CONNOLLY James

Par Notice revue et augmentée par Olivier Coquelin, janvier 2012

Né le 5 juin 1868 à Edimbourg ; fusillé le 12 mai 1916 à Dublin ; syndicaliste, révolutionnaire socialiste et nationaliste irlandais.

Fils d’émigrés très pauvres de confession catholique, James Connolly est né en Écosse, dans le quartier irlandais d’Édimbourg. Son père, John Connolly, était balayeur de rues et lui-même commence à travailler, dès l’âge de douze ans, d’abord comme apprenti imprimeur, puis comme mitron dans une boulangerie, et enfin comme apprenti dans une tuilerie. Auparavant, il avait été élève de l’école catholique du voisinage — Saint-Patrick’s School. En 1882, il suit les traces de son frère aîné et s’engage à l’âge de quatorze ans dans un régiment britannique, le King’s Liverpool Regiment, qui tient garnison en Irlande. Les années qu’il passe là l’amènent à porter un grand intérêt aux divers griefs du pays. Lesquels auraient contribué à sortir de sa torpeur le patriotisme qui sommeillait en lui. Mais, début 1889, à quatre mois seulement de la fin de ses sept ans de service, il préfère déserter plutôt que de suivre son régiment en partance pour l’outre-mer et quitter ainsi sa fiancée, Lillie Reynolds. Revenu à la vie civile et de retour en Écosse, il trouve refuge chez des parents proches vivant à Dundee. Là Lillie vient le rejoindre et, au lendemain de leur mariage en avril 1890, le jeune couple élit domicile à Édimbourg, où James est embauché comme charretier pour le compte de la municipalité. C’est aussi à ce moment-là qu’il fréquente les milieux socialistes, commençant par militer à la Ligue socialiste (Socialist League) à Dundee ; puis, peu de temps après, on le trouve très actif à la section d’Édimbourg de la Fédération socialiste d’Écosse (Scottish Socialist Federation). Outre ses responsabilités à la tête de cette dernière, Connolly est nommé, fin 1893, secrétaire général des sections d’Édimbourg du Parti travailliste indépendant (Independent Labour Party, ILP), auquel il s’était affilié quelques mois plus tôt, conformément à la décision prise par son organisation de laisser ses adhérents libres de rejoindre ou non les rangs de l’ILP. Toutefois, déçu par son attitude un peu trop conciliante à l’égard des libéraux, Connolly décide de quitter le parti dirigé par Keir Hardie dès 1894.

En fait, c’est pour lui une époque d’apprentissage politique, qui le prépare aux responsabilités de premier plan qu’il sera appelé à assumer dans le mouvement ouvrier irlandais ainsi qu’en Amérique.

Simple manœuvre, Connolly se trouve fréquemment sans travail, mais son engagement avec la Fédération sociale démocrate (Social Democratic Federation, SDF) de Henry Hyndman, à laquelle il a adhéré en 1894, est pour lui une occasion de contacts avec les leaders du mouvement. Aussi, en 1896, une nouvelle phase s’ouvre-t-elle dans son existence lorsque John Leslie, l’un des animateurs de la SDF, lance dans Justice, le bulletin de la fédération, un appel en sa faveur : cela lui vaut une offre du club socialiste (Socialist Club) de Dublin, qui lui propose un emploi de permanent ; Connolly part donc avec sa famille s’installer en Irlande, où il demeure durant sept ans, de 1896 à 1903. Ce sont là des années décisives. Dès son arrivée en Irlande, le Socialist Club est rebaptisé Parti républicain socialiste irlandais (Irish Socialist Republican Party, ISRP) dont il prend la direction. L’objectif du parti est simple : établir une république irlandaise des travailleurs suivant les principes du socialisme. Dans son programme, l’ISRP s’inspire du manifeste publié par la Fédération démocratique (Democratic Federation) en 1883, sous le titre Socialism Made Plain (Le Socialisme en termes simples) : l’indépendance, un régime républicain, l’appropriation collective du sol, la nationalisation des moyens de production, de distribution et d’échange. Sa vie durant ‒ du moins selon certaines sources ‒, Connolly unira dans le même combat l’indépendance de l’Irlande et le passage au socialisme.

Il doit cependant faire face à de graves difficultés matérielles, car ses responsabilités politiques ne lui assurent que des revenus intermittents, et pour alléger les privations de sa famille, il lui faut chercher de temps à autre des travaux de manœuvre. Lorsqu’il est sans emploi, il passe de longues heures à la bibliothèque nationale de Dublin pour se cultiver et se documenter. Il apprend alors le français, l’allemand et commence à rédiger les premiers chapitres d’un ouvrage sur l’histoire du prolétariat irlandais (Labour in Irish History, 1910).

En 1898, il lance un hebdomadaire, le Workers’ Republic, qui sert d’organe à l’ISRP. Il saisit toutes les occasions, en Irlande ou en Grande-Bretagne, pour prêcher la libération des travailleurs. Les visées révolutionnaires de son organisation ne l’empêchent pas de privilégier parfois l’action légale et constitutionnelle : entre 1899 et 1903, l’ISRP présente ainsi, sans grand succès, neuf candidats au conseil municipal de Dublin. Invité en 1902 par le Parti des travailleurs socialistes (Socialist Labor Party, SLP), il fait le voyage aux États-Unis grâce à l’aide financière de son syndicat, The United Labourers’ Union. A son retour, Connolly reprend ses tournées de propagande mais le nombre des adhérents de l’ISRP n’augmente guère et l’argent collecté n’est pas toujours utilisé à bon escient. Les contraintes matérielles sont alors telles que Connolly se décide à émigrer en Amérique à la recherche d’un gagne-pain, d’autant que sa famille continue à s’agrandir. Arrivé à New York en 1903, il reste près de huit ans aux États-Unis. Il exerce tour à tour différents métiers, mais surtout se dépense sans compter auprès de ses compatriotes installés aux États-Unis. Pour rallier les ouvriers irlandais au socialisme, il fonde la Fédération socialiste irlandaise (Irish Socialist Federation) en 1907 et édite un mensuel, The Harp, l’année suivante. À partir de la création en 1905 des Industrial Workers of the World (IWW), Connolly se retrouve pour un temps permanent syndical à New York dans la section du bâtiment des IWW. En même temps, il est entré au Socialist Labor Party que domine la personnalité de Daniel De Leon. Face à la doctrine syndicaliste révolutionnaire portée par certaines fractions des IWW (laquelle doctrine rejette l’action politique et vise l’amélioration de la condition ouvrière et la conquête du pouvoir économique exclusivement par le moyen de l’action syndicale), Connolly rejoint les positions de De Leon sur la nécessité de l’action politique de la classe ouvrière, en tant qu’adjuvant destiné à assister les syndicats dans leur lutte pour l’avènement d’une république socialiste. Il explicitera ses vues sur la question dans Socialism Made Easy (Le Socialisme pour tous, 1909). Mais entre De Leon et Connolly, les divergences n’ont pas tardé à éclater ; et ce dès 1904, par presse interposée, sur des thèmes tels que les salaires, le mariage et la religion. Las des méthodes sectaires et dogmatiques de De Leon, Connolly quitte le SLP en 1907 pour adhérer au Parti socialiste américain (Socialist Party of America) d’Eugene Debs, certes plus réformiste mais qui lui semble mieux à même de tenir le rôle d’éducateur de la classe ouvrière, de par l’esprit de tolérance qui y règne.

Quelque temps plus tard, lorsqu’en Irlande commence à se développer, sous l’impulsion de James Larkin, un nouveau syndicat militant groupant les ouvriers des transports, et tout particulièrement les dockers (Irish Transport and General Workers’ Union, ITGWU, fondé en 1908), les socialistes de Dublin s’empressent de faire appel à Connolly pour leur propagande. Connolly rentre donc définitivement d’Amérique en 1910 et il est bientôt chargé de l’organisation du Parti socialiste irlandais (Socialist Party of Ireland, fondé en 1908), puis de celle de l’ITGWU à Belfast. Les années 1910-1913 sont caractérisées par une étroite collaboration entre Larkin et Connolly. Chacun, avec son tempérament propre (Larkin est plus passionné et impulsif, Connolly plus réfléchi) s’efforce de bâtir un puissant mouvement ouvrier irlandais ‒ dont l’émanation politique prend la forme, en 1912, du Parti travailliste indépendant irlandais (Independent Labour Party of Ireland) ‒, le point culminant de la lutte étant atteint en 1913. En effet, à la tactique des grèves de solidarité le patronat dublinois, bien décidé à casser l’ITGWU, riposte en décrétant un lock-out général. Larkin et Connolly ont beau se tourner vers les syndicats britanniques pour obtenir leur soutien, ces derniers ne répondent que mollement aux sollicitations, car la plupart des dirigeants du mouvement ouvrier britannique se méfient de la turbulence militante des Irlandais. Le résultat, c’est qu’après des troubles de rues à Dublin — au cours desquels la police disperse la foule — l’ITGWU enregistre une sévère défaite. Sans se laisser décourager, Connolly continue le combat à Belfast, poursuivant ses efforts d’union entre travailleurs catholiques et protestants. Il écrit alors dans l’lrish Worker dont il est pendant quelque temps rédacteur en chef.

En août 1914, Connolly condamne la guerre « impérialiste », et s’élève contre la propagande militariste et anti-allemande qui déferle sur les îles Britanniques. Malgré tout il voit dans le conflit européen la possibilité d’une révolution socialiste.

Cependant, c’est finalement la cause nationale irlandaise qui l’emporte chez lui. À partir d’octobre 1914, il prend la tête de l’Armée des citoyens irlandais (lrish Citizen Army, fondée lors du grand conflit social de 1913 afin de protéger les meetings et les manifestations contre les violences policières), après le départ de Larkin pour les États-Unis. Il devient aussi secrétaire général de l’ITGWU. Progressivement, il pousse la Citizen Army sur la voie du soulèvement armé contre les autorités britanniques, en liaison avec la fraction la plus avancée de la Fraternité républicaine irlandaise (Irish Republican Brotherhood, IRB, société secrète incarnant depuis 1858 l’aile révolutionnaire du nationalisme irlandais) et de la milice nationaliste des Volontaires irlandais (Irish Volunteers, fondés en 1913 à l’initiative de l’IRB). Politique qui aboutit à l’insurrection de Pâques 1916. Après un succès initial grâce à l’effet de surprise (les insurgés de l’armée républicaine irlandaise occupent la poste centrale de Dublin et un gouvernement provisoire est proclamé), la rébellion est écrasée au bout d’une semaine. Les renforts escomptés ont fait défaut, le reste du pays n’a pas suivi et la plupart des chefs sont faits prisonniers. Grièvement blessé au cours des combats, Connolly est traduit devant une cour martiale, et comme les autres chefs capturés, condamné à mort. Le 12 mai 1916, il est passé par les armes dans la prison de Kilmainham, ligoté à une chaise en raison de sa blessure qui l’empêche de se tenir debout. Très vite cet épisode tragique va être entouré de légende. Connolly martyr prend rang de héros national.

Lutteur et agitateur en même temps que théoricien, malgré la misère et les sacrifices, cet Irlandais aux habitudes de sobriété — il ne fume ni ne boit — a connu une vie familiale heureuse et digne, qu’a évoquée sa fille Nora dans un livre de souvenirs intitulé Portrait d’un père rebelle (Portrait of a Rebel Father, 1935). Les autres études biographiques consacrées à Connolly ont, pour leur part, bien souvent eu comme principal objet de définir les motivations idéologiques de Connolly quant à sa participation à la Rébellion de Pâques 1916. Cette problématique tire en fait son origine des divers commentaires et interprétations formulés au lendemain du soulèvement. Lesquels accusent implicitement Connolly d’avoir fourvoyé le mouvement ouvrier irlandais dans une aventure orchestrée par la petite bourgeoisie urbaine et, partant, d’avoir en quelque sorte renoncé au socialisme pour embrasser la cause du nationalisme. Ce n’est qu’à partir de 1919 que va apparaître une nouvelle orthodoxie interprétative, avec l’ouvrage de W.P. Ryan intitulé The Irish Labour Movement (Le Mouvement ouvrier irlandais). Dans son essai, Ryan se fait le chantre de la thèse selon laquelle Connolly œuvra jusqu’à la fin de ses jours pour l’établissement d’une république socialiste, sans jamais trahir ses convictions conjuguant socialisme et nationalisme. À cette thèse, bien d’autres y ont adhéré dans leur biographie de Connolly, au cours des décennies suivantes, jusqu’à l’apparition au tout début des années 1980 d’un courant « révisionniste » réhabilitant la théorie dite de « l’apostasie ». Lequel courant a depuis établi un rééquilibrage interprétatif quant aux desseins de Connolly.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75371, notice CONNOLLY James par Notice revue et augmentée par Olivier Coquelin, janvier 2012, version mise en ligne le 18 février 2012, dernière modification le 18 février 2012.

Par Notice revue et augmentée par Olivier Coquelin, janvier 2012

ŒUVRES PRINCIPALES : On les trouve réimprimées dans quatre volumes, Labour in Ireland, Socialism and Nationalism, The Workers’ Republic, Labour and Easter Week 1916, Dublin, 1948-1951. Extraits : Selected Writings, P. Berresford Ellis (ed.), London, Penguin, 1973. — Selected Political Writings, O. Dudley Edwards and B. Ransom (ed.), Londres, 1973 — Collected Works, 2 vol., Dublin, 1987-88 — James Connolly : The Lost Writings, Aindrias Ó Cathasaigh (ed), London, 1997. En ligne : sur le site Marxists Internet Archive (http://www.marxists.org/) où la plupart des écrits de Connolly sont consultables (http://www.marxists.org/archive/con...).

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