Né le 31 juillet 1921 à Saint-Priest-en-Jarez (Loire), mort le 22 mars 2009 à Argenteuil (Val d’Oise) ; ouvrier tourneur sur métaux ; secrétaire permanent du syndicat CFTC de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne (1946-1952), membre du bureau de l’UD-CFTC de la Loire (1947-1954), secrétaire général de la fédération Air-Guerre (1954-1957), secrétaire général (1957-1962), puis président (1962-1964) de la Fédération de la Défense nationale, membre du conseil confédéral (1959-1967) et du bureau confédéral (1961-1967) de la CFTC, puis de la CFDT, secrétaire général de l’Union confédérale des retraités CFDT (1981-1991) ; membre du conseil de direction d’Économie et Humanisme (1947-1954), du comité directeur de Reconstruction à partir de 1953, du comité directeur du Club Jean-Moulin (1961-1966) ; membre du conseil d’administration du Mouvement français pour le planning familial ; membre du Conseil économique et social (1969-1974) ; administrateur de la Caisse nationale d’assurance vieillesse des travailleurs salariés.

Aîné d’une famille ouvrière stéphanoise de deux enfants, Marcel Gonin était le fils de François Gonin, tourneur sur métaux au sein de la prestigieuse Manufacture nationale d’Armes de Saint-Étienne (MAS), lui-même fils de maçon, et de Marie Damien, issue d’un milieu paysan très croyant. Les Gonin jouissaient d’un statut relativement privilégié grâce à la situation professionnelle du père, mais n’échappaient pas aux questions qui traversaient l’ensemble du monde ouvrier. Le clivage politico-religieux s’inscrivait ainsi au sein d’une famille où François Gonin, secrétaire adjoint du syndicat CGT de la MAS et adhérent SFIO, affirmait haut et fort ses opinions anticléricales tandis que son épouse était une catholique fervente. Un compromis fut trouvé pour le jeune Marcel qui suivit les cours de catéchisme jusqu’à sa première communion. Ce cap franchi, il abandonna toute pratique sous l’influence de son père, qui se lança dans une véritable entreprise de formation idéologique.
Après avoir passé avec succès le certificat d’études primaires, puis les examens d’entrée de l’enseignement professionnel, il intégra en octobre 1935 l’école des apprentis de la MAS. Ce cursus de quatre ans joua un rôle majeur dans sa formation intellectuelle car le niveau d’exigence était élevé dans cet établissement où l’on donnait aux élèves une vision globale de la production. Désormais apprenti dans l’usine où travaillait son père, Marcel fut sensibilisé aux préoccupations militantes de celui-ci : conception du syndicalisme dépassant la revendication salariale, en dépit de l’indifférence de la majorité des adhérents, défiance profonde à l’égard des communistes, dont l’attitude, après la réunification de la CGT, poussa François Gonin à abandonner ses responsabilités syndicales. À l’issue de sa formation, en octobre 1939, le jeune homme fut embauché à la MAS en tant que tourneur sur métaux et se syndiqua à la CGT. Cependant, ses convictions de gauche ne parvenaient pas, selon son propre témoignage, à combler le vide métaphysique provoqué par l’abandon de la foi et il ne montrait alors aucune passion particulière pour le militantisme.
Après un passage de quelques mois par les Chantiers de la jeunesse où ses supérieurs remarquèrent son ascendant sur ses camarades, Marcel Gonin fit partie des dizaines d’ouvriers de la MAS réquisitionnés et quitta la France en janvier 1943. D’abord employé au sein d’une usine d’armement berlinoise, puis transféré près de Stettin, il découvrit progressivement la réalité du régime. Des premiers contacts avec des ouvriers allemands non nazis à sa brève expérience de l’emprisonnement dans un camp de travail, il fut profondément heurté par la violence d’un système qui niait l’humanité même des individus. En Poméranie, à la différence de Berlin, les Français étaient soumis à de rudes conditions de vie et de travail. La seule organisation autorisée à intervenir auprès des travailleurs étrangers était l’Église. La bibliothèque du camp était tenue par un prêtre et les rares livres disponibles traitaient surtout de religion. C’est dans ce contexte que Marcel Gonin décida, peu avant Noël 1943, de renouer avec la foi et la pratique. Il prit alors l’habitude de la lecture assidue d’ouvrages théoriques et c’est au sein d’un groupe de chrétiens proposant des loisirs qu’il s’impliqua pour la première fois dans une activité d’organisation collective.
De retour à Saint-Étienne le 1er mai 1945, il réintégra son entreprise. Afin de concilier convictions religieuses et engagement social, il adhéra à la CFTC. Les syndicalistes chrétiens de la MAS, peu nombreux face à une CGT hégémonique et dominée par les communistes, le choisirent en avril 1946 comme secrétaire permanent du syndicat. Militant dynamique mais peu expérimenté, il décida alors de se former, lisant beaucoup, se constituant une culture solide sur l’histoire du mouvement ouvrier et dévorant journaux, revues et études sur la société de son temps, habitude qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie. Il fut particulièrement intéressé par l’analyse marxiste du capitalisme, les théories libertaires (il fut longtemps abonné à la Révolution prolétarienne),et par Emmanuel Mounier, Marc Sangnier et Jacques Maritain. Il adhéra parallèlement à la JOC pendant deux ans, mais ce bref passage le marqua moins que sa rencontre avec un aumônier du secrétariat social, l’abbé Dusserre, qui le guida dans ses lectures et le mit en contact avec la revue et l’association Économie et Humanisme, dont il rejoignit le conseil de direction dès 1947. Au lendemain de la scission Force ouvrière dans la Loire, dont son père fut l’un des acteurs principaux, il mit celui-ci en contact avec des camarades jocistes entrés à la CGT (Tony Peyre*), facilitant ainsi leur accession à la tête de la nouvelle Union départementale CGT-FO, dont la création fut matériellement aidée par l’UD-CFTC.
Très tôt membre du bureau d’une UD que les « minoritaires » de la CFTC menés par René Mathevet* venaient d’investir, Marcel Gonin fut en 1947 chargé de la formation départementale et régionale. Il diffusa par ce biais les thèses de la minorité, dans lesquelles il se reconnut immédiatement. Ses qualités de pédagogue en firent un intervenant recherché, au-delà de sa région. Il exerça également les fonctions de trésorier et de responsable du journal de l’UD. Remarqué par Paul Vignaux* à l’occasion d’un exposé en 1948, il fut régulièrement invité aux réunions parisiennes du groupe Reconstruction, puis associé à sa direction. Sa rigueur, ses qualités intellectuelles et tactiques lui conférèrent progressivement un statut particulier au sein de la minorité. Sans exercer de responsabilité départementale ou fédérale de premier plan, mais représentant la Loire au comité national confédéral, il participa dès 1948 à la plupart des passes d’armes importantes avec la majorité de la CFTC et travailla à la structuration de la minorité. Il fut, à partir de 1949, par ses rapports et articles, l’un principaux artisans de la réflexion doctrinale sur la planification et le socialisme démocratiques, qu’il concevait comme l’alternative indispensable au modèle léniniste.
En tant que secrétaire du syndicat de la MAS, il fut impliqué dans la vie de la fédération Air-Guerre, dont il rejoignit le conseil en 1948, jusqu’à ce qu’il renonçât volontairement à son statut de permanent pour, au bout de cinq ans, retrouver son emploi de tourneur. Ses positions socialistes rencontraient un accueil mitigé dans sa fédération, mais ses qualités étaient reconnues. À la suite d’une crise interne, ce chef de file minoritaire, qui n’avait plus à ce moment de responsabilités fédérales, devint en septembre 1954 secrétaire général d’une organisation largement acquise aux orientations majoritaires. Il quitta alors Saint-Étienne pour la région parisienne, suivi un an plus tard par Jeanne Muguet, son épouse depuis 1947, qu’il avait connue à la CFTC, et leurs trois petites filles ; la famille s’installa à Argenteuil (Seine-et-Oise, Val-d’Oise), Jeanne s’investissant dans la vie du quartier et les associations de parents d’élève. À côté de la défense des établissements et de l’action revendicative, Marcel Gonin travailla à la fusion progressive de son organisation avec celle de la Marine. Une étape importante fut franchie en 1962, où il fut élu secrétaire général de la nouvelle Fédération « Air-Guerre-Marine » regroupant l’ensemble des personnels civils de la Défense nationale. Ces années furent difficiles et il se heurta à de fortes oppositions internes, tant sur la question algérienne que sur les orientations politiques et idéologiques. Malgré une évolution sensible, la section Air-Guerre de la nouvelle fédération perdit près de 40 % de ses membres lors de la scission CFTC-CFDT de 1964.
Marcel Gonin poursuivit parallèlement ses activités à Reconstruction, travaillant fréquemment avec les hommes de la nouvelle gauche (dont Michel Rocard), participant à la revue Perspectives socialistes, la nébuleuse mendésiste. Ils’imposait par ses compétences comme un interlocuteur légitime pour les politiques, les intellectuels et les experts. Pas plus que celui de René Mathevet ou d’Albert Détraz, son profil radical ne lui permettait de postuler aux fonctions de secrétaire général de la confédération, au lendemain de l’accord de 1957 entre majoritaires et minoritaires. En 1959, désigné par son organisation (et non élu par le congrès), il fit son entrée au conseil confédéral. Malgré les réticences de certains minoritaires, il appuya fermement la candidature d’Eugène Descamps au secrétariat général, l‘estimant seul capable, par son image incontestablement « catholique » et consensuelle, de conduire la déconfessionnalisation de la CFTC sans fracture majeure. Élu en 1961, ce dernier imposa le Stéphanois au bureau confédéral et au bureau journalier en tant que président de la commission confédérale de formation. Il le chargea également de missions politiques plus délicates, comme la représentation officieuse de la CFTC au sein du Club Jean-Moulin, la préparation du grand colloque sur la planification démocratique de 1962, ou les relations avec le PSU, dont Marcel Gonin fut un temps adhérent. Ses multiples activités à la confédération ne lui permettant plus de s’occuper suffisamment de la Défense nationale, il renonça au secrétariat général et devint, pour peu de temps, président fédéral. En 1964, il accepta un emploi de secrétaire confédéral au secteur économique, où René Bonéty* le chargea d’assurer le suivi des commissions du Plan et des CODER, tout en continuant à s’occuper de la formation. Cette double casquette, politique et technique, créa pour lui une situation bancale où les responsabilités n’étaient pas clarifiées, et alimenta sa vision critique du fonctionnement de la direction confédérale.
Il donna cependant une priorité absolue à la déconfessionnalisation de la CFTC. Membre de la commission qui préparait les nouveaux statuts, il chercha à éviter tout débat philosophique potentiellement dangereux et proposa de fonder les nouveaux textes sur la notion de « dignité de la personne humaine ». Pour éviter une scission trop grave, il défendit des positions de compromis et fut à l’origine de l’introduction de la mention de l’« humanisme chrétien » dans le préambule des statuts de la CFDT. Au lendemain du congrès, il poursuivit ses activités officielles (formation, secteur économique) et ses missions officieuses, dont la préparation, aux côtés de Serge Mallet* et André Salomon*, de la Rencontre socialiste de Grenoble (1966). Il assura le secrétariat d’un « groupe de travail idéologique » où il défendit, aux côtés d’Edmond Maire*, contre Jacques Julliard* et Albert Détraz, l’idée d’une nécessaire « stratégie commune » entre syndicat et partis de la gauche non communiste. Mais l’étape de la déconfessionnalisation franchie, il exprima de plus en plus durement ses désaccords avec Eugène Descamps, que ce soit sur l’unité d’action avec la CGT ou l’exercice jugé solitaire du pouvoir par le secrétaire général, et rompit publiquement avec celui-ci à l’automne 1967, où il abandonna ses responsabilités au conseil et au bureau confédéral. Dès lors, il s’attacha à favoriser l’ascension du jeune chimiste Edmond Maire, qu’il avait contribué à former à Reconstruction, et auquel le liait une forte complicité intellectuelle et politique.
De Mai 68, où il fut chargé de l’intendance et des liaisons avec la province, il retint surtout la dimension de critique radicale de la société et la nécessité d’une transformation profonde des mentalités et des relations entre individus. Il élabora, aux côtés d’André Jeanson, le rapport « Perspectives et stratégie », qui engagea en 1970 la CFDT dans la voie du socialisme autogestionnaire. Un autre combat, décisif pour lui, fut celui des femmes. Sensibilisé depuis le milieu des années 1960 aux problématiques féministes, il fut dès ce moment le soutien constant de Jeannette Laot* auprès de la direction confédérale et fut l’un des artisans de l’évolution de la CFDT sur les questions de la sexualité, de la contraception et de l’avortement. Il siégea même au conseil d’administration du Planning familial. Sans mandat politique, simple secrétaire confédéral (passé du secteur économique au secteur « action sociale et cadre de vie » en 1971), il joua pourtant un rôle pivot dans la réflexion idéologique de la CFDT de l’après-Mai et fut dans cette période un conseiller écouté d’Edmond Maire. Cette position particulière, qui amena ses détracteurs à parler d’« éminence grise », lui valut des inimitiés. Malgré ses compétences et sa pratique des milieux intellectuels, il fut ainsi écarté en 1972 de la direction de la future revue théorique de la confédération, CFDT Aujourd’hui. En 1974, il prit ses distances à l’égard du secrétaire général, considérant que la mue culturelle de la CFDT était insuffisante et que l’opération d’« état-major » des Assises du socialisme, où les dirigeants confédéraux appelaient à rejoindre le PS, était incompatible avec une démarche autogestionnaire. Il poursuivit cependant ses activités au sein de son secteur, s’attachant aux questions de la famille, des travailleuses et des retraites. En 1981, il quitta la confédération pour prendre la tête de l’Union confédérale des retraités CFDT, charge qu’il assuma pendant dix ans.
Jusqu’à la fin, Marcel Gonin continua à s’intéresser de très près à la vie de la confédération, intervenant dans des débats ou des groupes de travail. Favorable au recentrage et à la prise en compte des contraintes économiques, refusant de voir dans l’opposition interne de la CFDT des années 1990 l’héritière de Reconstruction, il regrettait cependant l’absence d’une pensée actualisée de la transformation sociale qui donnerait du sens aux positions de la centrale, dans la continuité de cette « deuxième gauche » qu’il avait cherché à bâtir. Résidant une partie de l’année à Feurs (Loire) après sa retraite syndicale, il milita à la section locale du PS et fut plusieurs années secrétaire du « Club des citoyens », groupe de réflexion qui contribua à la conquête de la mairie par la gauche. Personnalité complexe, « ouvrier intellectuel », formateur, homme d’idées et d’influence bien au-delà de ses fonctions officielles, Marcel Gonin, s’il n’occupa guère le devant de la scène, fut un personnage clé de l’histoire de la CFDT. Lors de ses obsèques religieuses à Argenteuil furent diffusées, selon sa volonté, quelques mesures de l’Internationale, chant d’espoir ouvrier auquel il était demeuré profondément attaché.

ŒUVRE : (en collaboration avec Michel Branciard), Le Mouvement ouvrier 1815-1976, Paris, Montholon-Services, 1977 (première version sous le titre : Histoire du mouvement ouvrier et des centrales syndicales en France, suppl. à Formation, CFDT, 1966. — Nombreux articles, conférences et rapports de congrès.

SOURCES : Arch. conf. CFDT : dossier personnel. — Arch. personnelles M. Gonin et notice biographique Louisette Battais (voir l’inventaire en ligne). — Arch. du secrétariat confédéral. — Interview par Pierre Autexier et Louisette Battais, 4 mars 1987. — Arch. interfédérales CFDT : fédération Défense nationale. — Arch. de l’UD-CFDT de la Loire. — Entretiens avec Olivier Gonin (janvier-juin 2005). — Entretiens avec Frank Georgi (juin-décembre 1987). — Olivier Gonin, Marcel Gonin, un ouvrier intellectuel (1921-1954), mémoire de Master d’histoire, Paris 1, 2006. — Pierre Héritier et al., 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois, Le Champ du possible, 1979. — Denis Pelletier, Économie et Humanisme, de l’utopie communautaire au combat pour le Tiers monde 1941-1960, 1996. — Michel Branciard, L’espoir souvent, les Hommes toujours. 60 ans de l’histoire de la CFTC-CFDT au ministère de la Défense 1923-1983, ARES-BRAEC CFDT, 1993. — Gérard Adam, La CFTC 1940-1958. Histoire politique et idéologique, Armand Colin, 1964. — Paul Vignaux, De la CFTC à la CFDT. Syndicalisme et socialisme : « Reconstruction » 1946-1972, Éd. ouvrières, 1980. — Hervé Hamon, Patrick Rotman, La Deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Guy Groux, René Mouriaux, La CFDT, Économica, 1989. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Frank Georgi, L’Invention de la CFDT 1957-1970, L’Atelier/CNRS, 1995. — Claire Andrieu, Pour l’amour de la République. Le Club Jean Moulin 1958-1970, Fayard, 2002. — Jeannette Laot, Stratégie pour les femmes, Stock, 1977. — Nicolas Defaud, La CFDT (1968-1995). De l’autogestion au syndicalisme de proposition, Presses de Sciences Po, 2009.

Frank Georgi, Olivier Gonin

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