KILL Jean. Pseudonymes : YWAN (1920-1921), JEAN (1929-34), ALICE (1943-1944) (DBK)

Par Henri Wehenkel

Né le 8 avril 1903 à Dudelange (Luxembourg), mort le 2 avril 1969 ; membre du bureau politique du Parti communisteluxembourgeois, participa à l’élaborationde la ligne de Front Populaire.

Le père de Jean Kill avait d’abord été tailleur de pierre, puis concierge d’école. Jean Kill épousa en 1928 l’institutrice Irma Feltgen, belle-soeur de Dominique Urbany. Comme son beau-frère, Kill exerça la profession d’instituteur de 1922 à 1934. À partir de 1946, il dirigea l’imprimerie et le quotidien du Parti communiste.
En novembre 1918, Kill assista avec son camarade de l’École normale, Urbany, à l’éphémère mouvement républicain qui se termina par l’abdication de la grande-duchesse et l’intervention des troupes françaises. Au printemps 1920 il fut l’un des membres-fondateurs de la Jeunesse socialiste et il y suivit un cours d’initiation au marxisme.
Kill fut membre du Parti communiste depuis sa création ; n’ayant pas trouvé de place à la sortie del’École normale, il dut s’expatrier en Sarre, où il enseigna aux écoles françaises. Son activité politique se limita pendant cette période à prêter sa boîte aux lettres de Dudelange pour l’acheminement clandestin de la presse de l’émigration italienne.
Après sa nomination dans sa ville natale, Kill fut coopté au sein de la nouvelle équipe dirigeante, mise en place en juillet 1929 sur la base de la décision du Komintern de reconstituer le Parti communiste luxembourgeois. Il fit tout de suite partie de son comité central et de son bureau politique, avec d’abord la responsabilité du travail politique (Pol-Leiter) puis celle de la presse (agit-prop). En décembre 1929 il fut déchargé momentanément de ses fonctions au BP « pour avoir entravé les activités du CC par son manque d’initiatives ».
À partir de 1932, le rôle de Kill dans la direction collective du Parti s’affirma. En août 1932, il participa au congrès contre la guerre impérialiste à Amsterdam, du 23 au 26 juin 1933 à la conférence de la Salle Pleyel à Paris et en juin 1934 à la conférence nationale du PCF à Ivry consacrée à l’organisation du front unique de lutte antifasciste. Le 14 septembre 1934 il rencontra Fried, le délégué de l’Internationale, en marge d’une réunion du BP du PCF.
Les déplacements internationaux de Kill permettent de déterminer le moment où le feu vert fut donné pour le tournant unitaire. Ce changement de ligne était préparé par les expériences faites par le Parti sur son terrain, ce dont témoigne le discours prononcé par Gyptner, délégué de l’IC, lors de la conférence nationale de janvier 1931. Le Parti cherchait depuis ce temps des solutions aux contradictions, impasses et conflits internes surgis dans la pratique quotidienne.
Les événements se précipitèrent avec l’élection du premier député communiste au Parlement luxembourgeois, le 3 juin 1934. Le 17 juin la conférence nationale du PCL adressa au Parti socialiste une proposition de pacte d’union qui resta sans réponse. La destitution des instituteurs communistes Kill et Urbany, deux semaines plus tard, réussit par contre à déclencher un mouvement de solidarité autour des deux fonctionnaires : manifestations d’écoliers, pétitions de parents, soutien des municipalités concernées à majorités socialistes, protestation de la Fédération des instituteurs d’obédience libérale. Le 23 août 1934 le PCL fit un pas de plus en direction des socialistes en décidant la dissolution de l’Opposition syndicale révolutionnaire et le retour des militants communistes dans le giron des syndicats libres. En septembre 1934 les conditions étaient réunies, du côté communiste, pour la constitution d’un Front populaire luxembourgeois.
En s’attaquant à la situation matérielle des deux dirigeants du PCL, le gouvernement les forçait à agir. Dans un message à l’IC daté du 3 juillet 1934 Kill lança un véritable appel au secours : « Nous nous sommes toujours plaints que le PCL n’avait pas assez de personnes disponibles. Maintenant nous sommes comblés. Ce qui est fatal, c’est que nous n’avons pas les moindres moyens d’existence et nos familles sont à bout. » Après sa percée sur le plan électoral, le PCL pouvait exiger d’être pris au sérieux par l’Internationale communiste. Die Rundschau, l’organe du Komintern, publia entre 1934 et 1939 quatorze articles de Kill sur les progrès du Parti et la montée du mouvement unitaire au Luxembourg.
En février 1937, en pleine campagne contre la « loi-muselière », par laquelle le gouvernement entendait interdire le Parti, il y eut un accroc dans les relations du PCL et du Komintern. Berei, le délégué de l’Internationale, débarqua à Luxembourg pour enquêter au sujet d’un compte rendu trop compréhensif du Retour d’URSS d’André Gide paru dans l’organe du PCL. « Le rédacteur du journal, Kill, a laissé passer les articles d’Useldinger. Il travaille d’une manière individualiste, sans travail collectif. Quand Berei est venu pour la première fois à Luxembourg, Kill était absent, la deuxième fois il était malade. » Aux yeux de Berei, ni Kill ni Urbany, le secrétaire général, n’étaient à la hauteur de leur tâche : « Ils ne sont pas des trotskystes, ils travaillent pour l’Union soviétique, mais ils font preuve d’hésitations, de doutes et ne montrent aucune vigilance. » Le comité central ayant refusé de limoger l’auteur de l’article incriminé, Berei conclut : « La question de la direction du Parti luxembourgeois doit être posée. » N’ayant trouvé qu’un seul dirigeant à sa convenance, le secrétariat de l’IC chargea un délégué du PCF (Kutsias ?) de surveiller le Parti-frère en se rendant sur place une fois par semaine et l’affaire en resta là .
En janvier 1940 Kill quitta la direction du Parti, sans qu’on puisse établir s’il s’agissait d’une disgrâce ou d’une mesure de sécurité décidée en vue de la lutte clandestine. Il fut néanmoins chargé en décembre 1940 de la rédaction de la presse illégale. Kill eut quelques difficultés à imposer le retour, au printemps 1941, à une ligne unitaire et il ne semble pas avoir eu l’aval d’Useldinger, chef de l’organisation clandestine, lorsqu’il noua en juin 1942 des contacts avec d’autres mouvements de résistance.
Kill vécut dans la clandestinité au Luxembourg du 25 juillet 1941 au 25 juillet 1943 pour rejoindre ensuite Urbany à Bruxelles. Il fit partie du secrétariat fédéral bruxellois du PCB et fut chargé de la responsabilité de l’organe clandestin Clarté. Après le débarquement des troupes alliées il rédigea pour le Travail Allemand des tracts destinés aux soldats autrichiens de la Wehrmacht.
Après la Libération, Kill fut nommé député de la Chambre consultative, mais aux premières élections, il ne se pressa pas pour obtenir un mandat électif. Cela lui permettait de se consacrer entièrement à la direction du journal du Parti devenu quotidien et à l’acquisition d’une imprimerie.
En décembre 1962, Kill fut chargé de tirer les conséquences de la déstalinisation en rédigeant le préambule des nouveaux statuts du Parti. S’inspirant du concept de polycentrisme défendu par le Parti communiste italien, Kill essaya de définir de façon positive ce que pourrait être la voie nationale au socialisme. Il constata : « 17 ans ont été perdus », le Parti a été la « victime de la guerre froide et du stalinisme ». Il se proposa de reprendre et de développer la stratégie élaborée au moment du Front populaire qui pour Kill avait été certainement beaucoup plus qu’un revirement tactique.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75590, notice KILL Jean. Pseudonymes : YWAN (1920-1921), JEAN (1929-34), ALICE (1943-1944) (DBK) par Henri Wehenkel, version mise en ligne le 30 décembre 2009, dernière modification le 10 août 2010.

Par Henri Wehenkel

SOURCES : RGASPI, 495 130 10, 16-31 et495 233 3. — Archives nationales Luxembourg, Justice 78/Affaires Étrangères 3724. — Centre Jean Kill : dossiers Kill. — J. Gotovitch, Du rouge au tricolore, op. cit., p. 338. — Centre Jean Kill (ouvr. coll.), Beiträge…, op. cit., — H. Wehenkel, Der Antifaschistische Widerstand, op cit.

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