HÉRITIER Pierre [HÉRITIER-PINGEON Pierre, Claude, François]

Par Jean-Paul Martin

Né le 17 avril 1937 à Saint-Symphorien-sur-Coise (Rhône) ; employé de banque ; militant CFTC/CFDT dans la banque, secrétaire général de l’UD-CFDT de la Loire (1970-1973) puis de l’URI-CFDT Rhône-Alpes (1973-1982) ; membre du bureau national confédéral puis de la commission exécutive de la CFDT (1973-1988) ; fondateur et directeur général de LASAIRE (1989-1997) puis secrétaire général (1997-2003).

Pierre Héritier est issu d’une famille populaire catholique des Monts du Lyonnais, dont la branche paternelle était d’origine savoyarde. Ses grands parents étaient agriculteurs, son père, boulanger, décéda lorsqu’il avait huit ans. Sa mère, née Antonia Guinand, devint alors femme de ménage. Il fut marqué dans son enfance par l’exemple local de résistants chrétiens et militants syndicalistes. Son demi-frère avait fait partie d’un maquis FTP en Savoie. Il fréquenta l’école primaire privée de son village natal, et poursuivit des études jusqu’en seconde, à Saint-Martin-en-Haut et à Lyon. Il obtint le BEPC et des diplômes professionnels dans la banque. Il n’a jamais appartenu à la JOC.

Son activité syndicale commença dès son arrivée à Saint-Étienne, sous l’influence de Marinette Peyroche, déléguée CFTC venue du Puy-en-Velay. Employé à la Lyonnaise de Banque en janvier 1955, militant actif du syndicat de la banque, où il organisa un travail de terrain, Pierre Héritier fut très vite attiré par l’ambiance intellectuelle, à la fois studieuse et vivante, qui régnait à l’UD-CFTC de la Loire dominée par la minorité Reconstruction. Il fut particulièrement influencé par deux de ses aînés, André Garnier et Étienne Chovet. Il participa à sa première grève en 1956 contre l’intervention soviétique à Budapest. Dans le cadre de discussions avec d’autres militants, il avait envisagé de déserter si on l’envoyait comme appelé en Algérie, mais après hésitation il en fut dissuadé par André Garnier. Après son retour du service militaire en 1959, qui eut lieu finalement en métropole, il fut désigné l’année suivante comme secrétaire du syndicat local de la banque et accéda à diverses responsabilités : délégué du personnel, membre du CE et du CCE, membre du Comité fédéral national de la Banque, et de l’Union Locale de Saint-Étienne, dont il devint secrétaire en 1963, lorsqu’Étienne Chovet fut promu secrétaire général de l’UD. Ce poste stratégique lui permit de participer au débat interne sur la déconfessionnalisation de la CFTC et il fut délégué au congrès de naissance de la CFDT en 1964. Co-fondateur du Centre d’études socialistes de Saint-Étienne, il s’engagea également à l’UGS puis au PSU, sans y prendre de responsabilités. Il avait épousé le 14 décembre 1961, à Saint-Étienne, Lisette Gibert, fille d’un mineur de fond, née le 11 juillet 1937 à Saint-Étienne ; militante jociste, elle sera par la suite secrétaire documentaliste au CRESAL, militante CFDT, FCPE, Secours populaire (SP). Le couple a eu deux enfants, l’un est aujourd’hui décédé.

En novembre 1966 Pierre Héritier devint permanent de l’UD, et en 1970 il remplaça Étienne Chovet comme secrétaire général. Dans une période marquée par l’émergence de nouvelles luttes (femmes, OS, immigrés), il se trouva impliqué soit de façon directe dans la gestion des conflits (Nouvelles Galeries, grève des immigrés…) soit de façon indirecte dans l’appui apporté aux équipes syndicales (conflit de Manufrance en 1967…). Il fut également partie prenante à partir de 1968 de l’ouverture de l’UD au mouvement étudiant et lycéen, et du soutien apporté aux diverses formes de contestation, se démarquant ainsi de la CGT. Il y acquit une image « anarcho-syndicaliste », sans toutefois perdre de vue la question du débouché politique des luttes sociales, ni renoncer à la recherche de l’unité syndicale. En avril 1973, il fut matraqué et blessé à la tête par les CRS au cours d’une manifestation de soutien à la grève de la faim de 51 immigrés tunisiens menacés d’expulsion.

L’année 1973 marqua un tournant important. Remplacé par Roger Bonnevialle au secrétariat de l’UD–CFDT de la Loire, il fut en effet promu secrétaire de l’Union régionale interprofessionnelle Rhône-Alpes, et élu membre du bureau national de la CFDT, dans le contexte du débat interne sur le Programme commun et sur l’Union des forces populaires, lancé par Edmond Maire. La mort de Georges Pompidou et l’élection présidentielle de 1974 galvanisaient le débat politique au sein de la CFDT dans le contexte de l’union de la gauche en France, mais aussi des expériences chilienne et portugaise. Pierre Héritier devint l’un des protagonistes des Assises du Socialisme, rejoignant une opération lancée par Edmond Maire, Jacques Moreau* et Jacques Julliard* en lien avec Pierre Mauroy*. Avec ses amis de la gauche CFDT, craignant une simple opération de récupération ou de ralliement à Michel Rocard* sur la base d’une stratégie jugée droitière, il suscita la réflexion sur un pôle de gauche au sein du PS, ce qui le conduisit, tout comme André Garnier, à élaborer un texte commun avec le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Alors que les tensions se développaient dans la CFDT, la Région Rhône Alpes dont Pierre Héritier était le leader déposa un amendement sur « l’hégémonie des travailleurs » au congrès confédéral d’Annecy en 1976. Cette référence était justifiée par la montée des « couches technocratiques » dans le PS et le risque de les voir s’approprier « le pouvoir d’État ». À l’usage interne, c’était aussi un message dans une organisation où la place des employés et des ouvriers tendait à se réduire dans les instances dirigeantes, au profit des cadres et des enseignants. Une contribution au débat, fut déposée en ce sens par Pierre Héritier au nom des fédérations Banque, Hacuitex, Construction-Bois, PTT, Santé et de la région Rhône Alpes. Pendant quelques années, il devint le leader de la gauche syndicale au sein de la CFDT. Il se montra très critique à l’égard du rapport Moreau sur le « recentrage » (1978), qu’il interpréta comme une volonté d’interférer dans le débat de la gauche. La clarification se fit par l’utilisation du terme de « resyndicalisation » et Pierre Héritier apporta finalement son soutien à Edmond Maire lors du congrès de Brest en mai 1979. Sur le terrain politique, son adhésion au PS avait été de courte durée, puisqu’il s’en éloigna dès 1976, à la suite de la dissolution de la fédération de la Loire. Les attentes mises dans le CERES avaient donné peu de résultats : après le congrès de Pau du PS (1975), Didier Motchane accusa Héritier et ses amis syndicalistes de cumuler les inconvénients de Poperen, en mettant en avant constamment les travailleurs, et ceux de Martinet, en questionnant la démocratie interne du CERES et l’absence de débats. En fait Pierre Héritier entra assez rapidement dans une phase autocritique à l’égard de la période inaugurée par les Assises du Socialisme, estimant que celles-ci « constituaient une erreur et une faute ».

En 1981, face à la majorité du BN qui revint vers l’engagement politique à l’approche de la présidentielle, il fit partie du noyau qui résista et campa sur une ligne syndicale. Mais après l’élection de Mitterrand, il fut étroitement associé à l’activité de la CFDT et sollicité par Maire pour faire partie de la commission exécutive en mai 1982. Chargé du secteur économique, et spécialement de ce qui touche à l’emploi, il participa aux côtés de Jean Kaspar et d’Edmond Maire aux grandes réunions solennelles organisées par Pierre Mauroy et Jacques Delors, telle la conférence sur les salaires et les prix en juin 1982, puis les grandes concertations sur les choix macro économiques et les politiques industrielles- période pendant laquelle la CFDT tenta d’obtenir des contreparties aux plans de rigueur. Présentant en 1984 au BN confédéral, un bilan de la politique de rigueur après 12 mois de blocage des salaires, il soulignait la modification brutale du partage de la valeur ajoutée au profit des entreprises, et insistait sur la nécessité de veiller à ce que les profits aillent à l’investissement et à la modernisation de l’appareil productif : « c’est dans l’industrie qu’il faut investir, mais c’est ailleurs qu’il faut créer des emplois » (services, BTP, etc). Alors que commençait à circuler dans la CFDT l’idée qu’il n’y avait pas d’autre politique possible, Pierre Héritier revendiquait, au titre de l’autonomie syndicale, le droit d’ouvrir le débat sur la politique économique. Il conduisit aussi des négociations difficiles : UNEDIC, emploi, formation professionnelle. En décembre 1984, alors que le BN penchait pour la signature, il jugea négativement le projet d’accord sur la flexibilité rédigé au terme d’une négociation conduite par Jean Kaspar et dont il avait été progressivement écarté. Ce texte fut finalement, après consultation, largement rejeté par l’organisation.

En 1985, après le congrès confédéral de Bordeaux, il devint trésorier, en conservant le secteur économique, mais en perdant le volet opérationnel emploi parti dans le giron de Nicole Notat. Il relança le débat emblématique dans la CFDT sur un nouveau type de développement, publia une brochure CFDT « Nouvelle demande, nouveaux emplois » puis un livre « Nouvelle croissance et emplois ». À partir de 1986, il se trouva en net décalage par rapport au recentrage qui s’accentuait, au syndicalisme d’adaptation glissant vers le syndicalisme d’accompagnement qu’il récusait, au virage impulsé par Edmond Maire au nom de la lutte contre les archaïsmes. Il s’opposa pour la première fois assez frontalement à celui-ci sur le soutien à adopter à l’égard du mouvement étudiant de 1986.

En 1988, contraint de précipiter son départ, Edmond Maire pensait à Nicole Notat pour lui succéder, mais elle passait mal dans l’organisation. Jean Kaspar* fut donc désigné comme dauphin, réservant Nicole Notat pour plus tard. Mais, pour que ce schéma puisse se réaliser (ce qui fut le cas quatre ans plus tard, en 1992) il fallait écarter Héritier considéré par certains comme un successeur possible et donc susceptible de contrarier le projet. Maire exigea donc son départ. Conscient qu’il avait le soutien de nombreuses organisations, Héritier refusa de retirer sa candidature à la future commission exécutive lors du vote du BN. Tirant parti des statuts modifiés en 1970, Maire obtint du BN que sa candidature ne soit pas présentée au congrès de Strasbourg. Dès lors le processus était verrouillé. Au Conseil national d’octobre 1988, Pierre Héritier livra son testament. Il rappela les débats qu’il avait tenté d’ouvrir sur la dérive que constituait l’institutionnalisation de la CFDT, de plus en plus coupée des salariés et perçue comme une machine à négocier et non à conduire des actions : "A trop privilégier notre fonction d’interface avec le patronat et avec l’Etat nous avons perdu notre légitimité en tant qu’instrument des salariés". Il déplorait que la CFDT ait perdu son rôle d’animatrice du mouvement social, son autonomie d’analyse et d’élaboration, sa capacité à se déterminer du point de vue des salariés.

Une ultime tentative pour lui permettre d’être candidat au congrès fut tentée par le biais d’un amendement aux statuts. Un appel à plus de démocratie fut lancé par plus de 50 syndicats demandant que le congrès puisse se prononcer avant l’élection du BN : proposition écartée par la direction confédérale. Bien qu’il disposât d’un large crédit dans l’organisation, Pierre Héritier refusa de l’utiliser lorsqu’au congrès de Strasbourg (novembre 1988) il fut longuement ovationné - les militants ont scandé son nom pendant plusieurs minutes - car il pensait que la CFDT pouvait exploser et considérait qu’il ne fallait pas ajouter une cause supplémentaire aux divisions. Par ailleurs il apporta son soutien et ses vœux de succès à Jean Kaspar dans toutes les interviews données lors de ce congrès, tout en redoutant que son règne ne soit éphémère.

Après avoir quitté la CFDT Pierre Héritier s’investit dans le laboratoire social LASAIRE qu’il créa en 1989 avec Henri Moulard, PDG de la Lyonnaise de Banque, pour être un lieu de réflexion pluraliste, un « think tank », réunissant des dirigeants d’entreprise, des responsables syndicaux et des experts. Il approfondit particulièrement les questions qu’il avait lancées à la CFDT : nouveau type de développement, services de proximité, rôle des syndicats dans le développement économique local et les territoires, etc. Il investit également le champ de l’Europe sociale estimant que l’action syndicale devait se développer dans un espace économique pertinent. Il entretint des contacts étroits avec la Confédération Européenne des Syndicats et noua un important réseau avec les principales organisations syndicales. Bruno Trentin, figure légendaire du syndicalisme italien et européen, fut associé de près à la démarche de LASAIRE et participa à l’intellectuel collectif qui préparait les biennales Europe Travail Emploi, lancées en 1990 et devenues au fil du temps un lieu de référence pour le débat social européen. La Commission européenne fit appel à LASAIRE pour organiser des séminaires entre acteurs syndicaux et patronaux européens.

À travers LASAIRE, le fil conducteur de la démarche de Pierre Héritier fut de faire reconnaître le rôle et la légitimité des acteurs sociaux, à égalité avec les acteurs politiques, sur tous les dossiers de la vie économique et du travail. En 1990, il devint également président de la fondation AILES (Autogestion Initiative Locale Économie Sociale) et vers la même époque fonda le FSE (Forum Syndical européen) dans le but d’encourager le dialogue intersyndical. Il n’a cessé de poursuivre une réflexion sur l’avenir du syndicalisme, son rôle et sa place dans l’équilibre des pouvoirs, l’importance de la démocratie sociale comme composante essentielle de la démocratie. Il a notamment produit des propositions sur la représentativité des organisations syndicales, signé avec d’autres anciens responsables l’appel « Questions à la CFDT » publié par Le Monde en 2004, participé au numéro de la revue Mouvements « Réinventer le syndicalisme » en 2006 et au Cahier FSE « la CFDT une aventure humaine » en 2007.

Il est régulièrement sollicité dans des séminaires et donne des cours aux universités de Paris VIII et Paris XIII ainsi qu’à l’École des Mines de Saint-Étienne sur la négociation collective et la connaissance du mouvement syndical français et européen. Convaincu de la nécessité de rechercher l’unité syndicale, il œuvre au rapprochement des organisations.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75570, notice HÉRITIER Pierre [HÉRITIER-PINGEON Pierre, Claude, François] par Jean-Paul Martin, version mise en ligne le 30 décembre 2009, dernière modification le 16 août 2010.

Par Jean-Paul Martin

ŒUVRE : 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois , en collaboration avec R. Bonnevialle, J. Ion, Ch. Saint-Sermin, Saint-Étienne, Le Champ du Possible, 1979. — Nouvelle croissance et emploi, Syros, 1988. — Les enjeux de l’Europe sociale, La Découverte, 1991. — Un pacte social pour l’Europe, Éditions de l’Atelier, 1996. — Gouverner sans le peuple, Éditions de l’Atelier, 2001. — Nombreux articles sur le syndicalisme.

SOURCES : Jean-Paul Bénetière, L’Union départementale de la CFDT de la Loire : une organisation dans une confédération. De « l’ évolution » au « recentrage » (1961-1984),Master 2 Recherche Histoire,Université Jean Monnet. Saint-Étienne, 2009. - Michel Branciard, Histoire de la CFDT-Soixante dix ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. - Pierre Héritier, « Quel syndicalisme pour demain », CFDT- Aujourd’hui, N° 78, 1986 ; « Crise… mutation et stratégie syndicale », CFDT- Aujourd’hui n° 89, 1988 ; « Entre le pouvoir et la base, est-ce le vide ? », La Nouvelle Revue Socialiste, 1989. — Archives diverses (comptes rendus de congrès, de BN ; articles de presse etc). — Entretiens avec l’intéressé (2008-2009). — Renseignements communiqués par Anne-Marie Grozelier (2009). — État civil.

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