Comme toute grande force historique, le mouvement ouvrier s’est toujours cherché des racines et des ancêtres dans le lointain passé national, et l’exemple des luttes menées jadis par les classes populaires a été bien souvent invoqué par les combattants ultérieurs, qui y ont puisé inspiration et énergie. C’est ainsi que certains n’hésitent pas à remonter au Moyen Age, à Wat Tyler et à la révolte des Travailleurs de 1381, pour discerner les premières ébauches de la démocratie et du socialisme sur le sol britannique. D’autres préfèrent découvrir dans la révolution anglaise du XVIIe siècle les véritables germes de la contestation radicale de l’ordre social, l’aspiration à un monde égalitaire, libéré des maîtres et des oppresseurs, conformément aux revendications des levellers et des diggers, ces « niveleurs » et ces « bêcheux » aux espérances messianiques. Néanmoins, sans méconnaître la richesse de cet héritage historique, sans nier que les principes de base du mouvement ouvrier — libération, fraternité, justice et concorde universelle — aient trouvé un énoncé bien avant la révolution industrielle, c’est seulement avec l’avènement de l’industrie moderne que l’on peut parler pour de bon de labour movement.
Façonné par une expérience aujourd’hui vieille de deux siècles, le mouvement ouvrier britannique — qui est le plus ancien de tous les mouvements ouvriers du monde — constitue une réalité tout à fait originale, reflétant dans sa composition et sa démarche les données économiques, sociales, politiques, religieuses, culturelles, propres à la Grande-Bretagne, données qui ont orienté tout son développement. Ainsi s’expliquent ses caractères spécifiques, par lesquels il se différencie profondément de ses voisins du continent et que l’on peut schématiser comme suit :
— une conscience et une solidarité de classe très fortement enracinées, qui s’expriment avant tout par l’appartenance syndicale, avec une fidélité remarquable à l’organisation trade-unioniste et à sa discipline et avec une grande ténacité dans les luttes.
— un choix délibéré de la voie démocratique et une préférence constante pour l’action parlementaire — des jacobins aux chartistes et des chartistes aux travaillistes —, le Parlement apparaissant comme l’instrument par excellence du pouvoir d’État. De là une prédominance des stratégies réformistes et corrélativement une faiblesse marquée (tout au moins depuis le milieu du XIXe siècle) de l’esprit révolutionnaire.
— une tradition d’unité syndicale combinée avec une tradition de pluralisme idéologique. Notamment il faut souligner la coexistence, à l’intérieur du labour movement, d’une tradition laïque de libre-pensée, doublée souvent d’anticléricalisme, et d’une tradition religieuse (principalement non-conformiste), dont la présence est manifeste à chaque étape et qui a été la source d’inspiration de très nombreux militants — la première étant particulièrement vigoureuse à Londres, la seconde dans les districts industriels du Nord.
— une interférence continue entre syndicalisme et politique. En particulier l’alliance conclue depuis la fin du XIXe siècle entre les trade unions et le parti travailliste domine depuis lors la vie publique de la Grande-Bretagne, et la répartition des rôles continue de se faire, quels que soient par moments les heurts et les tensions, entre l’« aile industrielle » et l’« aile politique » du labour movement.
— un attachement fondamental au principe de la négociation collective, dans la mesure où le free collective bargaining est aux yeux des trade-unionistes le meilleur garant de leur liberté d’action et par-là de leurs intérêts, de préférence aux interventions législatives qui éveillent de manière chronique des réactions anti-étatiques et anti-bureaucratiques.
— une alliance, parfois malaisée, entre le pragmatisme et l’idéalisme : si l’exigence éthique se fait constamment sentir, l’esprit réaliste vient tempérer les ambitions millénaristes au nom des intérêts immédiats pour aboutir à des compromis matériellement avantageux, à l’écart de toute idéologie. D’où une dialectique perpétuelle entre la terre et le ciel et une lutte incessante entre l’apathie des uns et l’esprit militant des autres.

I. LES TEMPS HÉROÏQUES (FIN DU XVIIIe SIÈCLE — 1848)


NAISSANCE DU MOUVEMENT OUVRIER
C’est dans les dernières années du XVIIIe siècle que débute à proprement parler en Grande-Bretagne le mouvement ouvrier, c’est-à-dire l’effort collectif du monde du travail pour « changer la vie » — que ce soit au simple niveau de la défense ouvrière ou bien avec l’ambition plus haute d’une transformation (tantôt partielle, tantôt globale) des rapports sociaux. Époque de lente et difficile gestation, le tournant du siècle allie en toutes directions archaïsme et modernité. D’un côté, se donnent libre cours des nostalgies du vieux temps de l’artisanat et de l’atelier domestique. De l’autre flamboient les foyers annonciateurs des nouvelles forces de production engendrées par la révolution industrielle. De là un ébranlement profond qui traverse l’ensemble des milieux ouvriers, depuis les anciens métiers à main jusqu’au prolétariat de la grande industrie mécanisée. Multiplication des nombres, progrès de la concentration, exode rural et urbanisation accélérée, c’est bien à la formation de la classe ouvrière que l’on assiste alors.
Mais le bouleversement des structures de l’entreprise et des relations de travail sous l’effet du capitalisme industriel s’accompagne de l’émergence d’une conscience collective — une conscience façonnée et caractérisée par une forte dose de combativité. Comme l’a écrit Edward Thompson dans son célèbre ouvrage The Making of the English Working Class, « entre 1780 et 1832 les travailleurs en grand nombre se mettent à ressentir une identité commune d’intérêts, à la fois entre eux et contre leurs maîtres, les gouvernants et les patrons ». Même si, au sein de la classe dirigeante, les divisions ne manquent pas, la cohésion se reforme d’emblée face aux revendications populaires. Aussi « la présence de la classe ouvrière constitue-t-elle en 1832 le facteur le plus marquant de la vie politique britannique ».
Cependant, bien avant même le grand essor de l’industrialisation, des associations corporatives s’étaient constituées ici et là, dans le courant du XVIIIe siècle en vue de défendre les intérêts des ouvriers. Groupant surtout des artisans, ces sociétés ouvrières, baptisées selon le cas clubs, chapelles, loges, amicales ou mutuelles, avaient développé, malgré leur cadre restreint (celui du métier et de la localité), plusieurs traits caractéristiques de ce qui deviendra par la suite le trade-unionisme. D’abord, le sens de la solidarité, de l’organisation et de la lutte. Ensuite et plus encore, des objectifs et des méthodes d’action que la pratique ouvrière ultérieure consacrera en les généralisant et en les affinant. C’est le cas notamment des ententes et des coalitions destinées à obtenir des hausses de salaires, des réductions des horaires de travail, une diminution des cadences (sous la forme des tâches à exécuter à la journée ou à la semaine), une surveillance de l’apprentissage et de l’entrée dans la profession. Ainsi s’introduisent des formes primitives de négociation collective et de contrôle ouvrier.
Malgré tout, à ce stade on en reste à des attitudes catégorielles et à des mouvements localisés. Pour que l’horizon s’élargisse, pour qu’apparaisse une conscience des enjeux globaux — pouvoir et propriété, domination de classe, exploitation et inégalité, — il faut s’élever au niveau politique et idéologique. C’est ce qui se produit vers la fin du XVIIIe siècle lorsqu’après une phase déjà agitée de radicalisme populaire au cours des années 1780, survient à partir de 1789 l’intense bouillonnement politique provoqué par la Révolution française. Revendications démocratiques, irruption de l’idéologie jacobine, volonté de substituer la loi du plus grand nombre à l’ordre imposé par l’oligarchie aristocratique et marchande, voilà qui désormais donne à l’action des classes populaires une toute autre dimension en débordant du cadre professionnel trop étroit et en posant les problèmes en termes de société. À cet éveil contribuent sur le plan des idées deux théoriciens. Au premier rang, Thomas Paine, adepte enthousiaste des principes de la Révolution américaine et de la Révolution française, dont Les Droits de l’Homme (1791) sont vite érigés en bible du radicalisme démocratique et exercent une énorme influence à travers le monde du travail. D’autre part, Godwin, premier représentant de la pensée socialiste, qui prêche dans son Enquête sur la justice politique (1793), un évangile à la fois anarchiste et optimiste fondé sur la perfectibilité indéfinie de l’homme et de la société.
Avec la London Corresponding Society (Société de correspondance de Londres), fondée en 1792 par un groupe d’artisans et de boutiquiers de la capitale, apparaît la première organisation politique indépendante du monde du travail. Société de propagande démocratique, ayant pour objectif le suffrage universel et par là l’entrée des travailleurs au Parlement, elle trouve un large écho dans le petit peuple urbain, chez qui l’élan jacobin s’allie à une volonté de « réforme radicale » de la société. Pépinière de militants ouvriers, la London Corresponding Society, elle-même relayée par une série d’organisations similaires en province, contribue à forger dans les quartiers populaires une conscience politique revendicative, égalitaire, qui tranche avec les « émotions » sans lendemain des « primitifs de la révolte ». Mais l’extension prise par cette agitation aux accents révolutionnaires fait souffler un vent de panique dans la classe dirigeante et entraîne une répression brutale à partir de 1793. Arrestations, poursuites, procès, condamnations frappent les radicaux londoniens et plus encore les radicaux écossais. Bien que le mouvement démocratique de contestation subisse durement les effets de la persécution, il réussit à tenir, forgeant ainsi une tradition mixte de résistance ouvrière et de luttes pour la conquête des droits politiques.
Dans ce contexte de peur sociale et de réaction antijacobine, un nouveau pas est franchi, lorsque le gouvernement tory de Pitt décide de proscrire jusqu’aux associations ouvrières professionnelles, en renforçant la législation en vigueur. Le but est d’empêcher désormais toute coalition et c’est à quoi visent les Combination Acts de 1799-1800. Ceux-ci édictent des pénalités sévères contre les ouvriers qui tenteraient de s’organiser et de se coaliser afin de faire pression sur leurs employeurs. En fait, il s’agit moins, comme l’ont soutenu les Webb, d’un tournant dans l’histoire du travail en Angleterre que d’une aggravation, par peur de la révolution, des interdits déjà existants. En effet, les associations ouvrières s’étaient trouvées dès leur origine en butte aux rigueurs de la loi. Que ce soit par simple application du droit coutumier (la common law) ou en vertu du Statute of Arlificers de 1563 (ce « statut des artisans » destiné à définir les relations entre maîtres et ouvriers et qui réglementait dans le plus menu détail les relations industrielles), les ententes étaient prohibées et pourchassées comme autant de « pratiques restrictives » (restraint of trade). Ainsi la législation traditionnelle suffisait déjà largement pour faire condamner les auteurs de coalitions. Maintenant, avec les combination laws qui systématisent et aggravent les interdictions antérieures en même temps qu’elles accentuent le climat de réaction et de répression, tout l’arsenal de la législation anti-ouvrière avec ses lourdes peines de prison et d’amende sert à frapper les ouvriers qui tentent ici ou là de s’organiser dans le premier quart du XIXe siècle en vue de protéger leurs salaires et leurs conditions de travail.
Pourtant, tout au long de cette période intensément répressive, et en dépit de la rigueur avec laquelle est appliquée la loi — l’esprit de classe ne cherche guère alors à se dissimuler — l’organisation ouvrière fait des progrès considérables. Les « unions de métier » ou trade unions vont en se développant tantôt sous une forme plus ou moins clandestine (avec réunions secrètes, cérémonies initiatiques, serments, etc.), tantôt en plein jour. Aussi les campagnes menées par les radicaux, en particulier Place et Hume, pour l’abolition des Combination Acts — campagnes qui trouvent des oreilles complaisantes à l’intérieur du gouvernement, parmi les ministres acquis au libéralisme économique — aboutissent en 1824-1825 à une réforme capitale : une réforme qui accorde, non sans restrictions il est vrai, la liberté d’association et la liberté de coalition, bases du syndicalisme moderne.
Tout d’abord une première loi, d’esprit assez libéral, met fin en 1824 aux combination laws : grèves et lock-out sont maintenant autorisés, tandis que les trade unions paraissent garantis contre les poursuites menées au nom de la common law pour « conspiration ». Mais il s’ensuit en l’espace de quelques mois une telle vague de revendications et de grèves, parfois accompagnées de violences, que le Parlement revient bien vite en arrière. Une seconde loi, nettement plus restrictive, est votée en 1825 : tout en maintenant le principe du droit de coalition et de négociation collective, elle rend les associations ouvrières passibles du délit de « conspiration » si elles tentent de peser sur l’apprentissage et le marché de l’emploi (« pratiques restrictives ») ou recourent à l’« obstruction » et à l’« intimidation ». C’est-à-dire que les trade unions, privés d’une protection légale clairement définie, se retrouvent très vulnérables en cas de poursuites devant les tribunaux, puisqu’à la merci de l’interprétation donnée à la common law par les juges. Néanmoins, malgré ces sévères limitations et en dépit des menaces latentes qui continuent de peser sur les trade unions, il y a là un très grand pas en avant pour le mouvement ouvrier.
RADICALISME, OWENISME, TRADE-UNIONISME
Entre la fin des guerres napoléoniennes et les débuts du chartisme, la Grande-Bretagne traverse deux décennies extrêmement troublées, ponctuées de secousses internes, pendant lesquelles les luttes menées par les classes populaires revêtent trois formes spécifiques. Mais autant il convient de distinguer sur le plan théorique entre ces trois courants différents, autant il faut souligner à quel point dans la réalité vécue (et aux yeux des contemporains), les trois courants ne cessent de se croiser et de se pénétrer mutuellement, les interférences étant particulièrement évidentes au niveau des individus. C’est ainsi que le mouvement social des années 1815-1835 est fait à la fois des campagnes de revendications démocratiques organisées par les radicaux, de l’action des premiers groupes socialistes et de la poussée des trade unions.
Si les dernières années des guerres contre la France avaient déjà été marquées dans les districts industriels par de graves troubles sociaux (notamment vers 1811-1812, une vague de bris de machines, qui traduit de la part des « luddistes » moins le refus du progrès technique que l’affirmation du droit à un gagne-pain et au contrôle des conditions de travail), la paix retrouvée coïncide avec une dépression aiguë qui entraîne une misère noire dans nombre de foyers ouvriers. L’agitation populaire reprend alors sur une vaste échelle. Fouetté par la répression sauvage des autorités, le radicalisme s’étend, gagnant en audience et en combativité, sous l’impulsion d’hommes comme Hunt, Carlile et surtout Cobbett (celui-ci, non content de se poser en défenseur des travailleurs des campagnes, commence à en appeler dans son Weekly Register aux ouvriers des usines, tandis que d’autres feuilles radicales comme le Black Dwarf — le « Nain noir » — font circuler un flot d’idées subversives dans le petit peuple urbain). On voit se succéder sans discontinuer manifestations, rassemblements, débuts de soulèvements, qui à plusieurs reprises tournent à l’échauffourée — non d’ailleurs sans provocations des agents gouvernementaux infiltrés dans les mouvements d’agitation. Rassemblement de Spa Fields à Londres, en 1816, marche des blanketeers (ou « porteurs de couvertures ») en 1817, massacre de Peterloo en 1819, conspiration de Cato Street en 1819-1820 : autant d’épisodes héroïques qui fournissent au mouvement ouvrier naissant son épopée et ses martyrs (à l’instar, quelques années plus tard, des six journaliers de Dorchester condamnés à la déportation en raison de leur appartenance à un syndicat). Années enflammées où fleurissent les millénarismes et où triomphe le thème d’une « réforme radicale » du Parlement, centre et symbole du pouvoir. Mais la seule réponse du gouvernement, c’est alors la répression, au nom de l’ordre et de la loi, avec en 1817 la suppression de l’habeas corpus et une législation — les gagging acts — restreignant de manière sévère le droit de réunion. En 1819 s’y ajoutent des lois encore plus punitives — les Six Acts — qui s’en prennent aux réunions (qualifiées de « séditieuses ») et à la liberté de la presse et de l’édition, tout en renforçant les pouvoirs de surveillance des magistrats et les effectifs de l’armée, instrument ultime de l’ordre aristocratique.
Cependant, devant un tel fossé entre l’univers du Travail et celui de la Propriété, de nouvelles idées commencent parallèlement à se faire jour : la notion du droit des ouvriers à l’entier produit de leur travail, la conception d’une refonte de l’ordre social de fond en comble dans un sens à la fois rationnel et égalitaire, l’aspiration à un monde communautaire qui substituerait l’harmonie et la fraternité à l’individualisme inhumain d’une concurrence sans frein. C’est donc l’émergence du socialisme comme doctrine, qui vient offrir une alternative au système capitaliste.
Il suffit d’une dizaine d’années — entre 1815 et 1825 — pour que soient jetées pour l’essentiel les bases du socialisme britannique. Chez quelques-uns dominent les préoccupations d’action : ainsi en va-t-il des disciples de Thomas Spence, petit groupe de révolutionnaires à la rhétorique flamboyante (les « philanthropes spencéens »), à mi-chemin entre la voie légale et la voie insurrectionnelle, à l’idéologie tout imprégnée de socialisme agraire et de républicanisme. Chez d’autres, la construction doctrinale l’emporte. C’est le cas des « pré-marxistes », théoriciens qui, tout en s’inscrivant dans le sillage intellectuel d’Adam Smith et de Ricardo, élaborent aux alentours de 1825, à partir de la valeur-travail, la thèse de la plus-value en mettant l’accent sur l’antagonisme irrémédiable d’intérêts entre le capital et le travail. Citons ici William Thompson avec son Enquête sur la distribution de la richesse (1824) et son Travail récompensé (1827) (Thompson est aussi un pionnier du féminisme, l’un des premiers à associer émancipation de l’homme et émancipation de la femme) ; Thomas Hodgskin et sa Défense du Travail (1825) ; John Gray et son Essai sur le bonheur humain (1825). Précurseurs de Marx, tous trois dénoncent avec véhémence les rapports de domination par lesquels les travailleurs se trouvent asservis à l’exploitation des capitalistes.
Néanmoins, la figure la plus célèbre de ce premier socialisme, c’est indiscutablement Owen — au point que dans les années 1830 les termes d’owenisme et de socialisme seront interchangeables. Avec sa renommée européenne, avec ses nombreux disciples, avec ses expériences communautaires, Owen a en effet exercé pendant trente ans une sorte d’empire intellectuel. Car au premier Owen, magnat de la révolution industrielle et capitaliste philanthrope, a succédé à partir de 1817 le prophète infatigable du socialisme moderne, associationniste et anti-étatique. De toute son ardeur d’apôtre, il se fait l’annonciateur d’une « nouvelle société » harmonieuse, à base de coopératives, « système social communautaire et communioniste ». Pour Owen, la révolution doit advenir, de manière pacifique, sans violence, grâce au pouvoir de persuasion de la raison et à une éducation éclairée.
C’est également Owen qui est l’artisan principal de la rencontre, durant quelques années autour de 1830, entre le socialisme et le mouvement syndical. En effet, depuis la reconnaissance du droit d’association en 1824-1825, les trade unions s’étaient mis à proliférer. Sociétés de métier avant tout (les salariés de la grande industrie mécanisée n’y représentent encore qu’une minorité), les syndicats regroupent en majorité des travailleurs à bras appartenant à l’élite du monde ouvrier : imprimeurs, tisserands, tailleurs, cordonniers, chapeliers, menuisiers, maçons, ébénistes, chez qui une conscience de classe affinée s’allie à des idées démocratiques avancées et à un esprit fièrement revendicatif. C’est le moment où s’effectue le passage des formes primitives de rébellion — n’excluant pas le recours à l’illégalité, aux sociétés secrètes et aux violences physiques — vers l’action organisée, institutionnelle, combinant la propagande patiente dans la légalité et la pression opiniâtre des associations professionnelles ou politiques. Signe des temps : la création du premier journal syndical, le Trades’ Newspaper. Mais en sens inverse, le développement d’un mouvement ouvrier, conscient et raisonné, capable tout ensemble d’élan militant, de maturité politique et de maîtrise des méthodes de lutte, se heurte à une foule d’obstacles : difficultés multiples de l’existence quotidienne chez des travailleurs exposés à l’insécurité permanente et victimes des bas salaires et de journées de travail abrutissantes ; hostilité généralisée du patronat, toujours prompt à persécuter les « meneurs » ; dissensions internes du monde du travail et émiettements catégoriels — tous ces facteurs entraînent fréquemment le découragement face à l’apathie du plus grand nombre.
Malgré tout l’on constate à partir de 1829 de nouvelles tendances, favorables à l’éclosion d’un syndicalisme de masse. Dans les régions manufacturières du Nord (en particulier les districts textiles) aussi bien qu’à Londres, des aspirations plus larges se font sentir qui dépassent le cadre, jusque-là prédominant, de la défense corporative. Du même coup, la grande industrie fait son entrée, en force, dans le trade-unionisme, sous l’impulsion d’un leader énergique, John Doherty, un ouvrier fileur d’origine irlandaise qui fonde en 1829 la Grande Union générale des ouvriers fileurs du Royaume-Uni (Grand General Union of All the Operative Spinners of the United Kingdom). Petit à petit, fait son chemin l’idée d’un syndicat « général », regroupant les diverses catégories ouvrières, quel que soit leur niveau dans la hiérarchie, en une organisation unique. Le résultat, c’est la création sur ce modèle, en 1830, de l’Association nationale des métiers unis pour la protection du travail (National Association of United Trades for the Protection of Labour ou NAPL). À cette date, l’Angleterre se trouve dans une atmosphère pré-révolutionnaire. Années de fermentation intense et de grondements des masses sur fond de crise économique, les années 1830-1832 voient en vérité s’opérer une jonction menaçante entre l’agitation radicale pour la réforme du Parlement, des troubles et révoltes agraires, la poussée trade-unioniste, et les premières campagnes pour la limitation de la journée du travail.
Dans ce contexte de bouillonnement et d’espoir, alors que la domination de l’oligarchie dirigeante paraît chanceler, les thèses coopératives acquièrent rapidement de l’audience auprès d’un syndicalisme en plein essor. C’est pourquoi Owen (qui voit maintenant dans l’alliance avec les trade unions le moyen de faire triompher ses idées) se met à jouer la carte syndicale. D’un côté, il crée en 1832 à Londres une Bourse d’Échange du Travail, institution coopérative destinée à remplacer l’économie de marché par un système de production et de distribution ouvrières (au lieu de payer les marchandises en argent, on les échange contre des « bons de travail »). De l’autre, il favorise la constitution d’un grand syndicat, au moment même où les ouvriers radicaux, furieux d’avoir été dupés par leurs alliés de la classe moyenne lors de la réforme électorale de 1832, se retrouvent disponibles pour une action d’envergure sur le front trade-unioniste. D’où une mobilisation sans précédent des énergies ouvrières. Cette « rage de trade-unionisme » (S. et B. Webb), atteint son point culminant en 1834 avec la Grande Union nationale consolidée des métiers (Grand National Consolidated Trades Union ou GNCTU), vaste rassemblement syndical qui vise à enrôler les manœuvres sans qualification aussi bien que l’élite ouvrière et qui connaît en quelques mois une croissance spectaculaire. Mais pas plus que n’a éclaté la révolution en 1832, la poussée syndicale ne réussit à durer. Dès l’été 1834, le reflux se fait sentir. La fragilité interne du syndicalisme éclate au grand jour, aggravée par la répression patronale et gouvernementale. Malgré l’amertume de l’échec, les militants n’oublieront pas les leçons de ces années agitées au cours desquelles la Grande-Bretagne a connu pour la première fois, ne fût-ce que de manière éphémère, un mouvement ouvrier aux ambitions de masse et aux objectifs socialisants.
LE CHARTISME
Étape essentielle dans l’histoire ouvrière britannique, le chartisme a représenté de 1836 à 1848 — et même au-delà — l’un des deux plus puissants et plus profonds mouvements d’émancipation populaire du XIXe siècle, de pair avec la Commune de Paris. Soulèvement ouvrier contre l’ordre imposé par les classes dirigeantes, il a suscité, malgré son échec, une véritable légende, voire un mythe puissant, et par la suite tous les militants ouvriers se sentiront solidaires des « grands ancêtres » chartistes, de leur exemple, de leurs souffrances, de leurs luttes.
Le chartisme est né pour une part sous la pression de facteurs immédiats : les déceptions ouvrières consécutives à l’agitation politique pour la réforme électorale de 1832 et à l’agitation syndicale de 1833-1834 ; la mise en application de la nouvelle loi des pauvres de 1834 dont les dures clauses indignent les classes populaires et qui rencontre une vive hostilité dans le Nord industriel ; le refus têtu des travailleurs de se laisser enfermer dans les « deux bastilles jumelles », que constituent l’asile (le workhouse) et l’usine ; la longue dépression économique des années 1836-1842, suivie plus tard de la crise de 1847. Par ailleurs, le mouvement résulte en profondeur de la vitalité de la tradition radicale d’émancipation démocratique et de la pénétration de plus en plus étendue de la révolution industrielle et du machinisme, qui entraîne la crise des vieux métiers artisanaux et condamne à l’indigence la fraction la plus évoluée, la plus instruite et la plus indépendante du monde ouvrier. Tout ce potentiel révolutionnaire vient s’investir dans un mouvement de revendications principalement politiques, mais auquel la participation quasi exclusive des ouvriers confère un caractère de combat social. Ce qui en effet est en jeu dans les six points de la « Charte du peuple » — le document qui donne au mouvement son nom — (1) suffrage universel masculin ; (2) scrutin secret ; (3) renouvellement annuel du Parlement ; (4) indemnité parlementaire pour les députés ; (5) suppression du cens d’éligibilité ; (6) égalisation des circonscriptions électorales, c’est avant tout la conquête et le contrôle du pouvoir par la masse des travailleurs, à la place de la minorité d’oisifs qui le détient. En ce sens, Engels avait raison de remarquer dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845) : « Ces six points, qui se limitent à l’organisation de la Chambre des Communes, pour anodins qu’ils puissent paraître, sont cependant de nature à mettre en pièces la constitution anglaise, reine et Chambre Haute comprises ».
En 1836, un groupe d’artisans londoniens, parmi lesquels on compte des radicaux, des owenistes, des syndicalistes, fonde l’Association des travailleurs de Londres (London Working Men’s Association). Animée par William Lovett et Henry Hetherington, l’Association déclenche une campagne d’agitation pour le suffrage universel. L’idée est de rallier la classe ouvrière à un programme susceptible de faire l’union de tous les mécontents ; en cas de succès de la réforme politique, la voie serait ouverte pour procéder à une réforme de la société dans un sens de justice et d’égalité. Si donc le suffrage universel est la revendication première, c’est qu’il apparaît comme la condition de toute transformation sociale. Il s’agit d’arracher les leviers de commande à l’oligarchie de privilégiés installée au pouvoir par la force et la ruse. Ce qui compte par priorité, c’est de contrôler la loi, donc l’État, et ainsi de libérer les « classes utiles », c’est-à-dire le peuple travailleur, de l’asservissement auquel le condamnent les « classes stériles » — l’aristocratie et la bourgeoisie.
On peut distinguer dans le chartisme trois phases. La première, qui débute en 1836, atteint son point culminant en 1839. C’est en 1838 qu’est élaborée la « Charte du peuple ». Celle-ci, devenue le cri de ralliement du mouvement, suscite un écho extraordinaire dans les classes populaires : les travailleurs considèrent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour faire aboutir leurs revendications. Le porte-parole du mouvement, le journal Northern Star, atteint alors un tirage de 50 000 exemplaires, cependant que deux grandes voix, celles de Feargus O’Connor et de Bronterre O’Brien, enflamment les foules de prolétaires affamés et exploités. L’appel aux « vestes de futaines » et aux « mentons mal rasés » d’Angleterre jette l’inquiétude parmi les classes dirigeantes, qui réagissent avec une extrême fermeté en envoyant l’armée rétablir l’ordre. En 1839, se réunit à Londres la Convention chartiste ou « Parlement du peuple », mais l’assemblée est paralysée par des débats stériles, sans que l’idée de la grève générale (le « mois sacré », c’est-à-dire un arrêt de travail durant un mois) parvienne à être adoptée ; finalement une série d’arrestations opérées par le gouvernement désorganise le mouvement.
De 1840 à 1842, se déroule une seconde phase du chartisme. Inaugurée par la création de l’Association nationale pour la Charte, stimulée par la terrible crise économique de 1842, la nouvelle campagne culmine avec la pétition monstre présentée au Parlement en avril 1842 et revêtue de plus de trois millions de signatures. De nouveau, la classe ouvrière se heurte à la force et à la résolution des classes dirigeantes qui présentent un front uni contre la menace, tandis que le chartisme se fractionne en multiples courants et que l’agitation libre-échangiste lui fait une concurrence sérieuse en entraînant dans son sillage nombre d’ouvriers. De surcroît, les trade unions restent pour la plupart à l’écart des campagnes chartistes. La dernière vague chartiste se produit en 1847-1848. Sous l’emprise d’une nouvelle poussée révolutionnaire, est convoquée à Londres une troisième Convention chartiste. Mais la grande marche prévue le 10 avril 1848 pour porter une troisième pétition chartiste aux Communes — contre la manifestation les autorités mobilisent d’énormes forces de police — se solde par un complet fiasco. Par contre l’agitation se poursuit avec vigueur en province et c’est seulement la répression gouvernementale qui vient à bout du mouvement. Celui-ci perd alors peu à peu son souffle au milieu d’une déception générale de la base.
Après 1849-1850, deux hommes vont tenter de ranimer le chartisme en lui donnant une teinte carrément socialiste : ce sont Julian Harney et Ernest Jones, ce dernier fortement influencé par Marx. Symbole du nouveau style révolutionnaire du chartisme, le drapeau qui, jusqu’à 1848, était vert, devient rouge. Mais cette action militante, poursuivie dans les années 1850, ne parvient pas à rallier les supporters épars ni à surmonter les découragements. Il en va de même du côté de Bronterre O’Brien qui fonde la Ligue nationale pour la réforme avec un programme de démocratie sociale avancée. La plupart de ces efforts se heurtent à l’indifférence du monde ouvrier. Les trade unions, déjà étrangers aux préoccupations politiques, le sont a fortiori aux menées révolutionnaires. Las de ne pouvoir mobiliser les énergies, la plupart des chartistes finissent par accepter l’alliance avec la bourgeoisie radicale en vue de réformes politiques : d’où l’agitation pour la réforme électorale qui se développe au cours des années 1860. Au total, malgré ses échecs successifs, le chartisme, grand mouvement populaire de revendication des droits des opprimés et d’aspiration à la dignité, mêlé tantôt de nostalgies artisanales, tantôt de rêves messianiques, a laissé un souvenir durable dans la mémoire collective, et certains anciens militants chartistes seront parmi les premiers à accueillir avec empressement la renaissance du socialisme britannique après 1880.

II. CONSOLIDATION ET « LIB-LABISME » : L’ÉPOQUE MID-VICTORIENNE (1850-1880)


UNE VOIE ORIGINALE : LE MOUVEMENT COOPERATEUR
À partir du milieu du siècle, l’atmosphère sociale de la Grande-Bretagne change profondément. C’en est fini des grands craquements apocalyptiques, de la violence nue, des affrontements brutaux de la subversion et de l’oppression. Tandis que la menace révolutionnaire s’estompe, la répression revêt le masque paterne du légalisme bourgeois. Le mouvement ouvrier trouve désormais devant lui un capitalisme triomphant, une idéologie libérale qui coule à pleins bords. Ce qui le contraint à s’adapter, à élaborer de nouvelles stratégies. Moins ambitieuses, les méthodes de lutte se veulent plus concrètes, plus pragmatiques. Le possibilisme l’emporte. Aux rêves messianiques des utopies communautaires a succédé le calcul réaliste. Si celui-ci n’évite pas toujours le terre à terre, le plus souvent, à travers la revendication de respectabilité, il faut lire une revendication de dignité et à travers l’exigence moralisatrice un besoin d’idéalisme.
Ce sont pour une large part ces valeurs et ces aspirations qui sont à la base du courant original constitué par le coopératisme : un courant dont l’essor se situe dans le troisième quart du XIXe siècle, mais dont l’élan a été suffisamment fort pour que l’esprit coopérateur occupe encore aujourd’hui une place de choix dans la sociologie ouvrière britannique. Sans doute y a-t-il loin des coopératives oweniennes, expériences communautaires idéales dont la vocation était de régénérer l’univers (Owen les appelait « l’antichambre du nouveau monde moral »), aux perspectives marchandes des magasins coopératifs de la période mid-victorienne. Mais le succès rencontré par ces derniers contraste avec l’échec de toutes les tentatives oweniennes successives.
Le mouvement est parti en 1844 d’une initiative plus que modeste : celle des Équitables Pionniers de Rochdale. Il s’agit d’un groupe d’humbles travailleurs manuels qui, dans cette petite ville du Lancashire, ont l’idée d’ouvrir une épicerie gérée selon le principe coopératif. À cette date, les vingt-huit ouvriers associés dans l’entreprise totalisent ensemble un capital de vingt-huit livres sterling… Bref, un véritable pari, mais qui est bientôt gagné. Après quelques années difficiles et obscures, non seulement la coopérative de Rochdale se met à prospérer, mais elle fait école. À son exemple, dans tous les districts industriels de la Grande-Bretagne, se créent d’autres coopératives, qui se fédèrent entre elles. Le mouvement coopérateur moderne est né. Et la gloire est venue couronner les humbles pionniers de Rochdale.
L’originalité du coopératisme, c’est d’allier le sens pratique à une intuition claire des besoins et des aspirations du monde ouvrier. À la base de la réussite de ces coopératives de consommation, on trouve quelques principes très simples, mais appliqués avec régularité et détermination : distribuer chaque année des dividendes sur les bénéfices au prorata des achats effectués par les adhérents, verser aux associés un intérêt fixe sur le capital souscrit, garantir la qualité des produits vendus, gérer démocratiquement la coopérative sur la base de l’égalité absolue des associés. En même temps, s’affirment des préoccupations morales et éducatives : les coopératives s’efforcent de développer l’instruction et la culture des adhérents au moyen de cours du soir, de bibliothèques… Ainsi le sens des affaires ne fait pas perdre de vue l’idéal coopérateur, bien que les entreprises coopératives, victimes de leur propre succès, aient une propension irréversible à ressembler aux entreprises capitalistes — en particulier lorsque le mouvement atteint le stade des coopératives de gros (la Co-operative Wholesale Society est fondée en 1863). Néanmoins, malgré l’accent mis de plus en plus sur l’intérêt personnel, un grand nombre des militants ouvriers, à commencer par les plus généreux, se sont lancés avec passion dans le mouvement coopérateur, en qui ils ont vu un instrument à la fois de solidarité et d’émancipation ouvrière. De fait, dans la pratique coopérative s’est renforcée la conscience de classe. De même s’est affirmée l’autonomie ouvrière, puisque le mouvement, imaginé par des ouvriers, animé par des ouvriers, est resté une réalisation authentiquement populaire. Tandis que par ailleurs le principe de la coopération venait satisfaire un certain idéalisme démocratique en unissant, selon la formule d’un des pionniers de Rochdale, « les énergies et les talents de tous pour le bénéfice de chacun ».
UN TRADE-UNIONISME « NOUVEAU MODELE » ?
Depuis le creux qu’il avait connu au lendemain de l’effondrement de 1834, le mouvement syndical avait lentement, mais opiniâtrement remonté la pente. Dès les années 1840, on avait noté une reprise de l’activité des unions de métier et même des efforts de regroupement au niveau national dans plusieurs secteurs-clefs de la grande industrie. Ainsi chez les mineurs (où la rapide croissance de l’industrie houillère suscite en 1842 la création d’une Association des mineurs de Grande-Bretagne), chez les fileurs de coton, chez les verriers, chez les métallos, etc. En 1845, apparaît une nouvelle tentative de syndicat général avec la naissance d’une Association nationale des métiers unis (National Association of United Trades), sans cependant que cette organisation, au demeurant modeste, parvienne à prendre racine de manière durable. Dans l’ensemble, l’action syndicale, même renaissante, demeure fragmentaire et limitée, en raison de son caractère compartimenté — par ville et par métier — et corporatif — c’est ainsi que les unions se tiennent soigneusement à l’écart du chartisme.
À partir du milieu du siècle, le tableau change, car les trade unions tendent petit à petit à se structurer, à se concentrer, à se renforcer, et leur voix est davantage écoutée, du moins en ce qui concerne les ouvriers qualifiés (skilled workers ou craftsmen), seuls capables alors de monnayer leur force de travail. On a coutume de dater ce changement de l’apparition en 1851 du Syndicat unifié de la mécanique (Amalgamated Society of Engineers ou ASE), érigé par les Webb en symbole d’un syndicalisme « nouveau modèle ». Il est vrai que les ouvriers de la mécanique, grâce à leur position stratégique dans une industrie puissante et en plein essor, réussissent à bâtir un syndicat vigoureux, efficace, bien organisé, doté d’une solide assise financière au moyen de cotisations élevées, dirigé par des leaders d’envergure tels que William Allan et William Newton, et que très vite l’ASE s’impose face aux autres syndiqués comme un « modèle » à imiter et face au patronat comme un redoutable instrument de combat (en 1867, le syndicat comptera 33 000 adhérents et son capital s’élèvera à 140 000 livres sterling).
Faut-il pour autant voir dans les années du milieu du siècle, comme d’aucuns l’ont allégué, l’ère du grand tournant syndical ? Et peut-on parler d’une double mutation : structurelle (un « nouveau modèle » d’organisation) et idéologique (le nouveau trade-unionisme débouchant sur une stratégie de paix sociale) ? En réalité, s’il est incontestable que le monde du travail tout entier subit l’influence du libéralisme mid-victorien et de l’apaisement intervenu dans le troisième quart du siècle, il garde deux caractéristiques traditionnelles. D’une part, il reste dominé par la strate supérieure de la classe ouvrière au sein des vieilles unions de métier (de là le vaste débat qui s’est élevé autour du concept d’« aristocratie ouvrière »). D’autre part, loin d’être atténuée, sa combativité dans l’entreprise — même institutionnalisée et canalisée hors des chemins révolutionnaires — demeure élevée, comme en témoigne à maintes reprises la vivacité des réactions patronales.
Ce qui fait l’originalité du mouvement ouvrier à partir de 1850, c’est d’abord un mode d’organisation plus fonctionnel et plus ramifié, avec unification au plan national des unions d’une même branche professionnelle (ainsi la formation en 1860 du syndicat des charpentiers, l’Amalgamated Society of Carpenters and Joiners) et renforcement du pouvoir du Comité exécutif (de la sorte celui-ci est désormais capable de mener à sa guise et avec efficacité les négociations collectives). En même temps que se manifestent les signes avant-coureurs d’un syndicalisme moderne, tirant sa force de l’existence de grandes machines organisées et disciplinées, riches du nombre de leurs adhérents et de leurs caisses bien garnies, le trade-unionisme étend son réseau à la fois horizontalement et verticalement. Sur le plan horizontal, c’est la multiplication des bourses du travail ou trades councils, qui regroupent sur le plan local toutes les unions à quelque métier qu’elles se rattachent. La plus célèbre est celle de Londres, le London Trades Council, formé en 1860 afin de traiter des problèmes intéressant tous les syndicats de la capitale, et dont bien vite l’autorité morale s’étend sur tout le pays. Le LTC prend ainsi une place déterminante dans la stratégie d’ensemble du trade-unionisme, sous l’impulsion d’un groupe de cinq hommes surnommés « la junte » (Robert Applegarth, un charpentier ; George Odger, un cordonnier ; Allan, le métallo ; Coulson, un maçon ; et Guile, un fondeur de fer). Mais on peut également citer les bourses du travail de Liverpool (elle est créée dès 1848), de Glasgow, de Manchester, de Birmingham, de Sheffield, d’Edimbourg.
Sur le plan vertical, le besoin d’une instance nationale, réunissant régulièrement les divers syndicats en une sorte de « Parlement du Travail », et capable le cas échéant de parler au nom du mouvement ouvrier tout entier, commence d’être ressenti, car le LTC ne saurait jouer le rôle de chef de file, lui dont les propensions hégémoniques sont souvent considérées d’un mauvais œil par les unions de province. Ainsi naît l’idée d’un organe permanent de liaison, appuyé sur un congrès annuel. L’initiative prise en 1868 par la bourse du travail de Manchester et Salford de convoquer un congrès de toutes les formations syndicales — fédérations, trades councils, mutuelles, associations professionnelles de toute nature — aboutit à la création du Trades Union Congress, ou TUC, conformément à la résolution votée par les congressistes et proclamant qu’« il est de la plus haute importance, pour les syndicats du Royaume-Uni, de se réunir chaque année en congrès afin de coordonner plus étroitement leurs efforts et d’agir au Parlement dans toutes les questions ayant trait aux intérêts d’ensemble des classes ouvrières ». Si au premier Congrès de Manchester ne sont venus que 34 délégués représentant 118 000 trade-unionistes, le TUC, « syndicat des syndicats », va rapidement acquérir une importance majeure en tant que confédération assurant la coordination et l’unité du mouvement syndical britannique. Dès le deuxième Congrès à Birmingham, en 1869, 250 000 syndiqués sont représentés, et deux ans plus tard est mis sur pied un Parliamentary Committee, organe chargé d’agir sur le plan politique en vue de soutenir les intérêts ouvriers au Parlement.
D’autant que le début des années 1870 coïncide avec une vive poussée du trade-unionisme, véritable mouvement de masse englobant des sections entières de la classe ouvrière qui étaient restées jusque-là à l’écart de toute organisation. À bien des égards, la flambée de 1872-1874 rappelle celle de 1832-1834 : même audience auprès des manœuvres de l’industrie et des transports, les unskilled (il s’y ajoute cette fois les journaliers agricoles, conduits par leur leader, Joseph Arch) ; même agitation ponctuée de grèves ; même retombée rapide, la dépression cassant net à partir de 1874 la dynamique ouvrière. La courbe des effectifs est du reste éloquente. Alors que l’on pouvait évaluer — avec beaucoup de réserves — le chiffre des adhérents des trade unions à environ 50 000 vers 1840 et 100 000 vers 1850, le nombre s’était élevé approximativement à 250 000 en 1868 (dont la moitié était représentée au congrès du TUC à Manchester cette année-là et dont l’autre moitié rejoindra le congrès l’année suivante), puis il se gonfle à partir de 1872, atteignant 735 000 en 1873 et peut-être le million l’année suivante, pour retomber aux alentours de 500 000 en 1875.
ACTION LÉGISLATIVE ET ALLIANCE « LIB-LAB »
De tels développements montrent combien il est excessif de taxer le mouvement ouvrier mid-victorien de modérantisme systématique par suite d’un ralliement à l’idéologie capitaliste, ou de docilité par esprit de collaboration de classe et de subordination à l’hégémonie bourgeoise. En fait, les mentalités ouvrières allient à un fort individualisme inspiré par la philosophie libérale ambiante, un puissant idéalisme, teinté tantôt de croyances religieuses tantôt de croyance au progrès, un sens profond de la solidarité de classe et des formes de socialisme pratique dans les démarches quotidiennes de la vie de travail et de l’existence collective.
Mais ce qu’il importe surtout de mettre en évidence, ce sont trois traits qui font l’originalité du mouvement ouvrier au cours de cette période. Tout d’abord, on est au moment où le trade-unionisme s’impose comme une donnée de base de la vie nationale et où il commence à être reconnu comme tel. En d’autres termes, en s’institutionnalisant, il prend place parmi les institutions du pays. Tel est le sens par exemple des références continuelles dans la vie publique aux syndicats et aux mutuelles, en qui l’on voit une composante non seulement de la classe ouvrière, mais du corps social lui-même. C’est là évidemment un acquis considérable. Au lieu de camper aux frontières de la nation, le mouvement ouvrier a désormais droit de cité. Et il s’ensuit que l’ouvrier doit être traité en citoyen, c’est-à-dire doté de droits politiques — tout au moins l’ouvrier « respectable », the respectable working man.
En second lieu, si l’action ouvrière continue de recourir alternativement à deux stratégies tout à fait différentes — l’une empruntant la voie légale et faisant appel à l’intervention de l’État en vue de développer une législation protectrice du travail, l’autre préférant la voie contractuelle et faisant confiance à la négociation collective, de manière à préserver la liberté de manœuvre des organisations ouvrières —, le trade-unionisme dans les années 1860 et 1870 tend à se constituer en groupe de pression face aux pouvoirs publics afin d’assurer à ses adhérents le maximum d’avantages possibles. Cette tactique est mise en œuvre pour la première fois au cours de l’agitation pour l’extension du droit de suffrage, agitation qui aboutit à la réforme électorale de 1867. Mais elle se développe de manière systématique pour parvenir à des réformes législatives concernant les droits des trade unions. Le résultat, c’est une importante législation ouvrière : le Trade Union Act de 1871 reconnaît aux syndicats un statut légal (ils ne sont plus soumis aux aléas de la common law, ils peuvent désormais être représentés en justice et leurs fonds sont protégés) ; en revanche, le Criminal Law Amendment Act de la même année restreint sévèrement leurs moyens d’action en interdisant piquets de grève et autres formes d’entrave à la liberté du travail. En 1875, deux mesures très importantes, obtenues du gouvernement conservateur de Disraeli, viennent élargir et consolider les droits syndicaux : le Conspiracy and Protedion of Property Act abolit le Criminal Law Amendment Act et autorise sans ambiguïté les piquets de grève (peaceful picketing), ce qui garantit le droit de coalition, tandis que l’Employers and Workmen Act assimile l’emploi à un simple contrat soumis à la loi civile et met les salariés sur un pied d’égalité avec les patrons.
Ainsi le syndicalisme fait-il la preuve de son efficacité sur le plan parlementaire. Efficacité que le mouvement ouvrier croit renforcer en instaurant une alliance de fait avec le parti libéral considéré comme le parti du progrès et des réformes. Ce binôme Lib-Lab, qui prévaut pendant une vingtaine d’années et qui se traduit au plan électoral par le soutien donné aux candidats libéraux par les organisations ouvrières (en échange quelques ouvriers sont élus au Parlement sous l’étiquette libérale : deux en 1874, trois en 1880, onze en 1885), contribue indiscutablement à une intégration de l’unionisme dans le système politique et social, et les socialistes après 1880 réitéreront les condamnations naguère prononcées par Marx contre l’esprit de passivité et de subordination qui en découle.
Enfin, la troisième caractéristique de la période mid-victorienne, c’est la pénétration de l’esprit internationaliste dans le mouvement ouvrier britannique. Un tel éveil est stimulé par la présence à Londres d’exilés politiques venus de l’Europe entière. Les luttes démocratiques et nationales menées sur le continent suscitent une vive sympathie parmi les travailleurs anglais qui acclament Kossuth, Garibaldi, les socialistes polonais, et qui par la suite s’élèveront contre la répression de la Commune (entre ouvriers anglais et français des liens ont été noués dès l’Exposition internationale de Londres en 1862). Surtout les trade unions jouent un rôle considérable dans la fondation de la Première Internationale à Londres le 28 septembre 1864. Leurs leaders siègent en nombre au Conseil général de l’Internationale, quoique les déceptions viennent vite devant des dissensions idéologiques qui ne les intéressent guère. Néanmoins, la tradition internationaliste — apparue dès la fin du XVIIIe siècle — va demeurer jusqu’à aujourd’hui vivace et agissante dans le labour movement.

III. RENAISSANCE DU SOCIALISME ET NAISSANCE DU TRAVAILLISME (1880-1910)


LE TOURNANT DES ANNEES 1880
Alors que dans le troisième quart du XIXe siècle, le socialisme britannique avait traversé, comme on vient de le voir, une morte saison, on assiste à partir de 1880 à une soudaine efflorescence des doctrines collectivistes. Les idées socialistes, parties de l’intelligentsia et de la middle class, se propagent à travers la classe ouvrière, et chez bien des apôtres de « la cause » l’on retrouve alors le souffle militant des pionniers : une ferveur messianique annonciatrice de l’avènement d’un nouveau monde.
On peut répartir ces doctrines en deux grands courants : un courant révolutionnaire, un courant réformiste. Du premier, c’est le marxisme qui constitue la branche principale. Jusque-là en effet, malgré le long séjour que Marx avait fait sur le sol britannique, ses théories n’avaient guère pénétré en Angleterre. Or, entre 1881 et 1884, tout change. D’un coup, le marxisme se trouve introduit, véhiculé, vulgarisé. Même si son audience est loin d’égaler celle qu’il est en train d’acquérir dans le reste du mouvement ouvrier européen, c’est désormais une composante du labour movement dont même les plus réfractaires auront à tenir compte. En même temps, se forme un parti révolutionnaire socialiste d’inspiration marxiste, la Fédération social-démocratique (Social Democratic Federation, ou SDF). Le créateur et l’animateur en est un businessman de la Cité, Hyndman, qui, converti par la lecture du Capital (dans une traduction française, le texte n’existant pas à cette date en anglais), s’est fait le premier propagandiste de la théorie marxiste et le champion d’un socialisme fondé sur le matérialisme historique et la lutte des classes (non sans dogmatisme au demeurant). Pour la SDF, le but est de bâtir un parti ouvrier sur le modèle de la social-démocratie allemande : un parti chargé de préparer la révolution qui instaurera le collectivisme.
Mais la SDF victime de son esprit sectaire et de ses maladresses tactiques, ne réussit guère à s’implanter dans le monde du travail (sauf vers la fin du siècle à Londres et dans quelques villes textiles du Nord). Restée toujours très minoritaire, elle souffre de surcroît de schismes et de départs. Dès 1884, plusieurs des chefs de file, dont William Morris et Eleanor Marx, la quittent pour aller fonder la Ligue socialiste (Socialist League), groupe révolutionnaire se réclamant lui aussi du marxisme, mais très méfiant à l’égard de l’étatisme et de l’électoralisme. Si la Ligue socialiste réunit, quant à elle, des personnalités brillantes, elle n’a qu’une influence éphémère, car elle est peu à peu absorbée par les éléments anarchistes qui l’ont noyautée. À côté du marxisme, l’anar-chisme constitue en effet l’autre branche du courant révolutionnaire, mais c’est un mouvement chétif qui n’arrivera jamais à percer en Angleterre ni même à dépasser le stade des groupuscules (pour la plupart du reste dominés par les anarchistes réfugiés du continent). Néanmoins, l’agitation révolutionnaire, même limitée aux petits noyaux marxistes et anarchistes, n’est pas sans modifier le climat des luttes sociales et politiques en introduisant une alternative radicalement opposée au régime capitaliste.
Avec la Société fabienne, fondée la même année que la SDF (1884), c’est une toute autre orientation que prend le socialisme anglais. Sans doute le but proclamé est bien une transformation globale de la société par l’appropriation collective des moyens et instruments de production. Mais le processus envisagé est graduel, constitutionnel, pragmatique. Violence et insurrection sont exclues. Le fabianisme ouvre ainsi la voie d’un socialisme réformiste, décidé à saisir le moment opportun et à pratiquer l’art du possible. Très restreint en nombre, mais influent par la qualité de ses publications et son sens publicitaire, le mouvement, qui regroupe uniquement des intellectuels et des membres des professions libérales, allie une tâche de réflexion théorique (œuvre de cerveaux brillants et encyclopédiques comme Bernard Shaw et Sidney Webb) et des actions de propagande pratique en faveur de réalisations concrètes (par exemple au niveau municipal). Ainsi, ce socialisme modéré, démocratique, parlementaire — variante du possibilisme — prétend rivaliser avec le marxisme à la fois par le caractère scientifique de son contenu et par la conviction que l’avènement du socialisme d’État est inévitable, dans la mesure où celui-ci est inscrit au cœur même de l’évolution.
Mais à la poursuite de la société future, les Fabiens proposent, à la manière de leur modèle — Fabius Cunctator, le vainqueur d’Hannibal — d’adopter une tactique de lutte patiente et tenace, au coup par coup, jusqu’à la victoire. Au total, remarquablement organisés en groupes de pression et de propagande, ils ont su conquérir une place prépondérante dans l’idéologie et le mouvement travaillistes, en dépit des handicaps que constituaient leur recrutement bourgeois, leur intellectualisme, leur goût pour la bureaucratie. Car, des Webb à Laski et à Cole, ce sont eux qui ont formé sur le plan doctrinal l’élite politique du Labour.
Parmi les facteurs favorables en cette fin de l’ère victorienne au remarquable essor intellectuel du socialisme, il faut mentionner, outre la tradition vivace de radicalisme avancé dont les ambitions démocratiques et égalitaires n’avaient cessé de marquer le mouvement ouvrier depuis un siècle, la crise que traverse alors le libéralisme. De tout côté, l’on constate une perte de confiance dans les vertus du marché. À un tel état d’esprit contribuent plusieurs facteurs : l’inquiétude provoquée par les difficultés économiques du dernier quart du siècle, une conscience nouvelle de l’étendue de la misère — dépeinte par les enquêtes de science sociale aussi bien que par les reportages de la grande presse —, le sentiment que le capitalisme, s’il sait peut-être résoudre le problème de la production, est incapable d’apporter des solutions efficaces et équitables au problème de la répartition des richesses. De là une double réaction dans l’opinion : remords social pour les possédants, soif de justice pour les déshérités. Désormais les tenants de l’économie classique se retrouvent sur la défensive. Dépression, chômage, manifestations de sans-travail : on est loin de l’optimisme mid-victorien. Tandis que revient la peur sociale, la « question ouvrière » s’impose à tous comme la priorité des priorités. Témoin le succès remporté par le livre du publiciste américain Henry George, Progrès et Pauvreté (1879), qui répand avec chaleur les principes de la justice sociale, du partage des fruits du sol, de l’accès égal de tous au bien-être. D’autres voix retentissantes s’élèvent pour condamner le sort fait aux travailleurs : ainsi Ruskin dont les diatribes passionnées contre le capitalisme dénoncent les « prêtres de la Libre Entreprise : les gentlemen britanniques ». Voilà donc le cadre intellectuel libéral secoué, remis en cause, en proie au doute : singulière aubaine pour le mouvement ouvrier qui ne va pas manquer d’en profiter dans son offensive tous azimuts de la fin du siècle.
Car parallèlement le problème de la représentation des travailleurs au Parlement, posé depuis que ceux-ci avaient acquis le droit de vote dans les villes en 1867, prend un contenu nouveau et passe au premier plan de l’actualité. Maintenant il ne s’agit plus, comme naguère dans la traditionnelle alliance Lib-Lab de confier aux députés libéraux la défense des intérêts ouvriers. Il s’agit de faire élire au Parlement de vrais députés ouvriers, qui formeraient le noyau d’un « parti du travail ». En d’autres termes, ce qui est en jeu, c’est une représentation ouvrière indépendante, c’est-à-dire ne devant rien à aucun des deux grands partis classiques, puisque tous deux — les libéraux autant que les conservateurs — se situent dans le camp du Capital et représentent les intérêts de la classe dirigeante. Envoyer à Westminster des ouvriers élus sous les seules couleurs du Labour apparaît dès lors, dans l’immédiat, comme l’unique moyen de faire entendre dans l’enceinte de la Chambre des Communes la voix des authentiques travailleurs manuels et de soutenir leurs revendications, et, à plus long terme, comme l’instrument d’une transformation radicale du système social et politique : en effet, les classes laborieuses ne sont-elles pas majoritaires numériquement dans le pays ? Dans ces conditions, pourquoi, regroupées derrière la bannière d’un parti du travail, ne pourraient-elles pas envisager de prendre le pouvoir grâce à une majorité acquise démocratiquement au Parlement ? L’idée commence à faire du chemin dans les esprits et à être prise au sérieux. Pour sa part, la Labour Electoral Association (qui a pris la succession de la Ligue pour la Représentation du Travail) est tiraillée entre les partisans de la poursuite du pacte d’alliance avec les libéraux et le groupe militant de ceux qui voudraient faire de l’association un organe indépendant d’action au service des seuls travailleurs. En 1888, à l’occasion d’une élection partielle en Écosse, se produit un épisode décisif par son caractère symbolique. Un jeune socialiste, encore inconnu, Keir Hardie, décide de se présenter en tant que candidat ouvrier indépendant : bataille triangulaire dans laquelle, pour la première fois, le Labour entre à visage découvert dans le combat politique et électoral, pour la défense de ses intérêts de classe et en affirmant bien haut l’autonomie du monde du travail.
LE NOUVEL UNIONISME
Sur le front syndical, l’année 1889 est marquée par une grande commotion ouvrière. Car la dépression économique avait depuis la fin des années 1870 porté un coup très dur au trade-unionisme. Celui-ci, placé sur la défensive, avait eu tendance à se replier sur ses bases traditionnelles : artisans et salariés des métiers qualifiés, mineurs, ouvriers du textile. Ses leaders, Henry Broadhurst, George Howell, Thomas Burt, restaient indéfectiblement fidèles à la tactique Lib-Lab. Aussi le « vieil unionisme », corporatif, respectable, et quelque peu engourdi, va-t-il aisément prêter le flanc aux critiques venues d’une nouvelle génération de militants révolutionnaires.
La nouveauté de l’explosion syndicale des années 1889-1891, dont le signal est donné par la grande grève des docks de Londres au cours de l’été 1889, c’est qu’elle touche de nouvelles catégories ouvrières, dockers, gaziers, marins, travailleurs des transports, tenus jusque-là à l’écart des trade unions et qui, après divers efforts infructueux, et grâce à la reprise d’activité économique de 1889-1890, s’enrôlent soudain dans de nouvelles organisations hâtivement formées, d’esprit militant, assez influencées par les idées socialistes : ainsi le syndicat des dockers (Dock, Wharf, Riverside and General Labourers’Union, ancêtre du puissant syndicat actuel des transports, le TGWU) et le syndicat des gaziers (National Union of Gasworkers and General Labourers, organisation qui donnera naissance à un autre géant du trade-unionisme, le syndicat des Travailleurs municipaux ou NUGMW). Touchant ainsi tout l’univers des manœuvres (unskilled), la vague militante sonne le réveil des énergies ouvrières. Elle débouche sur de nouvelles revendications, qui vont constituer l’objectif primordial des luttes ouvrières jusqu’à la Première guerre mondiale : la journée de huit heures, le minimum légal de salaire, l’appel à l’intervention de l’État pour garantir le droit au travail. Grâce à cette brusque poussée, les effectifs du trade-unionisme doublent : 750 000 syndiqués en 1888 (à cette date, après un creux vers 1880, où l’on était tombé au-dessous de 500 000, on avait retrouvé à peu près les chiffres de 1873), 1 600 000 en 1892.
Il est vrai que le « nouvel unionisme » se révèle vulnérable et fragile, et dans bien des branches le reflux est vite accusé. Néanmoins, le mouvement contribue de manière capitale à façonner un nouveau visage au labour movement : au lieu de syndicats de métiers l’appel à des « syndicats généraux » regroupant des travailleurs de professions variées, qu’ils soient qualifiés ou non ; une pratique ouvrière combative, n’hésitant pas à recourir à l’arme de la grève et luttant opiniâtrement contre les non-syndiqués et les jaunes ; une insistance sur les responsabilités de la collectivité, qui se doit d’assurer à tout travailleur une existence décente, et sur le rôle de l’État, dont la mission est d’intervenir dans le marché du travail pour protéger l’emploi et le salaire. Quant aux leaders du « nouvel unionisme », ce sont des personnalités fortes, dynamiques, appartenant à une nouvelle génération (en 1889, Tom Mann a trente-trois ans — le même âge que Keir Hardie —, John Burns, trente et un ans, Ben Tillett, vingt-neuf ans) et pour la plupart nourries de doctrine socialiste. Tous ont un tempérament de meneurs d’hommes et se font spontanément les champions d’une action politique indépendante des travailleurs, non sans conflits sévères avec les tenants du « vieil unio-nisme ».
L’AILE POLITIQUE DU LABOUR MOVEMENT : DE L’ILP AU PARTI TRAVAILLISTE
Certes, on peut s’étonner que dans le pays pionnier de la révolution industrielle, au cœur de la citadelle du capitalisme, là où la classe ouvrière s’était développée si tôt et avait pris conscience si anciennement de son nombre et de sa force, où un syndicalisme puissant et ramifié encadrait depuis si longtemps l’action du monde du travail, il ait fallu attendre la fin du XIXe siècle, pour qu’apparaisse un parti ouvrier chargé de défendre sur le plan politique les intérêts des travailleurs. Le fait est en tout cas qu’à cette date les forces convergent pour doter le mouvement ouvrier d’une « aile politique » agissant en liaison et de concert avec son « aile industrielle ». Dorénavant, le combat ouvrier revêt deux dimensions : l’une parlementaire et électorale (c’est le « Parti du Travail »), l’autre économique et syndicaliste, chargée de poursuivre l’action sur le front des entreprises.
La progression du Labour comme parti politique est jalonnée par trois dates : en 1893, c’est la formation du Parti indépendant du Travail ; en 1900, la constitution du Comité pour la Représentation du Travail ; en 1906, l’adoption du nom de Parti travailliste. En effet, au début des années 1890, dans toute la Grande-Bretagne, s’était amplifiée la pression en faveur de la création d’un Parti du Travail, que ce soit parmi les tenants du « nouvel unionisme », chez les syndiqués militant dans les bourses du travail et les labour clubs ou au sein des organisations socialistes. En Écosse, un Scottish Labour Party était déjà en existence depuis 1888. En 1893 est convoqué à Bradford un congrès où sont représentés tous les mouvements qui s’intitulent socialistes ou Labour. À la quasi-unanimité, les délégués décident de former un parti ouvrier, baptisé Independent Labour Party ou ILP, dont Keir Hardie est élu président. C’est là une étape capitale dans l’histoire du mouvement ouvrier. L’ILP, parti réformiste, orienté vers l’action parlementaire, bientôt adhérent de la IIe Internationale, va faire triompher en Grande-Bretagne les principes du socialisme démocratique.
Dans un premier temps, la tâche du nouveau parti consiste à convaincre les trade unions, qui dans leur majorité restaient fidèles à l’alliance libérale, de soutenir le nouveau parti, dont la doctrine est franchement socialiste. Certes les adhérents de l’ILP, brûlant de zèle pour le socialisme, et chez qui les influences religieuses — en particulier celles du non-conformisme — colorent fréquemment la démarche politique, se dépensent sans compter, mais les premières années du parti sont difficiles et abondent en déboires. L’ILP trouve cependant un auxiliaire précieux en la personne de Robert Blatchford, dont le journal The Clarion et le livre Merrie England servent à convertir des lecteurs par milliers à la cause du socialisme. Surtout, en riposte au « nouvel unionisme », s’est développée du côté du patronat une contre-offensive de grand style, visant à annuler les progrès du mouvement ouvrier depuis 1889, à briser les grèves (par l’appel systématique aux jaunes grâce à la National Free Labour Association créée en 1893) et à renforcer les organisations patronales en faisant d’elles des organismes de combat. Très inquiets, les leaders des trade unions songent à se rapprocher du Parti indépendant du Travail pour opposer aux capitalistes un front ouvrier commun. Ainsi la tactique de l’ILP — la labour alliance, c’est-à-dire l’union dans une vaste coalition de toutes les forces trade-unionistes et socialistes — se trouve justifiée et confortée par un concours de circonstances inattendues, que vient encore aggraver une affaire judiciaire retentissante, connue sous le nom d’« arrêt Tafî Vale » (une section syndicale de cheminots gallois, déclarée responsable de la grève déclenchée par ses adhérents dans la vallée de Tafî Vale et condamnée à payer des dommages et intérêts à l’employeur). Du coup, c’est l’émoi général chez les syndicalistes. N’est-ce pas le droit de grève lui-même qui est menacé ? Et si les employeurs, non contents de chercher à briser les coalitions ouvrières dans le cadre de l’entreprise, portent maintenant le débat devant les tribunaux, ne convient-il pas pour les ouvriers de se défendre au niveau de la loi et du pouvoir législatif ?
Le résultat, c’est un nouveau pas en avant sur la voie de l’organisation politique des travailleurs, avec le ralliement du TUC (à une faible majorité) à l’idée d’une représentation ouvrière au Parlement (1899). En février 1900 est donc créé à Londres le Labour Representation Committee, dont la mission est de faire élire à la Chambre des Communes le plus grand nombre possible d’ouvriers de façon à infléchir la législation dans un sens favorable au monde du travail et par-là à faire échec à la stratégie patronale et gouvernementale. Né avec une vocation limitée et sans grande ambition idéologique, le LRC, sous l’impulsion de son secrétaire, James Ramsay MacDonald, suit une ligne modérée pendant plusieurs années. Mais l’essentiel tient dans le fait que de 1900 date le véritable acte de naissance du parti travailliste (1906 marque plutôt son acte de baptême, puisque c’est cette année-là qu’est adopté officiellement le nom de Labour Party).
Aux élections de 1906 les efforts menés depuis des années par les partisans de la représentation ouvrière trouvent leur récompense, puisque vingt-neuf députés sont élus sous l’étiquette du Labour. Pour le LRC, c’est un beau succès. Mais de même que les premières années de l’ILP avaient été jalonnées de déceptions, les débuts du parti travailliste comportent bien des frustrations. En raison même de sa nature hybride — le groupe parlementaire travailliste est le fondé de pouvoir de syndicats préoccupés avant tout de mesures concrètes et ponctuelles bien davantage que l’avant-garde missionnaire des adeptes du socialisme — le Labour Party se trouve écartelé entre sa base et ses militants. La première, fort peu intéressée par l’idéologie et nullement socialiste, se contente d’une politique de groupe de pression, menée selon des vues catégorielles au jour le jour. Les seconds, au contraire, avides d’égalité et de fraternité universelles et ne songeant qu’à la construction de la Jérusalem socialiste, s’indignent des lenteurs et des compromissions dans lesquelles s’enlise l’action parlementaire.

IV. LE TEMPS DES SECOUSSES (1910-1926)


LES GRANDES HEURES DU SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE
Aux alentours de 1910 l’atmosphère sociale s’assombrit. Les luttes se durcissent. C’est le début du « great unrest », ou « grand malaise des travailleurs ». En réaction contre l’orthodoxie terre-à-terre du trade-unionisme classique aussi bien que contre la mollesse terne du travaillisme parlementaire, les éléments les plus militants du mouvement ouvrier, gagnés par une philosophie de l’action syndicale qui trouve au même moment un large écho en France, aux États-Unis et en Australie, en viennent à élaborer une nouvelle stratégie industrielle. Au lieu de la voie politique et électorale, l’accent est mis sur la lutte dans l’entreprise. Pour lutter efficacement contre le capitalisme, il faut l’atteindre dans ses forces vives, en faisant appel à la ressource fondamentale de l’ouvrier : sa force de travail. Car l’arme par excellence des travailleurs, ce n’est pas le bulletin de vote, mais la grève. C’est pourquoi le syndicalisme révolutionnaire, intransigeant et libertaire, très méfiant à l’égard de l’État, prône l’action directe. Son but, c’est l’instauration d’un véritable pouvoir ouvrier (workers’ control). De là une nouvelle pratique ouvrière, érigeant le syndicat en instrument privilégié, sinon unique, de la lutte contre le capitalisme. Mais la mission du syndicat ne se borne pas à ce rôle négatif : à l’avenir, c’est lui qui de manière positive constituera la cellule de base de la cité socialiste. On reconnaît sans peine la parenté de ces thèses avec l’anarcho-syndicalisme de la CGT et des International Workers of the World. D’ailleurs, pendant toute cette période, les échanges sont actifs au niveau international entre les mouvements ouvriers britannique, irlandais, américain, australien, français, de même qu’entre les leaders : Tom Mann, James Connolly, Daniel De Léon. Mais ces idées s’expriment également à la base, comme c’est le cas avec la célèbre brochure rédigée par un groupe de mineurs gallois, The Miners’ Next Step, véritable manuel militant dans la ligne « syndicaliste » (le mot anglais syndicalist désigne justement la tendance syndicaliste révolutionnaire).
De fait, l’une des caractéristiques du great unrest est de trouver spontanément à la base un large soutien, même si le mouvement est par ailleurs le propre de minorités, conformément au thème en vogue des minorités agissantes appelées à mobiliser les masses. La poussée révolutionnaire s’accompagne en même temps d’une volonté de restructurer le trade-unionisme au moyen de syndicats d’industrie ou industrial unions (à la place des syndicats de métier ou craft unions) et de rassembler les travailleurs en un syndicalisme de masse (d’où le mot d’ordre du « grand syndicat unique » : one big union).
Le résultat, c’est une agitation sociale intense dans les années qui précèdent la guerre. De grandes grèves éclatent chez les cheminots, les dockers, les mineurs, les ouvriers du bâtiment. Elles secouent tout le pays, provoquant ainsi l’inquiétude des possédants à qui elles démontrent le pouvoir croissant du monde du travail. Alors que quelques années plus tôt la moyenne des journées perdues pour faits de grève oscillait entre deux et trois millions, le chiffre atteint dix millions en 1910 et en 1912 il s’élève à quarante et un millions. Du même coup, le recrutement des trade unions va bon train. Déjà le cap des 2 millions de syndiqués avait été franchi en 1900. En 1910, on en est à deux millions et demi. Puis l’effectif gonfle brusquement, dépassant 4 millions en 1914. Le point culminant de la poussée syndicale est atteint en 1914 avec la formation de la Triple Alliance, entente forte d’un million et demi d’ouvriers et regroupant les trois puissants syndicats des mines, des chemins de fer et des transports. À ce stade, beaucoup se demandent si un syndicalisme de lutte de classes n’est pas en train de conquérir la Grande-Bretagne et si les grèves successives ne vont pas déboucher sur la grève générale, rêve et but ultime des tenants du syndicalisme révolutionnaire.
D’autant que la contestation révolutionnaire gagne aussi sur le plan politique. On voit renaître de petits foyers d’agitation, influencés à la fois par le marxisme et l’anarcho-syndicalisme. Ces groupes sont particulièrement actifs (bien que très minoritaires) à Londres (Socialist Party of Great Britain) et en Écosse (Socialist Labour Party). De son côté, la SDF, dont l’action piétinait depuis des années, tente d’élargir sa base en se fondant en 1911 dans un nouveau parti socialiste, le British Socialist Party, qui s’efforce de relever le flambeau révolutionnaire. Mais le BSP, en face d’une situation internationale de plus en plus menaçante, est en proie aux divisions internes : en son sein s’affrontent une aile gauche pacifiste et internationaliste et une aile droite social-démocrate — clivage que va accuser l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914.
1914-1918 : L’EBRANLEMENT DE LA GUERRE
Pour le mouvement ouvrier, l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne le 4 août 1914 éclate comme un coup de tonnerre. D’abord, parce que, en commun avec les autres travailleurs européens, les travailleurs britanniques ont été tout à fait incapables de s’opposer au déclenchement du conflit mondial. Ensuite, parce que celui-ci, avec son caractère de guerre totale où l’arrière est engagé presque autant que les combattants du front, fait surgir au grand jour les divisions du mouvement ouvrier. D’un côté, l’on trouve la direction officielle du Labour Party et des trade unions, soutenus par la grande majorité des salariés. Ceux-là appuyent sans hésitation la guerre « patriotique ». Par milliers, les ouvriers s’engagent sous les drapeaux, attirés — comme le note lucidement un révolutionnaire opposé à la guerre « impérialiste » — par « l’excitation sauvage, l’illusion d’une aventure merveilleuse et le répit réel que cela constituait dans la mortelle monotonie de la vie des classes laborieuses » (W. Gallacher). De l’autre côté, de petits groupes pacifistes tentent de résister à la vague belliqueuse. C’est le cas de nombreux militants de l’ILP., de la plupart des syndicalistes révolutionnaires, de certains membres de l’appareil travailliste (ainsi MacDonald que sa position d’hostilité à la guerre contraint à démissionner du poste de leader et qui est remplacé par Arthur Henderson). C’est aussi le cas de nombre de bourgeois libéraux qui par horreur du sang versé se lancent dans une action militante contre la guerre et qui par le biais du pacifisme vont glisser de plus en plus vers la gauche jusqu’à rejoindre finalement le camp du Labour (on les retrouve en particulier dans l’Union pour le contrôle démocratique ou UDC, animée par E.D. Morel, organisation qui réclame inlassablement une paix négociée). Du côté révolutionnaire, la propagande antiguerre prend appui sur le foyer de résistance et d’agitation ouvrières que constitue la région de la Clyde, autour de leaders intraitables (dont plusieurs deviendront par la suite des chefs du parti communiste britannique) : John Maclean, William Gallacher, Arthur Mac-Manus, Tom Bell.
Sur le plan des relations industrielles, après la proclamation d’une « trêve industrielle » par les chefs politiques et syndicaux du Labour, en août 1914, les instances officielles du mouvement ouvrier se trouvent prises, au nom de l’effort de guerre, dans un engrenage de coopération avec les pouvoirs publics, que ces derniers favorisent au maximum. Des travaillistes font leur entrée au gouvernement en mai 1915, lorsqu’Asquith forme un ministère de coalition ; dans le cabinet Lloyd George en 1916, l’un d’entre eux deviendra ministre du Travail (poste nouvellement créé pour plaire au Labour) et certains resteront ministres jusqu’à la fin de la guerre. Dans tous les organismes chargés de la production de guerre, les trade unions sont invités à siéger. Ainsi l’appareil syndical se voit reconnu comme « faisant partie de la machine sociale de l’État » (S. Webb) : progrès certes indéniable en matière de représentativité et de pouvoir des travailleurs, mais danger évident pour eux de devenir des otages et par-là de servir de caution.
Il en résulte de profondes dissensions à l’intérieur du mouvement ouvrier. Contre les bureaucraties politiques et syndicales, accusées de faire le jeu du gouvernement en foulant aux pieds les intérêts des ouvriers, se dressent les militants révolutionnaires et pacifistes (les deux courants, même s’ils sont bien distincts, ont tendance à unir leurs forces et leurs arguments). Ceux-ci, forts d’un important soutien à la base (et qui va en s’élargissant à mesure qu’augmentent les difficultés dues à la guerre : vie chère, restrictions, etc.) s’érigent en pouvoir « non officiel » (unofficial) pour condamner les mesures, telles que la « dilution » (appel à une main-d’œuvre non qualifiée pour accomplir des tâches spécialisées) et la conscription, décidées par le gouvernement et acceptées par la direction officielle du Labour. Signe du malaise ouvrier, de nombreuses grèves éclatent, notamment dans les centres de la contestation révolutionnaire — la Clyde, Sheffield, la Galles du Sud — avec, à la pointe du combat, métallos et mineurs. Chez les premiers, le « mouvement des délégués d’atelier » (shop stewards’ movement) constitue le fer de lance de la contre-offensive ouvrière. Tandis que les shop stewards font entendre avec une force croissante leur revendication de démocratie industrielle, ils multiplient les petits noyaux révolutionnaires sous les espèces des conseils ouvriers ou Workers’ Committees. En 1917, un congrès Labour, réuni à Leeds, adoptera même avec enthousiasme une résolution en faveur de « conseils d’ouvriers et de soldats », à l’instar de ce qui se passe en Russie.
À cette date en effet la révolution russe vient ajouter une dimension nouvelle à l’agitation du monde du travail en Grande-Bretagne. Par son exemple électrisant, elle fait passer un courant d’excitation, de ferveur, d’espérance. « Savoir, racontera plus tard Harry Pollitt, que des travailleurs comme moi et tous ceux qui m’entouraient avaient pris le pouvoir et vaincu la classe des patrons me mettait dans un état d’enthousiasme croissant ». Sentiment largement partagé et dont trente ans durant on retrouvera la trace dans les rangs du Labour : il faudra la guerre froide, puis la déstalinisation. pour que l’URSS perde définitivement le prestige acquis après 1917 auprès des ouvriers britanniques.
UN APRES-GUERRE TROUBLE
En 1919-1920, le mouvement ouvrier britannique a atteint une puissance et un dynamisme comme il n’en a plus connu depuis les heures héroïques du chartisme. Un véritable vent révolutionnaire souffle sur le pays. De partout éclatent des conflits sociaux d’une âpreté inusitée. La croissance des trade unions est foudroyante. Déjà de 1914 à 1918, le nombre des syndiqués avait progressé de plus de deux millions, atteignant six million et demi au moment de l’armistice. De 1918 à 1920, c’est encore plus de deux millions de nouveaux syndiqués qui viennent s’ajouter, au point qu’on ne retrouvera l’effectif de 1920 (8 300 000 trade-unionistes, dont 1 300 000 femmes) qu’en 1946.
Mais la poussée de l’extrême-gauche a beau faire trembler l’Angleterre conservatrice et bourgeoise, elle ne va pas tarder à se révéler éphémère. Et des chemins cahoteux jalonnant les hauteurs révolutionnaires l’on en reviendra bientôt, non sans soubresauts, au sentier de plaine du réformisme. En fait, au lendemain de la guerre, on peut distinger à l’intérieur de la vague contestataire, deux stratégies distinctes. L’une, forte des succès remportés depuis l’avant-guerre par les luttes ouvrières à la base, est une stratégie industrielle, fondée sur l’action directe et ayant pour mot d’ordre le « contrôle ouvrier ». En elle, se croisent les expériences du shop stewards’ movement et les aspirations du guild socialism (le « socialisme de guilde », courant libertaire et autogestionnaire, animé par des intellectuels tels que G.D.H. Cole, avait réussi à opérer pendant la guerre sa jonction avec les milieux ouvriers), mais les adeptes de l’action directe ne parviennent à prendre le contrôle ni des grandes fédérations syndicales (à part les mineurs) ni a fortiori du TUC. Et tandis que la dépression économique à partir de 1921 casse net la dynamique trade-unioniste, elle renforce la position des chefs syndicalistes modérés qui reprennent alors sans trop de mal le dessus (le symbole en est le « vendredi noir », 15 avril 1921, qui marque l’éclatement de la Triple Alliance).
Quant à l’aile politique du mouvement révolutionnaire où se regroupent pêle-mêle marxistes du British Socialist Party et du Socialist Labour Party écossais, militants venus du shop stewards’movement, dissidents de l’ILP, c’est elle qui forme en 1920 le parti communiste britannique (Communist Party of Great Britain). Cependant, quelle que soit l’énergie militante des fondateurs du nouveau parti, l’adhésion rigide de celui-ci à la ligne bolchevik détourne aussitôt de lui la masse du labour movement. Jamais le communisme britannique ne parviendra à surmonter ce handicap de départ. Prisonnier de sa condition minoritaire, il demeurera chétif et marginal — même s’il s’avère en maintes circonstances que son influence sur le plan syndical est loin d’être négligeable —, contraint de reconnaître le privilège de l’hégémonie à son rival et frère ennemi, le très réformiste Labour Party.
Le travaillisme a su en effet mettre à profit les chances qui s’offrent au lendemain de la guerre aux partisans d’un socialisme démocratique, légal et parlementaire. Doté depuis 1918 d’une nouvelle constitution et d’un programme franchement socialiste (c’est la fameuse « clause 4 » des statuts du parti), il continue de doser habilement générosités (de langage) et prudences (de tactique) dans un « labourisme sans dogme » (H. Pelling). Incontestablement un grand nombre de travailleurs trouvent dans le Labour un écho authentique à leurs aspirations comme à leurs intérêts de classe. Au sein du parti, l’éclectisme demeure la règle : fabiens, trade-unionistes, coopérateurs, socialistes de l’ILP, tenants du radicalisme social y font bon ménage. En associant gradualisme et tolérance, ouvriérisme et sens national, souffles moralisants et pragmatisme politique, le parti travailliste s’intègre peu à peu en douceur dans la tradition démocratique nationale. Or, comme le critère suprême en ce domaine, c’est le verdict des électeurs (en 1918 le suffrage est devenu universel, masculin et féminin — du moins pour les femmes de plus de trente ans), le fait que le Labour Party trouve une faveur croissante auprès du corps électoral le pose très vite en candidat au pouvoir. Dès les élections de 1918, le parti avait obtenu 22 % des voix. En 1922, il recueille presque 30 % de suffrages et c’est lui qui, distançant les libéraux, constitue maintenant l’opposition officielle.
Ainsi, malgré les déboires enregistrés par les minorités militantes en 1920-1921, malgré le reflux syndical amorcé depuis 1921, malgré la crise économique récurrente qui affecte durement l’emploi et les conditions de vie des salariés, la puissance du monde du travail continue de s’affirmer au cours des années 1920. Mais le labour movement va se trouver profondément secoué et démoralisé par deux échecs survenus coup sur coup, en 1924 et en 1926, échecs qui affectent dans un premier temps l’aile politique du mouvement, dans un second son aile industrielle. Le premier échec, c’est celui du gouvernement travailliste de 1924. En effet, poursuivant son ascension, le Labour Party avait réussi aux élections de décembre 1923 à obtenir 191 sièges avec près du tiers des voix. MacDonald (redevenu leader du Parti depuis 1922) est donc investides fonctions de Premier ministre et chargé de former un gouvernement de minorité. Pour la première fois, l’Angleterre, foyer historique du capitalisme, va se trouver dirigée par une équipe de socialistes. Mais l’expérience s’avère tout de suite peu exaltante. D’abord, en l’absence d’une majorité et au milieu des écueils économiques, la précarité de la situation du cabinet éclate aux yeux de tous, à commencer par ses multiples adversaires. Surtout, les chefs travaillistes, MacDonald, Snowden, Hen-derson, plus préoccupés de respectabilité bourgeoise que d’originalité socialiste, se contentent de gérer les affaires au jour le jour pendant dix mois comme l’aurait fait n’importe quel gouvernement modéré, et ils finissent par tomber sans gloire à la suite des élections d’octobre 1924.
Plus grave encore est le fiasco de la grève générale en 1926. Depuis plusieurs années le domaine de la confrontation sociale avait eu tendance à se concentrer sur une industrie clé, celle du charbon, et cela d’autant mieux que le syndicat des Mineurs (Miners’ Federation of Great Britain), maintenant conduit par A.J. Cook, faisait figure de fer de lance du mouvement ouvrier. Or, parmi les propriétaires de mines, au gouvernement, dans les cercles conservateurs, beaucoup étaient fermement décidés à donner une leçon aux syndicats. En conséquence, on se prépare dans ces milieux à un affrontement décisif. Celui-ci se produit au printemps 1926, lorsque le TUC par solidarité avec les mineurs décide de lancer un mot d’ordre de grève générale à partir du 4 mai. Dans une atmosphère de guerre sociale, la bataille s’engage entre d’un côté le gouvernement conservateur de Baldwin, le patronat et toutes les forces d’ordre, de l’autre les ouvriers, chez qui la solidarité syndicale joue avec résolution. Mais ces derniers sont mal préparés à l’épreuve et divisés entre les militants, déterminés à aller jusqu’au bout, et les leaders modérés du TUC qui ne songent qu’à mettre fin au plus tôt au conflit. La grève s’achève effectivement au bout de neuf jours par une capitulation sans conditions du mouvement syndical ; seul le syndicat des mineurs poursuit une lutte désespérée qui va durer six mois. C’est là une défaite de première grandeur pour le mouvement ouvrier — l’échec le plus grave qu’il ait subi depuis l’effondrement du chartisme en 1848.

V. LE RETOUR À LA VOIE PARLEMENTAIRE : 1926-1945


LA REMONTEE SYNDICALE : LE TRADE-UNIONISME APRES 1926.
Outre un retentissement psychologique durable dans un climat d’âpre lutte des classes, l’échec de la grève générale entraîne plusieurs conséquences pour le mouvement ouvrier. D’abord le reflux syndical entamé depuis 1921 s’intensifie. En 1925, on ne comptait déjà plus que cinq millions et demi de syndiqués ; le chiffre tombe en 1927 en-dessous de cinq millions pour atteindre son point le plus bas — la dépression mondiale aidant — en 1933 avec 4 400 000 ; à partir de là il est vrai, une remontée s’amorce, puisqu’à la veille de la Seconde guerre mondiale, l’effectif dépassera à nouveau six millions. En second lieu, décidés à se venger des trade unions, le gouvernement conservateur et le patronat font adopter en 1927 une législation de combat, dirigée à la fois contre les syndicats et contre le parti travailliste, le Trade Disputes and Trade Union Ad, qui déclare illégale la grève générale, ainsi que les grèves de solidarité, limite l’action des piquets de grève, interdit aux fonctionnaires de s’affilier au TUC, entrave le financement du parti travailliste en imposant la pratique du contracting in au lieu du contracting out (le syndiqué en versant sa cotisation syndicale doit déclarer expressément qu’il adhère au Labour Party). Enfin, la date de 1926 marque l’abandon de la stratégie d’action directe. En tant que grande force ouvrière, le syndicalisme révolutionnaire a vécu. Tactique parlementaire et modérantisme l’emportent dorénavant à la tête des trade unions, comme en témoignent les discussions Mond-Turner (1927) et autres tables rondes entre syndicalistes et représentants des milieux dirigeants de l’industrie : rapprochements au cours desquels patrons et ouvriers s’efforcent de concert de déterminer les moyens de relancer l’économie et de définir un nouveau style de relations industrielles.
Cependant, aidé par la très forte solidarité de classe qui caractérise le monde du travail, stimulé à certains égards par la grande crise économique qui démontre l’incapacité du régime capitaliste à trouver des solutions aux problèmes de la Grande-Bretagne, le trade-unionisme résiste à tous les assauts et remonte peu à peu la pente. D’ailleurs la tactique prudente et pragmatique adoptée depuis 1926 ne laisse pas de se révéler payante. De plus en plus, c’est le Conseil général (General Council) du TUC qui impose son autorité et donne l’impulsion à l’ensemble du mouvement syndical, grâce à l’action de ses deux chefs principaux, Walter Citrine, le secrétaire général, et Ernest Bevin, personnalité dominante de l’entre-deux-guerres (il est secrétaire du tout-puissant syndicat des transports, le Transport and General Workers’Union ou TGWU qui détient à lui seul 10 % des mandats syndicaux dans les congrès). Le TUC en profite pour étendre davantage son emprise sur l’appareil de décision travailliste : en 1931-1934, une réforme des statuts lui donne la majorité absolue (7 sièges sur 13) dans le National Council of Labour. Comme l’écrit Pelling, « cessant de servir d’ancre au navire travailliste, le TUC s’empare du gouvernail ». Sur le plan national, la force de ré-silience ouvrière oblige les gouvernements à prépondérance conservatrice qui dirigent le pays tout au long des années 1930 à composer avec ce contre-pouvoir que constitue un syndicalisme dont la puissance ne cesse de se relever. En particulier, lorsque les nécessités du réarmement contraignent à faire appel à la coopération ouvrière, les trade unions se retrouvent en position de force, aussi bien au cours des négociations menées avec le gouvernement que dans le collective bargaining avec le patronat.
LES AVATARS DU TRAVAILLISME
À l’inverse de ce qui s’est passé du côté syndical, la débâcle de la grève générale, loin de porter tort au parti travailliste, lui a plutôt été bénéfique. Car dans la mesure où l’échec de la confrontation industrielle tend à revaloriser la médiation politique, la voie électorale, vestibule du pouvoir d’État, peut apparaître comme garantissant l’avenir de manière moins aléatoire et à moindres frais. C’est un fait en tout cas que dans l’opinion le Labour Party marque des points vers la fin des années 1920 : contre le chômage persistant ne doit-on point voir en lui le meilleur recours ? Aux élections de 1929, devenu avec 288 sièges le premier parti aux Communes, c’est à lui qu’échoit pour la deuxième fois la tâche de former le gouvernement. Mais ce second ministère MacDonald, qui ne dispose pas plus que le premier d’une véritable majorité (puisqu’il doit toujours compter sur l’appoint des voix libérales) et qui de surcroît, aussitôt investi du pouvoir, se trouve affronté à la crise économique mondiale, est appelé à finir en catastrophe. D’orientation résolument modérée (la gauche du parti n’y a qu’un représentant en la personne de Lansbury et les postes clés sont tous détenus par des leaders de droite), le gouvernement travailliste fait très vite la preuve de sa totale incapacité à résoudre les difficiles problèmes économiques de l’heure. Or, en août 1931 la crise économique et monétaire prend soudain un tour dramatique. Mais devant le diktat de la Cité et de Wall Street, le cabinet se divise et démissionne, MacDonald entreprenant aussitôt de former un nouveau gouvernement d’union nationale où entrent en force les conservateurs et quelques libéraux. Du jour au lendemain, le parti se trouve cassé en deux. Stupeur et désarroi atteignent le Labour jusque dans ses profondeurs. MacDonald, Snowden, J.H. Thomas ont beau être aussitôt dénoncés comme traîtres à la cause ouvrière, les élections de l’automne 1931 se soldent par une véritable débâcle du parti qui n’a plus que quarante-six députés. Crise la plus grave de l’histoire du travaillisme, l’épisode amer de 1931 va laisser des blessures profondes. Jusqu’à nos jours, la crainte de la scission ne cessera de poursuivre comme une hantise les militants du Labour.
Dans les années qui suivent une tâche s’impose à tous : reconstruire le mouvement travailliste. En cette période de retrait, de réflexion, de travail patient et obscur, où le Labour est à la recherche à la fois d’une âme et d’un corps, on remet le socialisme à l’honneur, en le proposant clairement comme remède — le seul capable de résoudre la crise de l’économie capitaliste. Tandis que les chefs historiques, Henderson, Lansbury, s’effacent, remplacés par des figures nouvelles — Clement Attlee, élu leader en 1935, Herbert Morrison, Hugh Dalton — prévaut un souci nouveau d’efficacité et de réalisme, afin de faire la preuve que le parti, loin de se perdre dans les utopies lointaines, est en mesure d’avancer des solutions concrètes face aux problèmes du jour. Ainsi le Labour Party, retrouve sa double ligne idéaliste et pragmatique, ce qui assure la prépondérance des éléments du centre à la tête du mouvement. Car du côté de la gauche, les rapports ne cessent d’être conflictuels : sécession de l’I.L.P. en 1932, fondation la même année de la Ligue socialiste (Socialist League) animée par Stafford Cripps, qui tente, mais sans succès, d’infléchir la politique officielle en l’entraînant vers des prises de position plus audacieuses, pressions des intellectuels (Laski, Tawney, Cole, Brails-ford, etc.) à qui s’opposent opiniâtrement les syndicalistes comme Bevin, tous ces épisodes ponctuent la vie intérieure du parti en multipliant les frictions entre la droite et la gauche tant dans les congrès que dans les sections locales à la base.
À partir de 1933-1934, avec la montée du fascisme et l’ombre de la guerre qui se profile sur l’Europe, le débat prend un ton plus passionné. À la propagande insistante du parti communiste en faveur d’un « front uni » (United Front) rassemblant les forces démocratiques et socialistes — mot d’ordre qui recueille l’adhésion de la plus grande partie de la gauche travailliste — la direction du Labour riposte par des refus répétés et bientôt par des menaces d’exclusion. La mobilisation antifasciste des forces ouvrières ne s’en poursuit pas moins : affrontements de rues avec les fascistes anglais groupés derrière Mosley, soutien aux chômeurs qui organisent désespérément des marches de la faim, solidarité avec les républicains espagnols, effervescence intellectuelle provoquée par le Left Book Club lancé en 1936 par Gollancz, mot d’ordre du « Front populaire » contre la réaction et la guerre en 1938, batailles en matière politique internationale entre ceux qui restent fidèles envers et contre tout au pacifisme et ceux qui considèrent, à la suite d’une révision déchirante, que seule une politique de fermeté et de réarmement peut arrêter les agressions totalitaires — la fin des années 1930 est marquée par une atmosphère de politisation intense, de galvanisation des énergies populaires, de glissement généralisé à gauche. Dans toutes les directions le labour movement s’anime, plus vigoureux que jamais et conscient de l’immensité de l’enjeu, non seulement pour la Grande-Bretagne, mais pour le monde.
LA SECONDE GUERRE MONDIALE ET SES EFFETS
À la différence de 1914, lorsque le second conflit mondial débute le 3 septembre 1939, la classe ouvrière dans son immense majorité approuve la décision du gouvernement conservateur de Chamberlain de déclarer la guerre, car les dernières illusions sur Hitler sont tombées, et cette fois l’idéologie démocratique et socialiste joue en faveur de la guerre et non point contre elle. Seuls quelques petits noyaux pacifistes, notamment à l’ILP, demeurent opposés à la participation au carnage, tandis que le parti communiste au bout de quelques semaines prend position contre la guerre qualifiée d’« impérialiste », rejoignant ainsi les positions pacifistes par le biais du défaitisme (du coup les effectifs du PC chutent de moitié). En fait, l’impact du pacifisme ne va cesser de décliner tout au long du conflit et lorsqu’à partir de juin 1941 les communistes rejoindront le camp des partisans de la guerre et se feront les plus intransigeants champions de la guerre « antifasciste », l’unité du mouvement ouvrier sera à peu près totale dans la lutte contre l’Allemagne hitlérienne et ses alliés. Il y a là un contraste éclatant avec les années 1914-1918, au cours desquelles, comme on l’a vu, le monde du travail, tiraillé entre le patriotisme et l’internationalisme, s’était profondément divisé sur la question de la paix et de la guerre. Autre différence : alors que la participation du Labour au gouvernement et à l’effort de guerre durant la Première guerre mondiale avait été aussi parcimonieuse que controversée — le parti travailliste ne s’était d’ailleurs guère vu offrir que des strapontins dans les conseils gouvernementaux — cette fois, à partir de la formation par Churchill d’un gouvernement de coalition le 10 mai 1940, le Labour entre par la grande porte dans les organes de direction du pays : Attlee, Lord du Sceau privé, est membre du Cabinet de guerre restreint et sera bientôt Premier ministre adjoint, Bevin est ministre du Travail, Morrison ministre de l’Intérieur. Pendant cinq ans, la coalition va fonctionner sans heurt, tournant même plutôt à l’avantage du Labour, chargé de la plupart des responsabilités intérieures. D’emblée, du fait de la participation des représentants officiels du Travail à l’effort commun, la guerre a pris le caractère d’une guerre démocratique et populaire : « the People’s War ».
À la faveur du climat d’unité nationale, les antagonismes de classe, si vifs avant la guerre, sont en recul. Un esprit de conciliation se développe, qui survivra dans la paix, colorant d’une teinte plus irénique les relations sociales et même les relations industrielles après 1945. Sans que la conscience de classe soit le moins du monde atténuée, les manières quotidiennes seront désormais plus courtoises, moins acrimonieuses, souvent aussi plus tolérantes que par le passé. Parallèlement, dans tout le pays, à l’armée, chez les civils, se lève un vent de démocratisation. On se prend à imaginer l’après-guerre, en rêvant d’un monde différent. Un grand bouillonnement d’idées traverse l’Angleterre en guerre. On ne veut à aucun prix revenir aux années noires de la dépression, du chômage, de l’inégalité. Des souffles socialisants sont dans l’air. En témoignent les plans de réforme sociale de l’Army Bureau of Current Affairs, le rapport Beveridge — vite devenu un best-seller — ou la soudaine floraison d’un parti nouveau aux aspirations généreuses, le Common Wealth Party, animé par des intellectuels socialistes et radicaux. Les exigences communément mises en avant sont très simples : du travail pour tous, la sécurité, le droit à la santé et à un niveau de vie décent, la paix et la coopération internationale. Une telle volonté de changement et de réformes favorise bien évidemment le Labour. Comme l’a fait remarquer plus tard Attlee, « tout naturellement, en temps de guerre, quand le bien public doit prendre le pas sur les intérêts privés, les solutions ont un fort parfum socialiste ». Bref la guerre provoque une poussée générale à gauche, conférant une respectabilité inattendue aux idées de socialisation et de planification et faisant apparaître comme une nécessité l’accès de tous au bien-être : « warfare has necessitated welfare » (A. Briggs).
Aussi n’est-il pas étonnant que, dès la guerre terminée, on ait assisté au printemps 1945 à un spectaculaire succès du monde du travail. Celui-ci n’avait-il pas déjà fait la preuve durant les hostilités de sa maturité, de sa capacité à tenir les rênes ? Non seulement en effet les ministres travaillistes avaient amplement démontré leur compétence et leur efficacité, mais les syndicats avaient été eux aussi associés à tous les niveaux aux responsabilités et aux décisions. Voilà que maintenant le programme électoral du parti travailliste faisait miroiter aux yeux des électeurs un grand bond en avant de la démocratie sociale, sinon de la social-démocratie, avec des promesses de sécurité sociale, de plein emploi, de nationalisations et avec pour but ultime la réalisation d’une « communauté socialiste britannique » (Socialist Commonwealth of Great Britain). Le résultat, c’est un raz-de-marée travailliste : 393 députés Labour (dont 168 d’origine ouvrière), plus trois sièges pour l’ILP et deux pour les communistes. Dans le monde du travail, un tel triomphe crée un sentiment d’euphorie — que symbolise l’exclamation célèbre d’un ministre : « C’est nous les maîtres maintenant ! ». Cette fois-ci effectivement les socialistes disposent d’une majorité qui leur permet et de gouverner et de réformer. Le pari démocratique et électoral lancé par le mouvement ouvrier en 1900 pouvait apparaître gagné. Dans ces conditions, l’après-guerre allait-il voir enfin se réaliser l’avènement du socialisme et l’émancipation des travailleurs ?

VI. DU WELFARE STATE À LA PROSPÉRITÉ : 1945-1964


LE TRAVAILLISME AU POUVOIR (1945-1951)
Révolution ou new deal ? Socialisme ou démocratie sociale ? Tels sont les termes du dilemme auquel se trouve affronté le Labour au cours des années d’après-guerre. De fait, une fois investis du pouvoir, les chefs travaillistes apportent à cette interrogation une réponse, ou plutôt des réponses, prudentes, à la manière fabienne et gradualiste : d’un côté, l’on accomplit quelques grandes enjambées ; de l’autre, on multiplie les petits pas. Si bien que le terme de révolution dont on a usé et abusé à l’époque pour décrire les réalisations travaillistes — on a parlé de « révolution silencieuse », de « révolution pacifique », de « révolution par la loi », ou encore, pour reprendre l’expression de Laski, « revolution by consent » — apparaît avec le recul du temps bien excessif. D’ailleurs l’équipe au pouvoir conduite par le trio Attlee, Bevin, Cripps (un Cripps très assagi au demeurant) se veut responsable et respectable, guidée par des principes de pondération et de réalisme : « notre politique, écrira Attlee, ne cherchait pas à réformer le capitalisme, mais à progresser vers un socialisme démocratique ».
Deux mots résument l’œuvre du Labour au pouvoir : les nationalisations, le Welfare State. Les premières — très ancienne revendication du mouvement ouvrier remontant au moins aux années 1880 — voulaient répondre au principe du contrôle public des grandes activités et services économiques de la nation. On commence par la Banque d’Angleterre, symbole de la puissance du capital (mais ce sera la seule nationalisation dans le domaine du crédit), puis c’est le tour des mines, des chemins de fer, du gaz, de l’électricité, de la sidérurgie. Le régime adopté, sous l’impulsion de Morrison, est d’inspiration fabienne : système de monopole d’État centralisé, à l’opposé des thèses traditionnelles d’une partie du Labour sur le contrôle ouvrier et une gestion décentralisée. De là, une fois passé les congratulations du moment, bien des déceptions dans le monde ouvrier, en particulier pour les salariés des entreprises nationalisées. Car si l’on a réalisé un transfert de propriété, on n’a pas effectué de transfert du pouvoir, et les travailleurs ne tarderont pas à s’apercevoir que leur sort n’en est guère altéré.
Quant au Welfare State, ses créateurs (qui empruntent largement aux idées de Beveridge et de Keynes) se réclament de trois principes : principe d’universalité (la sécurité est un droit : en conséquence pas de régimes particuliers, mais un même statut pour tous), principe de solidarité (l’entraide doit opérer entre les membres de la collectivité nationale grâce à une politique de transferts et de redistribution), principe de justice sociale (il faut mettre fin aux privilèges de quelques-uns, combler le fossé entre riches et pauvres et développer l’égalité des conditions et des chances). Au service de cette cause le gouvernement du Labour déploie une intense activité législative : institution d’un système très complet de sécurité sociale grâce à une protection combinée contre le chômage, la maladie, les accidents, la vieillesse ; service de santé gratuit (imaginé et mis en œuvre par Bevan, l’enfant terrible de la gauche travailliste) ; politique du logement et de l’environnement.
Incontestablement, grâce à l’avènement du Welfare State, le niveau de vie des masses progresse, favorisé par le plein emploi et malgré les sacrifices qu’impose l’austérité d’après-guerre. À cet égard le Welfare State s’inscrit dans la grande perspective historique de progrès social et d’émancipation démocratique sur laquelle le mouvement ouvrier avait pris si souvent appui dans le passé. À partir de là un consensus s’établit dans la société britannique autour des notions pour lesquelles tant de batailles avaient été livrées : le droit au travail, le minimum vital, la sécurité sociale.
Mais en même temps l’ambiguïté des réformes accomplies saute aux yeux. S’agit-il de rendre le régime capitaliste plus acceptable, d’une part en l’amendant par la suppression de ses abus les plus criants, d’autre part en l’adaptant à un nouveau mode de relations entre le Travail et le Capital, afin de lui permettre de survivre, voire de prospérer — ou bien l’État-Providence n’est-il qu’une étape, la transition nécessaire dans la marche au socialisme ? En fait, l’on peut voir dans le régime issu de la guerre et de la législation travailliste de 1945-1951 une sorte de « compromis historique » : compromis intervenu entre les forces du Labour (dont le conflit mondial a manifesté le pouvoir, concrétisé en 1945 par le verdict du suffrage universel) et la puissance de la classe dirigeante (qui réussit à maintenir son emprise sur l’État et sur les affaires). Considéré désormais comme associé à part entière, le Labour impose son influence sous la forme du droit à la parole : droit non seulement d’être consulté, mais de participer aux décisions, avec tous les avantages que peuvent en retirer des organisations ouvrières puissantes et disciplinées. En contrepartie, il consent à faire preuve de sagesse en acceptant l’ordre policé de la société et en adoptant une ligne modérée qui laisse intacts les pôles traditionnels du pouvoir (telles la Cité ou les public schools). Bref, à un régime d’économie mixte correspond maintenant une démocratie mixte, mi-libérale, mi-sociale.
À l’extérieur, le labour movement doit au même moment prendre position sur les deux grands problèmes de l’après-guerre : celui de la guerre froide, celui de la décolonisation. Sur le premier, une coupure se produit en son sein. Tandis que le parti travailliste et les trade unions approuvent dans leur immense majorité l’alliance atlantique et le réarmement, les communistes se retrouvent isolés (mis à part quelques « compagnons de route », les fellow-travellers) et même exclus de tout poste de responsabilité tant au TUC que dans la plupart des fédérations syndicales. Seuls quelques membres de la gauche travailliste essaient désespérément de prôner une politique de refus des blocs (ce sont les neutralistes du groupe Keep Left). Jusqu’au début des années 1960, date à laquelle la détente se précisera pour de bon, le mouvement ouvrier continuera d’être ravagé par ces divisions sur les problèmes internationaux ; relations avec l’URSS et les États-Unis, réarmement allemand, recours à l’arme nucléaire.
Face aux problèmes de l’Empire, le mouvement ouvrier avait développé depuis longtemps une tradition anticolonialiste, sans toutefois prêter une attention soutenue aux revendications des peuples colonisés. Maintenant avec l’éveil des nationalismes outre-mer, il devient impossible de se réfugier dans une indifférence lointaine. Au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la gauche travailliste se déclare sans ambiguïté en faveur de la décolonisation. De son côté, le gouvernement travailliste prend en 1947 une décision historique — dictée par les nécessités plus encore que par les principes — en reconnaissant l’indépendance de l’Inde, bientôt suivie par celle de la Birmanie et de Ceylan. Mais la direction du Labour reste très attachée, sous l’étiquette du Commonwealth, au maintien des intérêts politiques, stratégiques et économiques de la Grande-Bretagne dans le monde. Là encore la voix de la gauche retentit le plus souvent en vain, étouffée par la Realpolitik officielle.
LE LABOUR DANS L’OPPOSITION : 1951-1964
Une fois perdues les élections de 1951, autant en raison de son propre essoufflement que de la virulence des tories, le Labour retourne dans l’opposition qu’il avait quittée onze ans auparavant et dans laquelle il va rester treize ans. Au cours de ces années, l’évolution du syndicalisme est commandée par trois facteurs. D’abord, à la différence de l’entre-deux-guerres, des relations relativement cordiales s’établissent avec le gouvernement conservateur (il est vrai que le « néo-torysme » au pouvoir s’empresse de garantir l’acquis du Welfare State et joue la plupart du temps la carte de l’ouverture sociale). En second lieu, on note un retour à la tradition favorite du trade-unionisme, celle de la négociation directe avec le patronat que l’on préfère d’autant plus à l’intervention législative et étaticrue Qu’il est maintenant, impossible de compter sur un gouvernement allié des syndicats et que par ailleurs les chefs des trade unions font suffisamment confiance à la capacité de pression de leurs organisations dans le « marchandage collectif », le collective bargaining. Enfin, à la faveur de l’expansion, le niveau de vie ouvrier enregistre une transformation considérable au cours de ces années : tandis que la pénurie s’éloigne, c’est l’entrée des masses dans la société d’abondance, la conquête du bien-être dans le cadre du néo-capitalisme, l’accession aux deux symboles clés de l’afïluence : l’automobile et la télévision.
Devenu une puissance reconnue, le trade-unionisme renforce ses structures par un processus de concentration, mais aussi de bureaucratisation. Les effectifs, qui ont considérablement progressé pendant la guerre, passant de 6 300 000 en 1939 à plus de huit millions à la fin des hostilités, dépassent le chiffre de neuf millions en 1947. Ils se stabilisent alors pendant une quinzaine d’années, avant de reprendre leur marche en avant dans les années 1960. En 1964, le total de dix millions de syndiqués est atteint (dont plus de deux millions de femmes), ce qui représente une « densité » de quarante-trois syndiqués pour cent salariés (en 1939, la proportion était seulement de 30 %). Le phénomène le plus frappant, c’est la progression des « cols blancs », qui fournissent l’essentiel de la croissance des nombres (entre 1948 et 1964 leur chiffre augmente d’un tiers). Autre trait marquant : la concentration, à la fois par diminution du nombre des trade unions (alors qu’on en comptait plus de 1 300 au début du siècle et 1 000 en 1939, le total tombe à 734 en 1945, à 580 en 1965) et par regroupement des syndiqués dans les grosses fédérations (c’est ainsi que les dix syndicats les plus importants totalisent 60 % des trade-unionistes). Le résultat, c’est qu’avec le système du block vole les géants syndicaux (ouvriers des transports et manœuvres du TGWU, métallos de l’AEU, travailleurs municipaux du NUGMW) font la majorité tant dans les congrès du TUC que dans ceux du parti travailliste. Or, comme ces fédérations sont alors entre les mains de leaders de droite (personnifiés à merveille par Arthur Deakin), l’influence des syndicats sur le Labour s’exerce constamment au profit du modérantisme, voire du conservatisme, et contre la gauche, d’autant plus que l’idéologie quantitativiste du néo-capitalisme n’a pas laissé d’entamer une partie du monde du travail.
De son côté, le parti travailliste traverse une période difficile, accumulant des déboires au cours de sa longue « traversée du désert ». Déboires électoraux, puisque le Labour perd trois élections successives (1951, 1955, 1959). Déboires dus surtout aux conflits internes qui ne cessent de déchirer le parti à propos de la ligne à suivre et qui provoquent une véritable cassure entre la droite et la gauche. C’est d’abord la querelle du « bevanisme », provoquée par les critiques virulentes de Bevan et de ses amis, Barbara Castle, Michael Foot, Richard Crossman, à l’égard de la direction du parti. Ce que reprochent les rebelles, c’est l’immobilisme plat du Labour par défaut de hardiesse et d’imagination, alors qu’il faudrait reprendre la marche vers le socialisme en s’appuyant sur un programme radical de nationalisations et à l’extérieur sur une politique neutraliste (c’est pourquoi la question du réarmement allemand sert à plusieurs reprises de détonateur et c’est autour d’elle que se définissent les deux camps). La bataille dure de 1951 à 1957, et à plusieurs reprises la tension est extrême : aux bevanistes, appuyés sur les militants des sections locales du parti, s’oppose le leadership, soutenu par les syndicats (en 1955, Gaitskell, qui représente ouvertement la droite travailliste, a remplacé Attlee comme leader).
Autour de 1959-1960 éclatent deux autres crises : la querelle du « révisionnisme » et celle du désarmement unilatéral. La première est due à la volonté de modernisation du travaillisme par des hommes comme Anthony Crosland (auteur d’une importante étude doctrinale parue en 1956, The Future of Socialism), Roy Jenkins, George Brown, eux-mêmes encouragés par Gaitskell. L’idée de base était qu’un parti de classe, étroitement lié aux trade unions, ne correspondait plus aux nécessités de l’heure, qu’il fallait se tourner davantage vers les classes moyennes et que la propriété collective des moyens de production n’était plus indispensable à la réalisation du socialisme, car une social-démocratie, alliant bien-être et épanouissement de l’individu, pouvait très bien s’accommoder d’un régime d’économie mixte. Aussi les « révisionnistes » proposaient-ils de renoncer à la clause 4 des statuts du parti (clause faisant de l’appropriation collective un objectif fondamental du Labour). Il s’ensuit aussitôt une gigantesque tempête. Toute la gauche et une partie des syndicalistes se mobilisent pour la défense des nationalisations et finalement la clause 4, pierre sacrée du socialisme, est maintenue. Parallèlement, la campagne pour un désarmement nucléaire unilatéral, qui battait son plein depuis 1958 et qui trouvait un large écho dans la jeunesse, constitue un autre sujet de contestation parmi les travaillistes : elle provoque des affrontements passionnés entre la conscience pacifiste du Labour et les réalistes de l’appareil. Il faudra que Harold Wilson, choisi comme leader à la mort de Gaitskell en 1963, propose avec habileté au mouvement travailliste des projets — aussi séduisants que vagues — de « révolution scientifique » et de « croissance planifiée » pour que le parti refasse son unité et puisse affronter avec succès les élections de 1964.
À l’extrême gauche, la fin des années 1950 est également marquée par de multiples remous. Le parti communiste, qui avait réussi à peu près à maintenir ses forces malgré le gel de la guerre froide, se trouve soudain secoué de haut en bas par les événements de 1956. En l’espace de deux ans il perd près du tiers de ses militants. Affronté au difficile processus de la déstalinisation il a beaucoup de mal à retrouver un équilibre, quoique sa base ouvrière lui reste plus fidèle que les intellectuels, partis en grand nombre.
Dans le vide ainsi créé entre un travaillisme anémié, stérile et paralysé par les dissensions intestines, et un communisme déconsidéré et non moins stérile, se font jour plusieurs initiatives. On a déjà mentionné la Campaign for Nuclear Disarmament, tentative pour redonner à la gauche une dimension prophétique, en puisant dans la tradition d’idéalisme moral du mouvement ouvrier et radical. Parallèlement surgit une « nouvelle gauche », animée par des intellectuels dont les uns ont passé par le parti communiste et sont restés plus ou moins marxistes, dont les autres se recrutent dans le milieu étudiant. Elle prêche un socialisme rénové et mirifié. aui réconcilierait les exigences de la liberté et de la culture avec le collectivisme et l’esprit communautaire, et ses publications, New Reasoner et Universities and Left Review (qui fusionnent ensuite pour former la New Left Review) servent de point de ralliement à de petits cercles fervents et éclectiques rêvant de « changer la vie ».

VII. DEPUIS LE MILIEU DES ANNÉES 1960 : LE MOUVEMENT OUVRIER CONTEMPORAIN


LES MARES STAGNANTES DU WILSONISME ET LE REVEIL DU MILITANTISME
Victorieux de justesse aux élections d’octobre 1964, largement confirmé au pouvoir par l’électorat en mai 1966, le parti travailliste reprend les rênes de l’État et gouverne pendant six ans de 1964 à 1970, sous la houlette de Harold Wilson, assisté d’une nouvelle génération de ministres, R. Castle, G. Brown, D. Healey, R. Jenkins, J. Callaghan. Au départ, les dirigeants du Labour proclament des ambitions élevées, comme il convenait aux tenants d’un socialisme qui se voulait moderne et scientifique. Croissance, planification, tels étaient les deux mots d’ordre. Malheureusement, il faut vite déchanter : des choix économiques malencontreux au nom de la défense sacro-sainte de la livre, une politique des revenus qui impose des sacrifices — fort mal accueillis — aux salariés, de graves déboires en matière de décolonisation, notamment en Rho-désie, voilà qu’un discrédit irrémédiable s’attache à une expérience qui paraît n’avoir qu’un très lointain rapport avec les principes invoqués et fort peu avec les intérêts et les aspirations du monde du travail.
Ce n’est certes ni la nationalisation de l’acier ni la lutte contre la discrimination raciale qui suffisent à compenser l’opportunisme foncier de Wilson, dont la rhétorique socialiste ne parvient point par ailleurs à dissimuler la méthode d’improvisation perpétuelle et l’absence de vues à long terme. L’écart avec les promesses prodiguées est en effet si grand et les replis tactiques du Premier ministre sont si nombreux qu’ils provoquent une opposition de plus en plus vive de la gauche, gardienne de la conscience du Labour en même temps qu’une désaffection profonde de la base ouvrière du travaillisme. Lorsque vient s’ajouter, en guise d’échec ultime, la volte-face du gouvernement qui décide de retirer son projet de réglementation des relations industrielles, le travaillisme wilsonien se retrouve aux abois, faute de politique de rechange et d’alternative à cette social-démocratie d’abord édulcorée, puis avortée, et il ne lui reste plus qu’à en appeler aux urnes en juin 1970. Mais les électeurs lui préféreront alors les conservateurs qui reviennent ainsi au pouvoir, après cette démonstration peu glorieuse de réformisme sans réformes par des socialistes ne croyant guère au socialisme.
Or, pendant que l’aile politique du Labour s’enlisait de la sorte dans les marécages d’un néo-libéralisme méritocratique plus ou moins mâtiné d’intervention étatique, on assistait depuis le milieu des années 1960 à une brusque et vigoureuse radicalisation du mouvement ouvrier. De toutes parts, sonne le réveil des énergies et des espérances. La contestation s’installe un peu partout, de l’atelier à l’université. Le militantisme fleurit de nouveau. Sans que l’on puisse déterminer avec certitude les raisons de cette « révolte du bien-être » (arrivée à l’âge adulte d’une nouvelle génération à la fois critique par rapport aux cadres traditionnels et avide de spontanéité ? rébellion de l’individu contre l’asservissement par un pouvoir technocratique au sein d’une société programmée ? renaissance de l’idéalisme et des exigences éthiques en réaction contre le matérialisme plat du cash nexus et des appareils officiels ? retour en force des idéologies après une longue morte-saison ? Il y a eu, semble-t-il, interaction entre tous ces facteurs), le fait est que la combativité se manifeste à tous les niveaux, qu’un esprit libertaire tout neuf s’en prend aux bureaucraties en place et qu’il s’ensuit une multitude de conflits qui, même s’ils demeurent le plus souvent fractionnés, entretiennent en permanence une atmosphère d’agitation et d’insatisfaction.
Au plan syndical, dans l’entreprise, se multiplient les grèves sauvages (unofficial strikes) et l’on voit les délégués d’atelier, les shop stewards, élus et représentants de la base, reprendre une importance primordiale comme porte-voix du malaise industriel en se faisant l’expression des revendications concrètes des travailleurs en matière de salaires et d’organisation du travail. Parallèlement, l’idée de « contrôle ouvrier » (workers’ control), après une longue léthargie, retrouve une soudaine vigueur : aspiration rajeunie à l’autonomie ouvrière, elle va chez les plus radicaux jusqu’à l’autogestion. Mais le mouvement de contestation ne se limite pas à la base des trade unions ; il affecte aussi les plus hauts échelons, comme le montre l’arrivée au sommet de la hiérarchie syndicale d’hommes comme Jack Jones à la tête du syndicat des transporteurs (TGWU) et Hugh Scanlon chez les métallos (AUEW), cependant que le thème du « contrôle ouvrier » trouve dans les instances dirigeantes du parti travailliste plusieurs chauds défenseurs, tel Tony Benn.
Au cours de cette période, le militantisme s’est manifesté aussi au plan intellectuel, chez les étudiants, dans les universités qui ont constitué pendant quelques années l’un des foyers les plus brûlants de l’esprit libertaire et contestataire, ainsi que de l’intense politisation qui a accompagné cette fermentation. Succession de sit-ins (à la London School of Economies, dans les nouvelles universités, telles qu’Essex et Warwick, à Oxford et Cambridge) ; diffusion du marxisme dans l’intelligentsia, tantôt de manière diffuse, tantôt par le biais des néo-marxismes ; floraison de groupes gauchistes, tous plus ou moins teintés d’influences trotskistes et anarchistes (depuis les Jeunesses révolutionnaires socialistes jusqu’aux International Socialists, devenus ultérieurement le Socialist Workers Party) ; remontée modeste, mais réelle, du parti communiste ; vitalité de la « nouvelle gauche » dont les analyses se trouvent confortées par la marche des événements — crise de la société d’abondance et réveil ouvrier (à quoi l’on peut ajouter diverses autres formes d’agitation en liaison avec le labour movement : groupes de femmes, écologistes, etc.) au total, à travers tous ces soubresauts on discerne sans peine le défi porté au néo-capitalisme par ce « gauchissement » des multiples forces dressées contre lui.
DES GRANDES BATAILLES SYNDICALES ET POLITIQUES AUX DEBATS DU PRÉSENT
Entre 1969 et 1974 se déroulent cinq années extraordinairement agitées, marquées par de grands affrontements entre l’État, les partis et le mouvement syndical. En effet, le gouvernement Wilson, devant la détérioration des relations industrielles et après avoir désigné une commission d’enquête sur les trade unions, la commission Donovan, en était venu à envisager une réglementation stricte par voie législative. Mais, aussitôt publié, le Livre blanc contenant les propositions gouvernementales, In Place of Strife (« À la place des conflits »), suscite une levée de boucliers : le monde syndical unanime, très inquiet à l’idée de voir restreindre aussi dangereusement la liberté d’action des trade unions, notamment le droit de grève — leur arme majeure — se dresse de tout son poids contre le projet de Wilson et B. Castle. Si bien que le cabinet travailliste doit renoncer de façon assez piteuse à la réforme prévue.
Mais une fois les conservateurs revenus au pouvoir en juin 1970, un nouveau projet est mis en chantier, qui est voté en 1971 : l’Industrial Relations Act. Plus nettement encore qu’In Place of Strife, la loi se situe en réaction contre le système volontariste en vigueur — celui de la négociation collective — et traduit la volonté des conservateurs et des milieux d’affaires de substituer à la voie contractuelle un cadre légal contraignant qui réglemente l’action ouvrière en l’enserrant dans un moule défini par le pouvoir d’État. À ce défi fondamental lancé à la puissance du trade-unionisme, celui-ci riposte par un refus immédiat et total. Car ce qui est en jeu, c’est l’avenir même du mouvement ouvrier, de ses moyens de pression et de rétorsion, de son autonomie de décision et de stratégie. La bataille dure plusieurs années, ponctuée de conflits légaux devant les tribunaux (allant jusqu’à l’amende pour les syndicats et même à la prison pour les syndicalistes), de mouvements d’agitation et de grèves (en particulier une grève victorieuse des mineurs en 1972), de blocage des salaires. Le point culminant est atteint au début de 1974 avec une seconde grève des mineurs, à laquelle le gouvernement Heath riposte en faisant appel au pays par les élections générales. Au cours de la campagne électorale, la polémique redouble : « qui gouverne la Grande-Bretagne ? » clame-t-on chez les adversaires du mouvement ouvrier — les syndicats devenus un « État dans l’État » ou bien le gouvernement, émanation du Parlement ? Le suffrage universel, le 28 février 1974, tranche contre le parti conservateur. Bien qu’ils ne disposent que d’un gouvernement de minorité, les travaillistes reviennent au pouvoir (de nouvelles élections en octobre 1974 leur assureront une étroite majorité).
Aussitôt la législation conservatrice est démantelée : l’Industrial Relations Act est abrogé, et une nouvelle loi, favorable aux syndicats, le Trade Union and Labour Relations Act, est votée. À la place de la politique tory des revenus entre en application le « contrat social » négocié dès 1973 entre Michael Foot du côté travailliste et Jack Jones du côté syndical, par lequel, en échange de garanties et d’avantages accordés au monde du travail, le TUC promet de modérer volontairement les revendications de salaires afin d’une part d’aider à la lutte contre l’inflation, d’autre part de maintenir au pouvoir le ministère travailliste. Ainsi la victoire est restée en fin de compte aux forces du trade-unionisme qui, après avoir battu en brèche les tentatives successives de mise au pas par l’État, a retrouvé non seulement son indépendance de mouvement, mais une emprise plus grande sur ce même État.
Une fois entré en vigueur le « contrat social », renouvelé régulièrement de 1975 à 1978, le gouvernement travailliste (où James Callaghan a remplacé en avril 1976 Harold Wilson en tant que Premier ministre et leader du Labour) a continué de pratiquer une politique prudente, faite d’habile opportunisme, tout en prenant grand soin de ; maintenir de bonnes relations avec le TUC (en cela il a été aidé par un Michael Foot assagi et un Denis Healey, orthodoxe chancelier de l’Échiquier). On peut noter du reste qu’après les fièvres et les affrontements de la période 1965-1975, un relatif apaisement est intervenu sur le front social, favorisé par la précarité de la situation économique et les dimensions menaçantes du chômage. Certains toutefois n’ont pas manqué de faire remarquer — non sans bons arguments à l’appui — que la politique du « contrat social », telle qu’elle a été inventée par les dirigeants du Labour, n’était autre chose qu’un adroit moyen pour faire accepter par la classe ouvrière, par le canal de ses organisations, des sacrifices auxquels elle n’aurait pas consenti autrement et qui lui sont ainsi imposés par ses propres chefs. De même, on peut observer que le parti travailliste, en reprenant les rênes de l’État de 1974 à 1979, s’est contenté de pratiquer, comme au cours de la période 1964-1970, une gestion éclairée de la société technocratique — ce qui n’empêche nullement d’ailleurs la majorité des ouvriers de continuer de se reconnaître en lui. Néanmoins le refus des syndicats de poursuivre la politique du « contrat social » au-delà de l’automne 1978, puis l’explosion sociale de l’hiver 1978-1979, marqué par une grande vague de grèves, ont miné tant le crédit que la crédibilité du gouvernement Callaghan. La situation parlementaire de celui-ci, déjà très précaire, n’a cessé de se détériorer, au point que mis en minorité à la Chambre des Communes le leader du Labour a dû procéder à des élections précipitées en mai 1979. Ces élections non seulement se sont révélées désastreuses pour le parti travailliste, mais elles ont porté au pouvoir une solide majorité conservatrice conduite par un leadership (incarné en la personne de Margaret Thatcher) apparemment décidé à tenir tête aux syndicats. La stratégie travailliste sera-t-elle pour autant remise en cause ? Toute la question est de savoir si, à l’intérieur du Labour, c’est le modérantisme traditionnel, celui de la ligne « centriste » Attlee-Wilson-Callaghan, qui continuera de prévaloir, ou bien si un jour l’aile gauche sera assez forte pour abattre la domination social-démocrate et faire triompher une forme avancée et audacieuse de socialisme, sans que cela se traduise pour le parti travailliste par un suicide électoral.
De son côté, le syndicalisme britannique, qui compte aujourd’hui plus de douze millions d’adhérents (avec sur cet effectif, une proportion croissante de « cols blancs » et de femmes, éléments dont le militantisme est souvent élevé) demeure le principal môle de résistance à l’État, même s’il est alourdi par sa bureaucratie et sa routine et s’il doit compter avec un fort degré d’apathie ouvrière. Dans la mesure où son action revendicative constitue, en l’état actuel des forces sociales, un instrument de pression ou même simplement de dissuasion virtuelle, face à la technostructure néo-capitaliste, il forme bien le principal contre-pouvoir, capable de tenir en respect l’Establishment. À travers lui, comme par le passé, la contestation ouvrière continue d’exprimer fondamentalement la révolte contre l’aliénation et l’injustice.

François Bédarida

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