progressivement ses principaux contradicteurs. Le chartisme semble alors s’incarner dans la personne de son dernier grand dirigeant. Toutes les orientations décisives porteront désormais son sceau, et le déclin du mouvement fera pendant au sien. Depuis O’Connor, jamais un homme n’avait eu autant d’emprise sur le chartisme. En 1854, Jones se lance dans la refondation d’une association internationale des travailleurs, suite à la dissolution de la Société des démocrates fraternels : le Comité International puis l’Association Internationale qui subsistera bon an mal an jusqu’en 1859, préparant le terrain pour son illustre héritière, l’Association internationale des travailleurs (AIT).

Vers la fin des années 1850, Jones s’enferme dans l’isolement politique, victime de la désaffection des masses. Conscient de l’érosion des thèses socialistes, il opère un changement de stratégie et se prononce pour une réforme moins ambitieuse, plus en phase avec les propositions des radicaux bourgeois. Au cours des années 1860, Jones ne joue plus de rôle majeur dans les affaires politiques et suit les mouvements plus qu’il ne les mène. Dans les deux ou trois ans qui précèdent sa disparition, sa sensibilité politique, édulcorée au fil des désillusions, chemine en direction d’une position libérale-radicale. Au crépuscule de sa vie, il cultive une ambiguïté intellectuelle : il est à la fois plus mesuré dans ses revendications et conscient de l’irréductible dichotomie Capital-Travail. Usé par les épreuves, Ernest Jones s’éteint à l’âge de cinquante ans, alors que, investi par le parti libéral, il est en ballotage favorable dans une élection partielle d’une circonscription de Manchester. Sa mémoire fut saluée par toute la presse nationale et une foule immense assista à ses obsèques. Marx et Engels dirent de lui qu’il fut le seul homme politique anglais véritablement engagé à leurs côtés.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75671, notice JONES Ernest, Charles par Bertrand Simonet (notice refondue, février 2012), version mise en ligne le 23 février 2012, dernière modification le 23 février 2012.

Par Bertrand Simonet (notice refondue, février 2012)

Œuvres poétiques : Chartist Poems, London, 1846 – The Battle Day and other Poems, London, 1855 – The Song of the Lower Classes, London, 1856 – Songs of Democracy, London, 1857.
Journaux et périodiques : The Labourer, 1847-1848 (dirigé conjointement avec Feargus O’Connor) – Notes to the People, 1851-1852 – The People’s Paper, 1852-1858 – The London News, 1858 – The Chartist Circular, 1858 – The Cabinet Newspaper, 1858-1860.
Discours et écrits politiques : An Appeal for the Judgement of the People, 1852 – Evenings with the People, 1856-1857 – The Slaveholder’s War, 1863 – Democracy Vindicated, 1867 – Labour and Capital, a Lecture, 1867 – The Politics of the Day, 1868.

BIBLIOGRAPHIE : COLE G.D.H., Chartist Portraits, New York, Macmillan, 1965, 377 p. – DAVIES David P., A Short Account of the Life and Labours of Ernest Jones, Liverpool, 1897, 31 p. – HOWELL G., Ernest Jones and Chartism, s.l., 1899 – LEARY Frederick, The Life of Ernest Jones, London, 1887, 93 p. – ROTHSTEIN Theodore, From Chartism to Labourism, London, Lawrence and Wishart, 1929, 2e éd. 1983, 365 p. – SAVILLE John, Ernest Jones : Chartist, London, Lawrence and Wishart, 1952, 280 p. – SAVILLE John, Jones, Ernest Charles (1819-1869), Oxford Dictionary of National Biography, O.U.P., 2004 – SIMONET Bertrand, Ernest Jones : chartisme et socialisme, Thèse Lettres, Lyon, 2003 – TAYLOR Miles, Ernest Jones, Chartism, and the Romance of Politics, Oxford, O.U.P., 2003, 277 p. – WAKEFIELD A.B., Ernest Jones, the People’s Friend, Halifax, 1887, 16 p.

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