CUFFAY William

Par Fabrice Bensimon (nouvelle notice, février 2012)

William Cuffay (également, Cuffey, Cuffy, Coffey), baptisé le 6 juillet 1788 à Chatham (comté de Kent), mort en juillet 1870 à Hobart (Tasmanie). Tailleur, dirigeant chartiste.

William Dowling, « Wm Cuffey. Dessiné dans sa cellule à [la prison de] Newgate », 1848

Un des grands-pères de William Cuffay était né en Afrique – Cuffay serait le nom donné en langue twi à un garçon né un vendredi – et avait été réduit en esclavage et déporté à St Kitts. Le père de William, né esclave, et Juliana, sa mère, quittèrent à St Kitts en 1788. William naquit en mer ou à Chatham, où se trouvaient des docks de la Navy, dans laquelle le père de William travaillait désormais comme cuisinier. William avait des membres et une colonne vertébrale déformés, ce qui lui valut souvent les moqueries insultantes de la presse bourgeoise à l’époque du chartisme, mais ne l’empêchait apparemment pas de « prendre grand plaisir dans tous les exercices virils » (Wheeler, p. 177). Devenu tailleur à la fin de son adolescence, il exerça ce métier pendant le reste de sa vie. Plusieurs témoignages le décrivent comme un excellent ouvrier, ardu à la tâche, honnête, sobre, fiable, plein d’humour, bon chanteur et bon danseur. Cuffay était également un lecteur avide.

Son engagement trade-unioniste est avéré en 1834, quand il prit part jusqu’au bout à la grève vaincue des tailleurs de Londres pour une réduction de leurs heures de travail. Il perdit son emploi et cette expérience a sans doute contribué à le radicaliser. En 1839, il rejoignit le mouvement chartiste et contribua à fonder la Metropolitan Tailors’ Charter Association (Association chartiste des tailleurs de Londres). Il expliquait ainsi son engagement :
« Comme travailleur, comme tailleur, et comme chartiste, il ne se déroberait jamais aux tâches publiques pour lesquelles ses camarades de métier et ses frères-esclaves l’avaient élu… Comme trade-unioniste, il avait fait tout ce qui était possible pour sa corporation ; mais il était maintenant convaincu que la cause de leur détresse se trouvait au-dessus de la tyrannie de leurs employeurs, qu’ils devaient placer la hache à la racine de l’arbre ; et que, à la vie à la mort, il se tiendrait droit comme un homme jusqu’au bout, et que s’il mourait, ce serait glorieusement, en martyr pour la cause. » (Northern Star, 5 mars 1842, cité in Chase, p. 305)

Il devint un des dirigeants chartistes à Londres et occupa diverses responsabilités à ce titre : élu en 1841 au conseil des délégués de la capitale, membre en 1842 d’un exécutif national de cinq hommes mis en place après l’arrestation des dirigeants du mouvement, un des dirigeants de la National Land Company en 1845 et 1846 (la Société nationale pour la terre, créée par Feargus O’Connor) ; un des dirigeants, toujours en 1846, de la National Anti-Militia Association (l’Association nationale contre la milice) et membre du Democratic Committee for Poland’s Regeneration (Comité démocratique pour la Renaissance de la Pologne).

Mais c’est en 1848 que Cuffay représenta le plus une menace aux yeux des autorités. Élu parmi les trois délégués londoniens à la Convention nationale chartiste, il s’enthousiasmait au slogan : « La république pour la France, la Charte pour l’Angleterre ! ». Et, ajoutait-il, « s’ils nous refusent la Charte, alors il nous faudrait commencer à penser à une république » (Weisser, p. 11 et p. 43 n. 42). Lundi 10 avril 1848, Cuffay présidait le comité d’organisation de la manifestation qui se rendait au meeting en plein air de Kennington Common, au sud de Londres, avant de porter la troisième grande pétition chartiste au Parlement. Quand le gouvernement interdit aux chartistes d’aller jusqu’à Westminster, et que Feargus O’Connor annula cette partie de la manifestation, Cuffay, rapporte-t-on, était furieux, figurant ainsi parmi les plus déterminés des partisans de la « force physique » que comptait le mouvement.

Cuffay n’était pas le premier militant radical noir (cf. le tailleur métis Robert Wedderburn, 1762-1835/6), ni le seul chartiste de couleur, mais c’était le seul dirigeant à l’être et il était fréquemment attaqué à ce titre par la presse. Le Times parlait des chartistes londoniens comme de « l’homme noir et de son parti », l’Illustrated London News fustigeait ce « comique de Cuffey » et de son « humour nègre » (“nigger humour”) (22 avril 1848, p. 261), tandis que le romancier William Thackeray se moquait dans Punch de l’accent de ce « pôvre vieux gredin noiraux » (‘pore old blackymore rogue’, “The three Christmas waits”, Punch, vol. 14, pp. 181–3 [23 December 1848]). Cette campagne de presse coûta à sa femme l’emploi de femme de ménage qu’elle avait trouvé pour compenser le chômage forcé de son mari.

À la suite de l’interpellation de onze conspirateurs supposés à la taverne de l’Orange Tree, dans le quartier de Bloombsury à Londres, le 15 août 1848, Cuffay fut arrêté le 18 août pour son implication dans ce « Ulterior Committee » (Comité ultérieur), composé de chartistes et de nationalistes irlandais, qui prévoyait d’incendier certains bâtiments londoniens comme signal de leur soulèvement. L’implication réelle de Cuffay dans ce comité est incertaine : s’il n’en était pas à l’origine, il accepta cependant de le présider. Il comparut le 30 septembre, récusa le jury en demandant d’être jugé par des hommes de sa classe, et fut condamné à la déportation à vie, sur la base de deux témoignages de policiers infiltrés (Chase, p.382-3).

Embarqué 103 jours sur le bateau-prison l’Adelaide, il arriva le 29 novembre 1849 à la colonie pénitentiaire de Hobart, en Tasmanie (alors nommée Terre de Van Diemen). Il y fut autorisé à travailler comme tailleur jusqu’à la fin de sa vie. Sa femme, Mary Ann, put le rejoindre en 1853, grâce à une souscription chartiste. Après qu’il eut été gracié le 19 mai 1856, ils restèrent en Tasmanie, où William poursuivit ses activités radicales. Il mena en particulier campagne contre les autorités coloniales sur la question du Master and Servant Act. Il prononça un de ses derniers discours en 1866, dans un théâtre de Hobart, s’adressant à ses auditeurs, qu’il appelait ses « frères esclaves » (“my fellow slaves”) comme il l’avait toujours fait : « Je suis vieux, je suis pauvre, je suis sans travail, j’ai des dettes, et j’ai donc le droit de me plaindre ».

Entré en 1869 à l’asile pour pauvres de Tasmanie, le workhouse Brickfields Asylym, il y mourut en juillet 1870. Il fut enterré le 2 août 1870.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75389, notice CUFFAY William par Fabrice Bensimon (nouvelle notice, février 2012), version mise en ligne le 23 février 2012, dernière modification le 31 mars 2012.

Par Fabrice Bensimon (nouvelle notice, février 2012)

William Dowling, « Wm Cuffey. Dessiné dans sa cellule à [la prison de] Newgate », 1848

Sources
Longtemps méconnue, la vie de William Cuffay a fait l’objet de plusieurs travaux récents et d’émissions de radio (par exemple, « Britain’s Black Revolutionary  » , BBC 4, 28 juillet 2010 ; « The Isle of The Isle of Denial : William Cuffay in Van Diemens Land  », ABC Radio (Australie), 31 juillet 2011). Si, notamment faute de sources, il n’a encore fait l’objet d’aucune biographie complète, son parcours exceptionnel a suscité l’intérêt de plusieurs historiens, en Grande-Bretagne et en Tasmanie, mais aussi de trade-unionistes ou de militants noirs. Voir en particulier le travail de Malcom Chase en Grande-Bretagne et celui, encore inédit, de Mark Gregory en Australie.
Les articles et ouvrages mentionnés ci-dessous renvoient à de nombreuses sources d’époque :
Malcolm Chase, Chartism : A New History, Manchester, 2007, pp. 377-384 ; Peter Fryer, ‘Cuffay, William (bap. 1788, d. 1870)’, Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004 ; [T. M. Wheeler], ‘Mr William Cuffay’, Reynolds’s Political Instructor, 1/23 (13 April 1850), p. 177, Dorothy Thompson, The Chartists : popular politics in the industrial revolution (1984) ; John Saville, ‘Cuffay, William’, Dictionary of Labour Biography, vol. 6 ; N. J. Gossman, ‘William Cuffay : London’s black Chartist’, Phylon, 44/1 (1983), 56–65 ; David Goodway, London Chartism, 1838–1848 (1982) · A. Briggs, ‘Chartists in Tasmania : a note’, Bulletin of the Society for the Study of Labour History, 3 (1961), pp. 6–7 · Iorwerth J. Prothero, ‘Cuffay’, Biographical dictionary of modern British radicals, vol. 2 (1979) ; George Jacob Holyoake, Sixty years of an agitator’s life, 2 vols. (1892) ; Henry Weisser, April 10 : challenge and response in England in 1848 (Lanham, Maryland, 1983) ; Thomas Frost, Forty years’ recollections : literary and political (1880) ; F. D. Barrows and D. B. Mock, A dictionary of obituaries of modern British radicals (1989) [reproduction de la notice nécrologique de The Mercury (Hobart, Australia, 11 Aug 1870), 3] ; J. E. P. Wallis, ed., Reports of state trials : new series, 1820 (to 1858), 7 (1896), pp. 467–82 · bap. reg. ; G. Rudé, Protest and punishment : the story of the social and political protesters transported to Australia, 1788–1868 (1978), p. 217.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément