GIRARD René, Charles

Par Alain Dalançon, Julien Veyret

Né le 7 mars 1908 à Cheillé (Indre), mort le 21 janvier 2006 à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) ; professeur ; militant communiste et syndicaliste du SPET, puis du SNET, réorganisateur du SNET clandestin, membre du bureau national (1944-1952) ; résistant, colonel des FTP, responsable de l’IB-11 de la CGT clandestine dans la région parisienne.

René Girard dans les années 1960
René Girard dans les années 1960
Arch. IRHSES.

Cadet d’une famille de six enfants, dont le père, employé aux chemins de fer, demeurant à Cheillé, devint employé au dépôt de chemins de fer de Thouars (Deux-Sèvres), René Girard fut élevé dans la campagne thouarsaise à Rigné. L’école du village étant fermée, faute d’instituteur en raison de la guerre, il allait chaque jour à pied à l’école Jules-Ferry de Thouars, où il obtint le certificat d’études primaires, premier du canton, en 1920. Il passa trois années au cours complémentaire rattaché à cette même école et fut reçu premier au concours d’entrée à l’École normale d’instituteurs des Deux-Sèvres de Parthenay. À sa sortie de l’EN, il exerça comme instituteur dans plusieurs villages du nord du département en 1926-1927 et 1927-1928 avant d’aller faire son service militaire en 1928-1929 comme sapeur de 2e classe au 8e régiment du Génie à Tours (Indre-et-Loire). Après un bref retour au métier d’instituteur à l’école Jules-Ferry de Thouars, il obtint un poste de maître-interne à l’École normale d’instituteurs de Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord, Côtes-d’Armor) pour préparer le concours d’entrée à l’École normale de l’enseignement technique (ENET) qu’il intégra en 1931 dans la section lettres.

Les deux années que René Girard passa à cette école furent riches d’expériences et de contacts qui éveillèrent chez lui le goût de l’engagement militant. Il fut ainsi mandaté par ses camarades pour aller rencontrer Romain Rolland dans sa villa du lac Léman et conserva pieusement les lettres dans lesquelles le maître lui écrivait notamment : « Votre rôle est de former des hommes qui seront des militants », « L’indépendance de l’esprit, apprendre à penser seul, au milieu de tous et au besoin contre tous […] est la plus pure force ; mais cette force se doit au service de tous. » Il suivait également avec grand intérêt les cours de Jean Guéhénno, alors professeur à l’école, et il adhéra au Parti communiste, lors d’une réunion où sa première carte lui fut remise par Louis Aragon, parti auquel il resta fidèle. Selon sa déclaration de candidature aux élections cantonales en 1967, il indiquait avoir adhéré au Parti communiste en 1928.

À la sortie de l’ENET, René Girard se maria en septembre 1933 à Thouars et fut nommé professeur adjoint de lettres à l’école pratique de commerce et d’industrie de Maubeuge (Nord). Dans cette région durement touchée par la crise, il découvrit véritablement la classe ouvrière et s’investit dans un militantisme de terrain. En tête des « marches de la faim » vers Lille en 1933, il soutint par sa présence et ses discours les grèves dans la métallurgie en 1934 (notamment celle des hauts-fourneaux de Louvroil), dans le textile à Fourmies en 1935, année au cours de laquelle il participa à l’organisation d’un syndicat CGT chez les bûcherons de la forêt de Mormal et les cheminots d’Aulnoye. En mai-juin 1936, en liaison avec l’UD-CGT, il fit la tournée des usines occupées avec son ami Anicet Cambier. Il effectua ensuite un voyage en URSS, dont il rendit compte dans un meeting du Front populaire au stade vélodrome de Maubeuge, où parlèrent deux autres orateurs qui avaient également fait le voyage de leur côté, Léo Lagrange et André Malraux.

Le 14 juillet 1938, dans ce même stade vélodrome, René Girard prononça un discours dans lequel il reprenait la proposition du Parti communiste au Parti socialiste SFIO et au Parti radical-socialiste de renouveler leur serment du Front populaire du 14 juillet 1935 et où il attaquait Hitler et le nazisme, ce qui lui valut un blâme de la part de son administration et une menace de déplacement d’office, qu’il évita en demandant sa mutation pour l’EPCI d’Argenteuil (Seine-et-Oise, Val-d’Oise), où il fut nommé à la rentrée scolaire 1938. Dans cette banlieue de Paris, il poursuivit son militantisme au Syndicat de l’enseignement technique auquel il avait adhéré à l’ENET. Il fut délégué, section A, au congrès régional du syndicat en 1939. Il écrivait dans le journal local communiste de Gabriel Péri, Le Progrès.

Mobilisé en septembre 1939, il vécut la « drôle de guerre » à Grandpré (Ardennes) à l’état-major de l’aviation. En juin-juillet 1940, après une marche de trois semaines au cours de laquelle il perdit son régiment, il se retrouva à Palavas-les-Flots (Hérault). Démobilisé à la fin de l’été, il effectua la rentrée scolaire en octobre 1940 à l’EPCI d’Argenteuil.

Très tôt, René Girard prit des contacts pour organiser une résistance à l’occupant et au gouvernement de Vichy. Il rencontrait souvent Gabriel Péri, jusqu’à son arrestation dans une auberge de l’Île de la Jatte. À la suite d’une opération consistant à subtiliser au président de la délégation spéciale (nommé par Vichy en remplacement du maire communiste révoqué) les tonnes de charbon qu’il se faisait livrer, il échappa à l’arrestation grâce à la solidarité active de plusieurs dizaines d’élèves qui l’entourèrent lors de sa sortie de l’EPCI, sans que les agents osent l’appréhender. Cet épisode, suivi de sa suspension en mars 1941 puis de sa révocation, le fit entrer dans la semi puis totale clandestinité. Profitant du compartimentage de l’administration, il s’installa à Neuilly et, grâce à des solidarités multiples, fut nommé auxiliaire à Courbevoie. Jusqu’à la fin de la guerre et y compris pendant sa clandestinité, alors qu’il n’assurait plus aucun cours, il continua à toucher son traitement. Jusqu’à la fin de l’année 1942, identifié à Londres sous le pseudonyme Jacques Poitevin (matricule PX114), il fut un des principaux réorganisateurs du SNET clandestin avec Jo Cartailler, professeur d’anglais à Nogent-sur-Marne : reconstitution de sections, diffusion de la presse clandestine (Vie ouvrière, Éditions de Minuit…), souscription pour les familles victimes de la Gestapo, puis réseaux pour faciliter le passage dans le maquis ou la clandestinité des grands élèves et anciens élèves requis par le STO, contacts avec la CGT et les fédérations clandestines FGE et FGF.

À partir du début de l’année 1943, René Girard fut chargé de créer et de diriger l’IB-11, interbranche n° 11 de l’UD-CGT de la Seine, chargée de coordonner l’activité des syndicats de fonctionnaires. Dès lors, il laissa à Cartailler la responsabilité du secrétariat général du SNET clandestin et entra dans la clandestinité totale. Il participa à des réunions dans lesquelles se retrouvaient Jean-Auguste Sénèze, Delamarre, Jean Roulon (SNI), Adrien Lavergne (SNCM), Louis Barrabé (SNESup) et Cartailler (SNET).

L’année 1944 fut consacrée à étendre la Résistance puis à préparer la Libération. En mars, à la demande de Paul Delanoue, il rédigea un tract à l’adresse de tous les enseignants menacés d’être désignés pour partir en Allemagne, « Nous ne partirons pas ! ». En juillet 1944, l’IB-11 appela à la mobilisation des fonctionnaires pour la manifestation du 14 juillet à Belleville, où défilèrent plusieurs milliers de personnes, protégés par les FTPF. Le 18 août, en liaison avec le Comité départemental de Libération de la Seine et l’Union des syndicats CGT de la Région parisienne, il assura, en tant que président du comité central de grève insurrectionnelle des fonctionnaires, la rédaction et la diffusion de l’appel à la grève générale de tous les fonctionnaires. Le 20, à la tête d’un commando de FTP-FFI, rejoint par neuf gendarmes de la caserne de Drancy puis huit agents du lycée Rollin, il s’empara, dans Paris insurgé, de l’ancienne Maison des Fonctionnaires, 10 rue de Solférino, siège de la FGF avant-guerre, où avait été installé le ministère de l’Information et où le ministre Philippe Henriot avait été exécuté le 28 juin par Charles Gonnard, sur ordre de la Résistance. Deux membres de son commando trouvèrent la mort dans les combats qui suivirent, lors de l’attaque de l’ambassade d’Allemagne et de la Chambre des députés. Les anciens dirigeants de la FGF, responsables de Résistance ouvrière, Pierre Neumeyer et Adrien Lavergne, lui demandèrent aussitôt de leur livrer la Maison des Fonctionnaires, ce que ce dernier ne consentit à faire que 48 heures plus tard, estimant que le CC de grève insurrectionnelle devait être maintenu tant que Paris ne serait pas totalement libéré. Une polémique se développa ensuite entre eux pour savoir qui avait lancé le premier le mot d’ordre de grève aux fonctionnaires, le 18 ou le 19 août.

Après cette libération commença une longue et exaltante mais parfois difficile période de reconstruction. René Girard participa à la réorganisation du SNET sortant de la clandestinité, en tant que secrétaire général adjoint, aux côtés de Cartailler, André Ravailhe, Raffy, Lutz. Il fit partie, comme secrétaire pour l’enseignement technique, du bureau provisoire des membres de l’enseignement des cinq régions parisiennes du Parti communiste français, composition ratifiée par le bureau politique du PCF le 5 octobre 1944. Avec cette équipe, et en accord avec le nouveau directeur de l’enseignement technique au ministère, Paul Le Rolland, il joua un rôle important pour épurer et reconstituer l’enseignement technique : les délégations régionales de la jeunesse de Pétain furent supprimées, les 860 centres d’apprentissage furent rattachés à l’Éducation nationale.

Il se préoccupa surtout de l’avenir de l’enseignement technique jusqu’en 1947-1948. Dans La Vie ouvrière, Servir la France, L’Université Libre, il publia plusieurs articles fin 1944-début 1945, où il défendait l’idée que l’enseignement technique, à tous les niveaux, et l’apprentissage devaient constituer un enseignement public national, excluant cependant le monopole. Son intérêt et ses compétences pour cette question lui valurent d’être désigné en septembre 1945, secrétaire général de la commission nationale d’apprentissage de la CGT, aux côtés d’André Tollet, président de la commission, puis à l’issue du congrès de mars 1946 de la FGE (qui prit alors le nom de FEN), responsable de la commission « Apprentissage et éducation ouvrière » de la fédération. Sa principale tâche consista à participer à l’élaboration des principes d’une vaste réforme de la formation professionnelle initiale et continue, porteurs d’un projet de loi rédigé par la CGT, prêt en 1946, et qui fut remis aux groupes parlementaires le 14 mars 1947, mais ne fut jamais discuté.

Dans le même temps, René Girard devint secrétaire général adjoint du comité directeur de l’Association des anciens combattants de la Résistance de l’Éducation nationale qui publiait Notre droit. Il y développait sa conception pour l’enseignement technique.

Du 1er au 5 juillet 1946, il figura dans la délégation de la FEN au Congrès international des enseignants à Paris, qui retint la constitution d’un département professionnel de la FSM, la FISE. Cette même année, il fit partie de la délégation du SNET en voyage d’étude aux États-Unis.

Membre du bureau du SNET, trésorier adjoint, secrétaire de la section « apprentissage » (1945-1946), René Girard confirmait alors son ardent désir de voir fusionner les deux branches du SNET, des écoles et des centres d’apprentissage, fusion à l’égard de laquelle les militants des centres restaient méfiants et qui ne se réalisa pas, car l’année suivante, lors de la scission de la CGT, la branche des écoles du SNET choisit l’autonomie comme la majorité des syndicats de la FEN, tandis que le syndicat des centres restait à la CGT et fondait le SNETP-CGT.

Dans le débat interne au SNET, il fut de ceux qui militèrent pour que le syndicat reste à la CGT. En janvier 1948, il fut signataire avec dix autres responsables d’un appel intitulé « Pourquoi nous ne pouvons quitter la CGT ». La solution de l’autonomie « provisoire » l’ayant emporté presque partout dans la FEN, tout en poursuivant son militantisme dans le SNET autonome, il milita ardemment pour son retour à la CGT. Dans le n° 1 de L’Action syndicaliste universitaire, le bulletin de la FEN-CGT, il écrivit un article sur l’enseignement technique dénonçant en particulier les options pétainistes des mesures qu’entendait prendre le nouveau Secrétaire d’État à l’Enseignement technique, René Morice.

Après deux années de cogestion du SNET, les « cégétistes » furent progressivement écartés des postes de responsabilité à la direction nationale. René Girard resta cependant membre du bureau national pour 1949-1950 au titre de la liste conduite par Philippe Rabier. Par la suite, il n’occupa plus aucune responsabilité dans son syndicat mais, signataire de l’appel à voter « Unité et Action » jusqu’en 1953, il continua à militer à la commission administrative nationale jusqu’en 1951-1952 et à la base, dans le lycée Condorcet à Paris, jusqu’à sa retraite qui intervint en 1969, quelques années après la fusion du SNES et du SNET, qui réalisait l’unité des syndicats des enseignants de second degré dont il avait été très tôt un chaud défenseur. Il fut membre titulaire de la commission administrative paritaire nationale des chargés d’enseignement et assimilés de 1948 à 1953.

René Girard continuait à militer dans le Parti communiste français qu’il représenta dans les élections cantonales à Neuilly-Nord en 1967. Il obtint 937 voix au premier tour (quatrième position) et 1 295 voix, le dimanche suivant. Il était alors président en région parisienne de l’organisation « Tourisme et travail » et membre du bureau national de l’association France-Hongrie. Secrétaire de la section communiste de Neuilly, à nouveau candidat en 1970, dans le canton de Neuilly-Sud, il obtint 668 voix (troisième position).

Le 7 octobre 1964, au nom du Comité de gestion de la maison des Fonctionnaires, et du Comité d’organisation de la Résistance dans la Fonction publique, il demandait à la Préfecture de Police l’autorisation d’apposer une plaque, 10 rue de Solférino, « 1944-1964. Le 18 août 1944, participant à l’action parisienne, les syndicats de fonctionnaires ont repris leur maison aux traîtres de Vichy ».

René Girard fut un des membres fondateurs de l’Institut de recherches historiques sur le syndicalisme des enseignements de second degré (IRHSES) créé par le SNES.

Sans doute veuf, il se remaria en novembre 2001 à Rueil-Malmaison. Après son décès, ses cendres furent déposées au cimetière de Thouars dans le caveau familial.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75464, notice GIRARD René, Charles par Alain Dalançon, Julien Veyret, version mise en ligne le 13 décembre 2009, dernière modification le 6 janvier 2018.

Par Alain Dalançon, Julien Veyret

René Girard dans les années 1960
René Girard dans les années 1960
Arch. IRHSES.

SOURCES : Arch. Nat., F17/25431, 27599. — Arch. PPO, GA A4, 715064 (dossier Aulong). — Arch. IRHSES (fonds Rabier, Le Travailleur de l’enseignement technique}) et de la FEN (CAMT de Roubaix). — Interviews de René Girard par E. Camy-Peyret et A. Dalançon. — Notes de Laurent Frajerman et de Jacques Girault.

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