Enfin le Dictionnaire « Grande Bretagne » ! Après quelque quinze années d’efforts, il voit, ou verra le jour, en deux volumes, le tome 1 en 1979, le tome 2 en 1980 [NDR : 1986 en réalité]. Troisième publication du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international, il accompagne le « Japon » dont le tome 1 parut l’année dernière. Viendront maintenant dans un proche avenir, quelques années, la « Chine » puis le « Maghreb » et j’ai l’espoir qu’« Allemagne » et « Indochine » ne se feront point trop attendre. Ainsi cette collection, qui fait pendant aux volumes du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, est-elle aujourd’hui solidement implantée et, sous ma direction ou, demain, sous une autre, répondra-t-elle aux aspirations et aux besoins d’un large public.
Après l’esquisse historique de François Bédarida, substantielle et nuancée, il est inutile de revenir sur les étapes parcourues par le mouvement ouvrier britannique, le plus ancien de tous puisqu’il a deux siècles d’existence. Son importance ne résulte toutefois pas seulement de cette ancienneté, mais aussi de son originalité. Mouvement pionnier, son histoire est riche d’expériences variées. Compte tenu du fait que la Grande-Bretagne fut tout à la fois berceau du capitalisme industriel et commercial, quartier général du paupérisme et terre d’accueil pour les réfugiés de nombreux pays et notamment pour les Français, le mouvement a exercé une grande influence et incité à réflexion militants et réformateurs sociaux. Selon l’expression de Stendhal, la tentation fut grande de voir en lui, à tort ou à raison, le « miroir pour notre avenir ». Durant tout le XIXe siècle, ce sont des vagues successives qui conduisirent nos compatriotes en cet observatoire et laboratoire du capitalisme moderne : coopérateurs, socialistes fondateurs de l’Association internationale des Travailleurs, communards exilés, anarchistes poursuivis, pacifistes en rupture de patrie... mais il suffira de rappeler un seul exemple, celui d’Emile Pouget méditant en 1894, au cours de son exil londonien, sur l’inefficacité de la propagande par les bombes et que l’exemple anglais conduisit du terrorisme à la pratique du syndicalisme révolutionnaire. Et cela suffit pour donner à penser que le Dictionnaire « Grande-Bretagne » apportera maints enseignements au mouvement ouvrier français et constituera de ce fait un précieux apport.
Mais puisqu’il s’agit d’un dictionnaire biographique, j’insisterai avant tout sur les types militants que le lecteur découvrira ici. Certains, bien entendu, appartiennent aux modèles que nous côtoyons en France, formés par leur milieu familial ou professionnel, qu’il s’agisse du chartiste autodidacte descendant d’esclaves William Cuffey, condamné politique en 1848 et qui, après vingt et un an de déportation, mourra dans le dénuement en Tasmanie ou du libre penseur de la seconde moitié du XIXe siècle, Charles Bradlaugh qui signera ses brochures de l’expression à résonance libertaire : « L’Iconoclaste ». Mais d’autres — et ceci est beaucoup plus original — étaient des aristocrates comme Frances Greville, comtesse de Warwick, dont la beauté et les succès à la cour d’Angleterre ne la prédestinaient guère, semble-t-il, à devenir militante socialiste en renom, des hommes issus de milieux conservateurs tel Stafford Cripps qui, après des études brillantes en dépit d’une santé très délicate, devint avocat de grand talent et que ses profondes convictions religieuses poussèrent à devenir un leader socialiste de premier plan. Enfin et peut-être surtout, on découvrira un type de militant très inhabituel en France et qui s’exprime par le trinôme presque classique en Grande-Bretagne : militantisme religieux, tempérant, syndical, et je citerai — mais ils sont légion — William Crooks qui connut dans son enfance une telle misère que ses parents durent le confier un temps à l’Assistance mais qui, parvenu à l’âge adulte et marqué par la lecture de la Bible, militait syndicalement durant la semaine, puis, le dimanche matin, diffusait la bonne parole, l’esprit de l’Evangile et point seulement la lettre, comme des militants français vendent à la criée ce même jour les journaux du Parti ou de la Confédération.
Notre Dictionnaire « Grande-Bretagne » ne vise certes pas à proposer des modèles, mais les lecteurs français trouveront à y enrichir leurs connaissances et à réfléchir sur le monde et le mouvement ouvrier, et c’est bien là le but que poursuit cette collection.
J’ai dit que quinze années avaient été nécessaires pour mener à son terme le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier britannique et c’est assez dire que notre Dictionnaire, dans sa version imprimée et sous jaquette, témoigne assez peu dans son élégance qu’il est l’aboutissement d’un opiniâtre et collectif effort.
Aussi je tiens à exprimer ma très vive reconnaissance à celui qui a été le maître d’œuvre initial en Grande-Bretagne, John Saville, et à ses deux co-auteurs, Joyce Bellamy et David Martin : c’est à leur labeur et à leur science que cet ouvrage doit d’être ce qu’il est.
Je ne saurais omettre par ailleurs toutes celles et tous ceux qui ont été associés à l’œuvre commune : Dame Margaret Cole et Mr Bryan H. Sadler qui ont collaboré à la rédaction de certaines notices, Miss Ann Holt, Mrs Vivien Morton et Barbara Nield qui ont fourni à l’occasion des renseignements biographiques ou procédé à des vérifications ; Mrs Gillian Short et Mrs J.E. Wallington, Miss B. Johnson et Mrs B. Moore qui ont participé à la confection matérielle du manuscrit. Mais je voudrais dire aussi ma très grande gratitude à mes amis François et Renée Bédarida. Leur connaissance approfondie de la la langue anglaise, de la Grande-Bretagne et du mouvement ouvrier britannique, les rapports confiants et amicaux qu’ils ont su nouer et entretenir avec les auteurs du Dictionnaire, Joyce Bellamy, David Martin et John Saville, ont été décisifs pour l’achèvement de l’entreprise.
Merci donc à tous pour la mise au point de ce Dictionnaire qui enrichit la collection et fera date.

Jean Maitron

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