GUILBERT Louis, Joseph

Par Alain Dalançon, Pierre Petremann

Né le 23 avril 1912 à Dohen (Pas-de-Calais), mort le 31 mai 1977 à Deauville (Calvados) ; professeur de lycée puis d’université ; militant syndicaliste de la FEN, du SNES, secrétaire de la section académique de Paris (1945-1947), membre du bureau national (1946-1961), tête de liste du courant B ; militant du SNESup à Rouen ; militant communiste.

Louis Guilbert au congrès du SNES de 1952
Louis Guilbert au congrès du SNES de 1952
Collection IRHSES

Le père de Louis Guilbert, cultivateur, mourut un mois avant sa naissance. Sa mère, veuve, était cultivatrice. Il se maria le 25 septembre 1937 à Paris (Ve arr.) avec Madeleine Gazut, fille d’instituteurs de l’Allier, qui devint sociologue (voir Madeleine Guilbert). Il eut deux enfants de sa deuxième femme, Eugénie Valmorin, artiste : Philippe, né en 1960 et Brigitte, née en 1965.

Guilbert commença à militer au temps du Front populaire à la section des professeurs de la Fédération unitaire de la CGTU. Admis à l’agrégation de grammaire en 1937, Guilbert enseigna en tant que professeur agrégé des lettres au lycée de garçons de Toulon en 1937-1938 puis à celui de Marseille. Il rejoignit le lycée Marcellin Berthelot de Saint-Maur-des-Fossés durant la guerre. À la Libération, il fut muté au lycée Buffon de Paris où il demeura jusqu’en 1961.

Mobilisé dans l’aviation en 1939, Guilbert revint à la vie civile après la débâcle, commença à militer dans la Résistance à Marseille puis dans le Front national universitaire à Paris sous le nom de code « Dumont ». Il était membre du comité directeur du FNU pour le second degré en 1945. Il avait adhéré au Parti communiste français. A la Libération, il fut détaché jusqu’en février 1948 pour participer aux activités du Conseil supérieur d’enquête. Il habitait alors 8 rue Paulin Enfant dans le XIIIe arrondissement de Paris.

Guilbert fut un des principaux militants communistes du Syndicat national de l’enseignement secondaire et de la Fédération de l’Education nationale de 1944 à 1961. Il fut élu à l’unanimité en 1945 secrétaire de la section académique (S2) du SNES de Paris, qui correspondait alors à la grande académie de Paris s’étendant sur 8 départements, tandis que son camarade Marcel Bonin était élu secrétaire du Syndicat de l’enseignement de la Région parisienne (section de la Fédération générale de l’enseignement puis de la FEN). Ce tandem de militants communistes joua un rôle très important dans le syndicalisme du second degré, travaillant en liaison avec l’instituteur Paul Delanoue. En mars 1946, il participa avec ce dernier à une réunion du bureau politique consacrée aux luttes des fonctionnaires. Le secrétariat du PCF, avant les congrès nationaux des syndicats nationaux, consultait les principaux dirigeants communistes à propos des actions revendicatives et Guilbert y était le porte parole des syndicats de l’enseignement secondaire.

En 1946, Guilbert devint membre de la commission exécutive et du bureau national du SNES, secrétaire corporatif adjoint, secrétaire de la catégorie des agrégés, membre de la commission de la presse, secrétaire adjoint puis secrétaire aux Affaires internationales l’année suivante. Il exerça des fonctions identiques à l’Union des syndicats du second degré et fut un des rédacteurs des statuts de cette union, mise sur pied dans la perspective de l’unification de tous les syndicats du second degré de la FEN.

En 1946, Guilbert défendit le Statut de la Fonction publique, prit une part importante à l’étude de son adaptation au statut de l’enseignement et fit adopter son rapport au congrès du SNES de 1947. En novembre 1947, il développa dans L’Université syndicaliste une vigoureuse argumentation en faveur du Plan Langevin-Wallon. Quelque temps plus tard, il engagea le S2 de Paris dans le soutien à la grève des instituteurs de la Région parisienne et appela à la grève comme le SERP l’avait fait, alors qu’une majorité de syndiqués, consultés au même moment par référendum, ne souhaitait pas entrer en grève immédiatement. Il fut alors très vivement pris à partie par ses camarades non-communistes du S2 et du bureau national. Les oppositions se liguèrent contre lui et il fut contraint d’abandonner la direction du S2 qui revint au début de l’année 1948 à Paul Ruff*.

Dans le débat sur le choix de l’affiliation du SNES et de la FEN, après la scission de la CGT, Guilbert milita pour le maintien à la CGT en signant notamment dans L’Université Syndicaliste un appel, « Restons unis avec les travailleurs au sein de la CGT » mais il se rallia à l’autonomie et la double affiliation.

L’application de la règle de l’homogénéité des exécutifs le privait désormais de toute responsabilité. Tout en demeurant membre du bureau national du SNES et de la commission administrative nationale de la FEN de 1948 à 1959, élu suppléant en 1961. Il fut membre des commissions corporatives, internationales pendant toute la période, laïque (1948), pédagogique (1948-1950), éducation sociale à partir de 1953. Il fut dans ces instances un des principaux porte-parole de la minorité du courant « unitaire » et, de 1948 à 1953, un des principaux animateurs de la FEN-CGT, travaillant de concert avec la secrétaire générale Jacqueline Marchand.

Autant par idéologie que par réalisme, Guilbert fut un des principaux militants communistes à fustiger le système des tendances et des exécutifs homogènes, au nom de l’efficacité du syndicat. Il se montra un ardent défenseur de l’unité de la profession et du syndicat et appela à de nombreuses reprises ses camarades à militer dans les syndicats autonomes.

Très compétent dans tous les domaines syndicaux, clair et précis dans ses articles, orateur et débatteur, il était partisan des débats ouverts. Il déposait des contributions plutôt que des motions dans les congrès fédéraux ; il recherchait le travail commun avec la direction « autonome » du SNES, notamment quand elle était en opposition avec celle du SNI et de la FEN, comme ce fut le cas en 1951-1952 au moment du Comité d’Action Universitaire.

A partir de 1952, il était membre de la Société des agrégés qui travaillait de concert avec la direction du SNES ; il cherchait à promouvoir aux responsabilités des adhérents de la FEN-CGT non-communistes (comme Georges Delboy, André Drubay et dès 1951, il ouvrit la liste des ex-cégétistes (liste B) aux élections à la CA nationale de la FEN à des non-cégétistes (Duthu, Pierre Paraire, puis Gilbert Tessier*, plus tard Jean Petite*).

En 1953, Guilbert se brouilla avec Jacqueline Marchand sur la question de la continuation de la FEN-CGT, estimant qu’il valait mieux mettre un terme à la double affiliation individuelle et militer exclusivement dans le syndicat autonome, comme le bureau politique du PCF le demanda aux instituteurs communistes en janvier 1954. En 1955, tirant les conséquences de la fin de la double affiliation, il alla jusqu’au bout de sa démarche en demandant avec Marcel Bonin à être admis sur la liste autonome aux élections à la CA nationale du SNES. Le refus des autonomes et l’incompréhension d’un certain nombre d’unitaires limitèrent dès lors son poids et il dut partager la conduite de la liste B en 1955 et en 1958 avec [Camille Canonge_>18574] et Gilbert Tessier* et ne fut plus tête de liste en 1960. Cette situation ne tenait par ailleurs pas qu’aux positions de Guilbert mais aussi à l’évolution du courant B où se manifestaient de plus en plus les tiraillements entre communistes, où les non-communistes étaient de plus en plus nombreux, et à l’éloignement des perspectives de réunification syndicale.

Tout au long de son activité militante au SNES et à la FEN, Guilbert porta un grand intérêt aux affaires et organisations internationales d’enseignants. Après la scission intervenue dans ce domaine en 1948, il soutint les efforts d’Emile Hombourger pour la création et le développement du Comité d’Entente mais s’opposa à lui en 1951 pour l’adhésion du SNES à la Confédération mondiale des organisations de la profession enseignante. Il combattit constamment une conception de l’autonomie syndicale apolitique.

Dès 1946, il fit adopter par le congrès du S2 de Paris une motion protestant contre la politique suivie en Indochine, aboutissant à une « véritable guerre de conquête » ; par la suite, il ne cessa de dénoncer la guerre coloniale, s’opposant à Hombourger qui estimait en 1950 que le SNES ne pouvait choisir entre Hô Chi Minh et Bao Daï. Au congrès de 1954, il fit voter une motion demandant au gouvernement français de répondre à l’appel au cessez-le-feu du président Nehru et d’entrer en contact avec Hô Chi Minh en vue d’un armistice. Il prit aussi partie contre le traité de la Communauté européenne de défense et fit adopter par le congrès du SNES de 1955 une motion contre la renaissance du militarisme allemand et une autre contre l’emploi des armes thermonucléaires. En 1956, il prit position pour la nationalisation du canal de Suez qu’il considéra comme un acte d’émancipation des peuples du Tiers monde, face au secrétaire général du SNI, Denis Forestier, qui y voyait un acte de nationalisme de la part de Nasser. Il s’opposa à Forestier sur d’autres questions, notamment au projet de PUMSUD. Lors du congrès fédéral de novembre 1956, Guilbert fit une intervention remarquée sur la crise hongroise en la replaçant dans le contexte de la guerre froide, en se distinguant cependant de la position de Georges Fournialqui justifia l’intervention soviétique. Il combattit la guerre en Algérie ; sa motion de mars 1956 « sur le rétablissement de la paix sur la base du fait national algérien » fut la première à être soumise au vote des syndiqués du SNES et recueillit 44% des suffrages, contre 24% et 32% d’abstentions ; en 1957, la motion Guilbert-Petite condamnait la « pacification » et demandait la négociation « avec ceux qui se battent pour aboutir à l’indépendance », s’opposant ainsi à la motion des majoritaires défendue par Pierre Broué demandant cessez-le feu, élections libres et négociation des rapports franco-algériens en s’en tenant à la revendication d’une « Conférence de la Table ronde ».

A partir de 1960, tout en restant membre des CA du SNES et de la FEN, Guilbert prit peu à peu ses distances, se consacrant de plus en plus à ses recherches, puis passa dans l’enseignement supérieur. Docteur ès-lettres, spécialiste de sémantique et de lexicologie, auteur d’une thèse sur le vocabulaire en aviation, il fut attaché de recherches au CNRS, enseigna comme maître de conférences à la faculté des lettres de Rouen où il fut secrétaire de la section du Syndicat national de l’enseignement supérieur, puis comme professeur à l’université de Nanterre après 1968. Il ne perdit rien de ses convictions. Ainsi le 7 mai 1968, il présida à Rouen un meeting unitaire de soutien aux étudiants.

Dans les années 1970, Guilbert, qui habitait à Sceaux (Hauts-de-Seine), s’affirma comme un des plus éminents spécialistes de lexicologie, de terminologie scientifique et technique, fut l’auteur de nombreux articles et livres et co-dirigea l’édition du Grand Larousse de la langue française. Pour ses propres recherches et celles qu’il impulsait, il avait le souci de mettre en rapport la création lexicale et l’évolution du vocabulaire avec les inventions techniques. Il animait notamment un groupe de chercheurs sur la néologie qui se réunissait régulièrement à l’annexe universitaire de Clichy. Il militait notamment « pour que la socio-linguistique puisse mieux faire comprendre l’histoire humaine » et participait aux travaux en linguistique du Centre d’études et de recherches marxistes.

Guilbert décéda brutalement en Normandie.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75506, notice GUILBERT Louis, Joseph par Alain Dalançon, Pierre Petremann, version mise en ligne le 19 décembre 2009, dernière modification le 14 mars 2019.

Par Alain Dalançon, Pierre Petremann

Louis Guilbert au congrès du SNES de 1952
Louis Guilbert au congrès du SNES de 1952
Collection IRHSES
Photo de la manifestation du SERP du 27 juin 1946 à Paris avenue de l’Opéra. De g. à dr. : Breuillard (SNI),  le  suivant (?), Marcel Bonin (sec. du SERP), Louis Guilbert (Sec. la section académique du SNES) (le chauve à lunettes avec le costume gris) , André Grange (SNES), Adrien Lavergne (sec. gal de la FEN)
Photo de la manifestation du SERP du 27 juin 1946 à Paris avenue de l’Opéra. De g. à dr. : Breuillard (SNI), le suivant (?), Marcel Bonin (sec. du SERP), Louis Guilbert (Sec. la section académique du SNES) (le chauve à lunettes avec le costume gris) , André Grange (SNES), Adrien Lavergne (sec. gal de la FEN)
Collection IRHSES

ŒUVRE : La formation du vocabulaire de l’aviation, Larousse, 1965. — Le vocabulaire de l’astronautique. Enquête linguistique à travers la presse d’information à l’occasion de cinq exploits de cosmonautes, Presses universitaires de Rouen, 1967. — « Le lexique », Langue française, mai 1969, numéro dirigé par Louis Guilbert. — La néologie lexicale, Larousse, 1975. — La Créativité lexicale, Larousse, 1975. — Grand Larousse de la langue française (sd. Louis Guilbert, René Lagane, Georges Niobey) 1971-1978.

SOURCES : Arch. Nat., F/17 17820, 28421 (dossier Bonnin). — Arch. IRHSES (fonds Guilbert, Bonin, J. Marchand). — Témoignage d’André Drubay. — Article nécrologique par E. Camy-Peyret, L’Université syndicaliste du 22 juin 1977. — Biographie de Madeleine Guilbert par Marie-Madeleine Zylberberg-Hocquart, Clio, n°27, 2007. — Alain Dalançon, Histoire du SNES, t. 1, Plus d’un siècle de mûrissement, des années 1840 à 1966/67, IRHSES, 2003. — Laurent Frajerman, L’interaction entre la Fédération de l’éducation nationale et sa principale minorité, le courant « unitaire », 1944-1959, thèse de doctorat, Paris I, 2003. — Notes de Jean Dubois, de Jacques Girault, de Christiane et Jean-Baptiste Marcellesi. — État civil en ligne cote 3 E 271/17, vue 56.

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