HARDIE Keir [HARDIE James Keir]

Né le 15 août 1856 à Legbrannock, Lanarkshire, Écosse ; mort le 26 septembre 1915 à Glasgow ; leader travailliste.

Fils illégitime d’une fille de ferme, Mary Keir (qui épousa plus tard le charpentier naval David Hardie, militant syndicaliste), James connaît une enfance difficile et il doit commencer à gagner sa vie dès l’âge de huit ans. Quand il atteint l’âge légal (dix ans), il descend au fond de la mine comme jambot. Tout en travaillant à la mine, il suit des cours du soir, participe aux activités de la ligue antialcoolique (où il rencontre Lillie Wilson, une fille de mineur, qui deviendra sa femme) et appartient à l’Union évangélique. Comme bien des leaders syndicalistes britanniques, Hardie fait son apprentissage d’orateur comme prédicateur laïque. À la fin des années 1870, il commence à militer parmi les mineurs et se fait repérer comme « agitateur », ce qui lui vaut d’être inscrit sur les listes noires du patronat local, de même que ses deux frères : les trois jeunes gens ne peuvent plus alors trouve le moindre travail. En 1878 Hardie ouvre une petite boutique de tabac et journaux et lui-même se lance dans le journalisme comme correspondant local de l’hebdomadaire Glasgow Weekly Mail. Cependant, il poursuit son action auprès des mineurs et l’année suivante il est élu à la fois secrétaire correspondant des mineurs de Hamilton et agent des mineurs du Lanarkshire. À cette époque les mineurs écossais étaient encore peu organisés. En 1880 une grève éclate dans les houillères pour protester contre les réductions de salaire : c’est un échec, mais le terrain a été préparé pour la constitution d’un syndicat à l’échelle régionale. Au début de 1881, les mineurs de l’Ayrshire proposent à Hardie de devenir leur secrétaire et agent ; il accepte et vient s’installer à Cumnock avec sa famille. Ces responsabilités syndicales étant bénévoles, Hardie fait vivre les siens avec sa plume. En 1882, il devient rédacteur en chef adjoint d’un journal local, le Cumnock News, et pendant longtemps le journalisme sera son principal gagne-pain.

Hardie réussit à mettre sur pied une organisation stable pour tout le comté et en octobre 1886 naît la Fédération des mineurs écossais (Scottish Miners’ Federation) dont il est le premier secrétaire. Pendant les sept années qui vont suivre, Hardie représente les mineurs écossais à tous les congrès nationaux et internationaux. À cette époque, il est encore libéral mais sa hauteur de vue dans l’analyse politique tranche avec celle de la plupart de ses contemporains. Très influencé par Henry George, il soutient le mouvement des petits fermiers écossais (crofters) contre les grands propriétaires terriens. Il commence à s’éloigner du parti libéral (qui pourtant recueillait le soutien des ouvriers les plus actifs) et au congrès annuel de la SMF en 1887 il soutient l’idée d’un parti ouvrier indépendant. C’est toutefois en 1888 qu’intervient la rupture de Keir Hardie avec le libéralisme et sa conversion définitive au socialisme : cette année-là, en effet, il se présente comme candidat ouvrier indépendant à l’élection partielle du Mid-Lanark. Le bilan est maigre (617 voix sur un peu plus de sept mille votants), mais le parti ouvrier écossais (Scottish Labour Party) naît quelques semaines plus tard avec R.B. Cunninghame Graham pour président et Hardie pour secrétaire.

Conscient du rôle de la presse, Hardie crée en 1887 le mensuel Miner qui prend le titre de Labour Leader en 1889, et devient hebdomadaire cinq ans plus tard. Rapidement le Labour Leader acquiert une audience nationale, ce qui permet à Hardie de faire connaître sa conception d’une représentation ouvrière indépendante aux Communes. En 1887, il avait assisté pour la première fois au congrès du TUC où il était entré immédiatement en conflit avec Henry Broadhurst*, le secrétaire du syndicat des maçons (Stonemasons’ Union), partisan notoire du parti libéral. À cette occasion Hardie ne réussit pas non plus à faire passer la motion sur la journée de huit heures, car les plus anciens parmi les délégués préfèrent laisser à chaque syndicat la liberté de négociation plutôt que de recourir à l’intervention de l’État. C’est seulement après la grande grève des dockers de Londres en 1889 que la revendication de la journée de huit heures ralliera la majorité des syndicalistes.

Le socialisme de Keir Hardie vers 1888-1890 se situe dans la ligne éthique et non marxiste du mouvement ouvrier britannique. Bien que marqué par Henry George, Keir Hardie a fréquenté la Fédération social-démocratique (Social Democratic Federation, S.D.F.) de Hyndman* et rencontré à Londres Eleanor Marx* et Engels. Mais le dogmatisme de la SDF et son hostilité au trade-unions le choquent. Pour lui un parti ouvrier doit être indépendant, ouvert, accueillant. Car en fait son socialisme est fondé sur des bases chrétiennes. À ses yeux la conscience de classe est nécessaire à l’action ouvrière mais elle doit être non doctrinale et pragmatique. Sentimental à l’occasion, l’état d’esprit de Hardie correspond profondément aux aspirations ouvrières en cette période où s’amorce la rupture avec le parti libéral.

Après 1889 l’apparition du nouvel unionisme facilite l’action politique des socialistes. Keir Hardie est élu en 1892 député de West Ham, circonscription ouvrière de l’East End de Londres. Aux Communes, il se présente comme l’« élu des sans-travail » et il veille à défendre sans trêve les intérêts de la classe ouvrière. Il perd son siège en 1895 mais reviendra au Parlement en 1900. L’événement important des années 1890 c’est la création au Congrès de Bradford en janvier 1893 du Parti indépendant du travail (Independent Labour Party, ILP) dont Hardie est élu président. Pendant sept ans, il va conduire le nouveau parti selon sa conception propre du socialisme.

Dès sa naissance l’ILP s’avère plus efficace que le SDF pour promouvoir l’idéal socialiste (c’est pourquoi Keir Hardie combat les diverses tentatives de fusion entre l’ILP et le SDF). Pour lui il ne peut exister de parti de masse sans le soutien des trade-unions ; or dans la mesure où le mouvement syndical était traditionnellement allié au Parti libéral, il convenait d’agir avec le plus grand tact et par la persuasion pour entraîner les trade-unions à changer de ligne politique — opération dont, aux yeux de Hardie, les marxistes étaient totalement incapables. Une telle stratégie a eu les conséquences les plus profondes et les plus durables sur le développement du mouvement ouvrier britannique au XXe siècle.

Effectivement, en février 1900, un congrès réuni à Londres et groupant des trade-unionistes et des représentants de divers mouvements socialistes, décide de créer un Comité pour la représentation du travail (Labour Represention Committee). C’est le point de départ du parti travailliste et la récompense des efforts de Keir Hardie : le mouvement syndical, acceptant enfin d’abandonner le parti libéral, envisage de soutenir des candidatures ouvrières indépendantes. Cependant le LRC ne se déclare point socialiste (pas plus que le Labour Party constitué en 1906), et il faudra tout le pouvoir de persuasion de Keir Hardie et toute son habileté pour consolider l’alliance des syndicalistes et des socialistes, qui deviendra la caractéristique du travaillisme britannique. Dans l’immédiat, en 1903, Keir Hardie accepte un compromis, en concluant, de concert avec Ramsay MacDonald*, un pacte électoral secret avec les libéraux : par ce pacte les deux parties prévoyaient un partage des sièges aux futures élections législatives, le parti libéral s’engageant, quant à lui, à ne pas présenter de candidats dans certaines circonscriptions qui seraient réservées au LRC. De fait, lors des élections de 1906, ce compromis permet à vingt-neuf des cinquante candidats LRC d’entrer au Parlement, dont sept dirigeants de l’ILP, au premier rang desquels Keir Hardie et MacDonald. C’est Keir Hardie qui préside le groupe parlementaire du Labour, constitué au lendemain des élections de 1906 ; il est contraint de démissionner l’année suivante pour raison de santé. Il fait alors, avec d’autres socialistes britanniques, un voyage d’étude en Inde où il rencontre des socialistes indiens ; à cette occasion, il prend vivement position contre l’impérialisme britannique dans le sous-continent. Déjà pendant la guerre des Boers (1899-1902), Keir Hardie s’était affirmé anticolonialiste et pacifiste, ce qui lui avait valu de devenir l’un des hommes les plus détestés du royaume, tant le conflit avait soulevé une vague de chauvinisme. Cela n’avait pourtant pas empêché Keir Hardie d’être élu par les mineurs de Merthyr Tydfil aux élections de 1900, siège qu’il conserve jusqu’à sa mort.

En 1914, le ralliement des socialistes européens à la guerre constitue pour Keir Hardie une immense déception. Lui-même s’était toujours opposé aux armements et s’était constamment rangé aux côtés de la majorité pacifiste de la IIe Internationale dans les congrès nationaux et internationaux auxquels il avait participé. Profondément atteint par l’échec de ses expérances, il meurt en 1915, sans avoir vu se dessiner la renaissance du pacifisme.

Keir Hardie est la grande figure du socialisme britannique d’avant-guerre. Brillant orateur et écrivain convaincant, il a déployé durant toute sa vie un talent passionné pour dénoncer la misère et l’exploitation des travailleurs. Il a aussi été un ardent partisan de l’émancipation politique des femmes. Son socialisme ne s’appuyait sur aucune théorie précise mais sur une conviction innée de l’injustice de la propriété privée des moyens de production et de ses conséquences. Comme l’écrasante majorité de ses contemporains socialistes, Keir Hardie prêchait une révolution non violente et refusait de recourir à la force pour renverser la bourgeoisie. Mais son opposition à toute construction doctrinale l’a conduit en diverses occasions à des flottements tactiques ou à des prises de position sentimentales. Archétype des espoirs et des aspirations des ouvriers britanniques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, Keir Hardie a orienté pour long- > temps le mouvement travailliste qui aujourd’hui encore reste son héritier.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75486, notice HARDIE Keir [HARDIE James Keir], version mise en ligne le 15 décembre 2009, dernière modification le 15 décembre 2009.

ŒUVRE : Front Serfdom to Socialism (De l’esclavage au socialisme), Londres, 1907. — India, Londres, 1909. — Brochures et multiples articles de journaux.

BIBLIOGRAPHIE : W. Stewart, J. Keir Hardie, Londres, 1921. — D. Lowe, From Pit to Parliament, Londres, 1923. — J. Maxton, Keir Hardie, Labour Pioneer, Londres, 1939. — E. Hughes, Keir Hardie, Londres, 1956. — K.O. Morgan, Keir Hardie, Oxford, 1967. — Radicals, Reformers and Socialists, M. Katanka éd., Londres, 1973. — I. McLean, Keir Hardie, Londres, 1975. — K.O. Morgan, Keir Hardie : radical and socialist, Londres, 1975. — F. Reid, Keir Hardie : the making of a Socialist, Londres, 1978. — J. Droz (éd.), Histoire générale du socialisme, t. 2, de 1875 à 1918. — Dictionary of National Biography, 1912-1921.

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