COLE George Douglas Howard

Né le 25 septembre 1889 à Cambridge ; mort le 14 janvier 1959 à Londres ; historien et théoricien du socialisme.

Troisième enfant d’une famille aisée — son père était agent immobilier — G.D.H. Cole manifeste une intelligence précoce. Il est un des plus brillants élèves de la célèbre école Saint Paul’s School où il se fait remarquer par son sens critique, sa mémoire exceptionnelle et ses qualités littéraires. Ce sont d’ailleurs des études de lettres classiques qu’il entreprend ensuite à Oxford à Balliol College. Au bout de quatre ans, Cole est reçu avec la mention très bien ; mais il ne s’éloigne pas d’Oxford pour longtemps car on lui offre très vite un poste de fellow à Magdalen College.

Le jeune homme avait déjà été gagné au socialisme avant même d’arriver à Oxford, sous l’influence de William Morris* qui restera pour lui, sa vie durant, un guide spirituel. A l’université, il fait partie du club fabien, l’Oxford University Fabian Society, et collabore au lancement d’un petit périodique, l’Oxford Socialist. Cependant, il éprouve de sérieuses réserves à l’égard de l’étatisme auquel conduit le collectivisme des fabiens sous l’impulsion de Shaw* et des Webb* (par contre il se lance à fond dans la campagne pour l’abolition de la Poor Law). Il est très marqué en effet par d’autres théories plus révolutionnaires, telles que l’anarcho-syndicalisme français et l’Industrial Unionism américain et australien, qui mettent l’accent sur la gestion par les producteurs eux-mêmes et sur le « contrôle ouvrier ». Aussi sympathise-t-il avec le petit groupe qui, autour de A.R. Orage*, de S.G. Hobson* et de l’hebdomadaire New Age, élabore les premiers éléments de la doctrine du Guild Socialism, le « socialisme de guilde ».

C’est en 1913 que paraît le premier ouvrage de Cole sous le titre « Le monde du travail » (The World of Labour) ; deux autres livres suivent bientôt, Social Theory et Self Government in Industry. Les idées exprimées par Cole trouvent aussitôt un large écho parmi les intellectuels de gauche et l’on peut dire que dès 1914 est déjà fixée sa triple vocation, à savoir la réflexion politique, l’enseignement, le journalisme. Cole collabore en effet régulièrement au Daily Herald de Lansbury* et à l’hebdomadaire The Nation ; au lendemain de la guerre commencera avec le New Statesman une association qui durera jusqu’à sa mort (ce sera à l’issue d’une séance du comité de rédaction du New Statesman qu’il sera terrassé par la crise cardiaque qui l’emporte en 1959 à l’âge de soixante-neuf ans).

Au cours de la Première guerre mondiale, en 1915, le syndicat des Ouvriers métallurgistes (Amalgamated Society of Engineers) fait appel à Cole comme conseiller bénévole — poste sans précédent dans les annales du syndicalisme britannique (cette fonction va, de plus, exempter Cole de la conscription, à laquelle il était du reste très hostile). Trois ans plus tard, lors de la réorganisation du Parti travailliste, son ami Arthur Hen-derson* le choisit comme secrétaire de la commission politique consultative du parti. Cole est devenu un homme de comité aussi bien qu’un homme de pensée : en 1919, il sert, du côté de la représentation ouvrière, à la Conférence nationale de l’industrie (National Industrial Conférence) et parallèlement il joue un rôle considérable dans la rédaction de la nouvelle constitution du TUC (qui crée le Conseil général) ; il est en même temps le correspondant du Manchester Guardian pour les affaires sociales. Une autre de ses activités, qu’il va poursuivre avec prédilection pendant des années, ce sont les cours du soir pour ouvriers qu’il donne à la Workers’ Educational Association, organisme de culture et d’éducation destiné aux travailleurs. (Peu après il acceptera le poste de directeur de l’enseignement des adultes à l’Université de Londres et même sa nomination à Oxford en 1925 n’interrompra pas cet enseignement. Lors de la victoire travailliste de 1945, nombreux seront les nouveaux parlementaires à témoigner de leur dette intellectuelle envers Cole.)

Aux alentours de 1925, la conjoncture s’avère peu favorable pour les idées de Cole : le socialisme de guilde est plus ou moins moribond et le Bureau d’études fabiennes (rebaptisé en 1918 Labour Research Department) est désormais contrôlé par les communistes. Aussi Cole saisit-il l’occasion de retourner à Oxford avec un poste de maître de conférences d’économie et de fellow d’University College. Quelques mois plus tard, c’est la grève générale. Secondé par sa femme Margaret (Cole s’était marié en 1918 et avait épousé une des filles du grand latiniste John Per-cival Postgate ; socialiste comme son mari, Margaret Cole a collaboré étroitement avec lui pendant quarante ans, aussi bien du point de vue de la production intellectuelle que des engagements politiques), Cole organise aussitôt un comité de grève, l’Oxford University Strike Committee, où se retrouvent les quelques étudiants et enseignants qui sympathisent avec les grévistes (parmi eux se trouve Hugh Gaitskell*, le futur leader du parti travailliste). La grève terminée, Cole transforme ce comité en un groupe amical qui réunit chez lui, toutes les semaines, des étudiants socialistes et socialisants (ici aussi nombreux seront ceux qui, après avoir gravité autour de Cole, occuperont de hauts postes dans le gouvernement travailliste après 1945 ou bien qui se feront un nom dans le monde intellectuel, tels les poètes Auden et Betjeman). Pendant plus de trente ans, le « Cole Group » a ainsi puissamment contribué à faire pénétrer le socialisme dans les milieux les plus divers, d’abord à Oxford puis bien au-delà. Parallèlement, l’enseignement de Cole en tant que professeur a marqué des générations d’étudiants, même quand ceux-ci étaient loin d’adhérer à son credo politique.

En 1928 Cole, dont les critiques à l’égard de la direction officielle du Labour se sont tempérées, redevient membre de la Fabian Society. On songe alors à lui pour un siège de député. Mais presque aussitôt il doit renoncer à cette perspective, car atteint en 1931 d’un diabète aigu, il doit observer un régime sévère, incompatible avec des obligations parlementaires ; toutefois ni son enseignement ni sa production littéraire n’en sont affectés (il est vrai qu’aux élections de 1945, Cole se présentera comme candidat pour l’Université d’Oxford, mais c’est parce qu’il savait qu’une telle candidature était sans espoir).

L’action menée par le deuxième gouvernement travailliste sous la direction de MacDonald* de 1929 à 1931 déçoit profondément Cole. Avec sa femme il crée alors deux organismes, avec l’ambition d’une part de ranimer la flamme du socialisme, d’autre part de stimuler la réflexion d’une manière à la fois théorique et concrète, à la manière de ce qu’avait fait la Société fabienne avec ses tracts — les fameux Fabian Tracts aux temps héroïques des Webb et de Shaw. Le premier de ces groupes, baptisé Society for Socialist Inquiry and Propaganda (Société de recherche et de propagande socialistes) ne tarde pas à fusionner avec la ligue socialiste (Socialist League) animée par Stafîord Cripps* (cette ligue échouera dans ses multiples tentatives pour ramener le Labour Party vers la gauche). En revanche, le New Fabian Research Bureau, le nouveau Bureau de recherches fabiennes fondé par Cole (avec la bénédiction des Webb et d’Henderson*) va se développer avec succès, alimenté par des recrues de qualité venues du « Cole Group ». Attlee*, le futur Premier ministre, en est le président, tandis que Cole, secondé pour une part par Gaitskell, assure le secrétariat. A la veille de la Deuxième guerre mondiale un mariage s’opérera entre le jeune bureau et la vénérable Fabian Society alors presque moribonde.

Cole a toujours été un auteur prolifique et sa production au cours des années 1930 est phénoménale. Dès sa jeunesse il avait appris à écrire vite et sans ratures, de même il savait organiser les faits avec ordre et méthode. Comme par ailleurs il avait une extraordinaire érudition et une grande clarté d’exposition, avec de surcroît une vaste bibliothèque qui lui permettait de vérifier chaque détail, sa productivité a été énorme ; de plus, chaque fois qu’on le sollicitait, il était toujours prêt à accorder le concours de sa plume. Aussi, établir une bibliographie complète de ses ouvrages et de ses articles remplirait à soi seul presque un livre. Dans le domaine historique, Cole a écrit des biographies de Cobbett* et d’Owen*, plusieurs histoires du mouvement ouvrier britannique et, en collaboration avec son beau-frère, Raymond Postgate, sous le titre The Common People une histoire sociale de la Grande-Bretagne. A partir de 1932 (avec la publication de The Intelligent Man’s Guide through World Chaos), Cole fait paraître régulièrement (en général chez Gollancz*) des répertoires pour le grand public analysant les grandes données politiques et économiques contemporaines.

À la déclaration de guerre en 1939 Cole adopte une position bien différente de 1914. Antifasciste et antinazi depuis le début, il estime que la première tâche consiste maintenant à sauvegarder la démocratie en Angleterre, tout en faisant en sorte que la mobilisation indispensable des ressources s’opère sous contrôle public et que les progrès effectués vers une plus grande égalité et une meilleure sécurité des citoyens ne soient pas balayés à la fin de la guerre comme cela avait été le cas après 1918. Quand, en mai 1940, Ernest Bevin* devient ministre du Travail, il charge Beveridge de rédiger d’urgence un rapport sur les ressources en main-d’œuvre de la nation. A la demande de Beveridge, Cole collabore à l’entreprise et pendant l’été 1940, il dirige avec célérité une enquête couvrant toutes les régions de Grande-Bretagne — aidé dans cette tâche par ses multiples contacts avec les organisations locales fabiennes, travaillistes, de la WEA, etc. L’année suivante, Arthur Greenwood*, alors ministre sans portefeuille, fait appel au Nuffield College d’Oxford pour étudier un vaste projet de reconstruction après la victoire, le Nuffield College Social Reconstruction Survey. C’est encore Cole qui en est chargé. Pendant près de trois ans, il y travaille sans trêve, mais ce Nuffield Survey aboutit à un échec : au cours de l’année 1943, la trésorerie en réduit considérablement l’ampleur et les crédits, et Cole, devant l’inutilité de ses protestations, finit par donner sa démission.

En 1944 l’Université d’Oxford crée une chaire de théorie politique et sociale rattachée au collège d’Ail Souls et Cole en est le premier titu-tulaire. Son enseignement va continuer de marquer de nombreux étudiants britanniques et étrangers jusqu’au jour où il prendra sa retraite en 1957. Une partie de ses cours a d’ailleurs été incorporée notamment dans les Essays in Social Theory. A cette époque sa santé se détériore, ce qui empêche Cole d’exercer l’influence qu’on pouvait attendre au temps du gouvernement travailliste de 1945-1951. D’ailleurs, il ne cache pas ses réserves à l’endroit de la politique suivie par le Labour. Certes, il s’était réjoui de l’arrivée au pouvoir des travaillistes et il approuve pleinement plusieurs de leurs réalisations. Mais il critique sévèrement les conditions du prêt américain en 1946, la politique suivie vis-à-vis de l’URSS, le réarmement, etc. Cependant, c’est la guerre de Corée qui est la cause principale en 1951 de sa démission du comité exécutif de la Société fabienne (qui fait elle-même partie du Labour). A la demande de l’UNESCO, Cole accepte en 1952 la direction d’un important séminaire international sur l’éducation et la culture ouvrières — ce séminaire se réunit à Compiègne et fait venir Cole à maintes reprises à Paris pour des réunions et des discussions avant la rédaction finale des rapports. A cette époque Cole a commencé son dernier et son plus ambitieux ouvrage sur l’histoire du socialisme, The History of Socialist Thought. C’est là une œuvre magistrale, en sept volumes : le premier paraît en 1953, et le dernier quelques mois après sa disparition.

Il n’est pas facile de situer l’apport et la place de Cole comme penseur politique. Après l’épisode du Guild Socialism on ne saurait le rattachera aucune école définie. Néanmoins lui-même s’est toujours réclamé du socialisme de William Morris, avec pour valeur de base la liberté de l’individu, la solidarité, la fraternité, l’égalité, l’autogestion ouvrière. Pour Cole, seules des institutions fondées et contrôlées par les travailleurs eux-mêmes sont en mesure de réaliser un tel idéal. C’est pourquoi, il n’a cessé d’être du côté des travailleurs contre la classe des maîtres. Un tel choix a contribué à faire de lui le meilleur spécialiste britannique de l’histoire ouvrière et le biographe inspiré des dirigeants du Labour. Cependant ses intérêts débordent largement le passé : par toute son œuvre, il a voulu préparer l’avenir. Il a mis au service de multiples causes et de multiples institutions son talent de chercheur et d’écrivain ainsi que ses hautes compétences de vulgarisateur, de propagandiste et d’organisateur. Jeune militant il manifestait parfois de l’impatience envers ceux qui ne partageaient pas son point de vue ou qui suivaient trop lentement. Mais peu à peu, il devint un extraordinaire président de séances et un remarquable rédacteur d’ordres du jour, de motions et de rapports. Fidèle à la tradition fabienne des origines, Cole s’efforçait d’abord d’établir les faits, puis de les faire connaître en les mettant à la portée de tous.

Favorable au pluralisme, sans nul dogmatisme, il considérait l’homme comme un ensemble complexe d’intérêts et de fidélités, s’exprimant dans le travail, le loisir, les institutions, les coutumes, sans qu’aucun facteur prime sur les autres. Bien qu’il ait beaucoup écrit sur Marx pour lequel il avait une vive admiration, Cole a toujours rejeté la « dictature du prolétariat » et le « centralisme démocratique » dont la dernière incarnation, le stalinisme, explique les nombreuses réserves qu’il nourrissait envers l’URSS.

Par instinct, il privilégiait dans sa vision de la démocratie les microréalisations, de préférence aux vastes programmes. Il prônait les relations de voisinage, les petits groupes de travail, les rencontres personnelles face à face, à l’échelle humaine. D’où son soutien aux délégués d’ateliers et aux conseils d’usines. Le socialisme de Cole a toujours été légèrement teinté d’anarchisme, mais son esprit constructif en freinait les tendances désintégratrices.

Au total, on peut dire que son plus grand succès (et en tout cas le moins discuté) se situe sur le plan didactique. Si sa facilité d’écriture lui a nui (certains de ses ouvrages, trop légers, n’ont qu’une valeur éphémère), si sur le plan politique, ses impatiences et ses entêtements ont restreint la portée de certains de ses choix, par contre en tant qu’enseignant, lorsqu’il se trouvait au milieu de ses étudiants, que ce fût à l’université ou dans les cours du soir, sa patience était sans bornes et son pouvoir d’explication et de persuasion inégalé.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75367, notice COLE George Douglas Howard, version mise en ligne le 12 décembre 2009, dernière modification le 12 décembre 2009.

ŒUVRES PRINCIPALES : The World of Labour (Le monde du travail), 1913. — Self-Government in Industry (L’autogestion dans l’industrie), 1917. — An Introduction to Trade Unionism (Introduction au syndicalisme), 1918. — William Cobbett, 1924. — Robert Owen, 1925. — Short History of the Working-Class Movement (Petite histoire du mouvement ouvrier) : t. I, 1925, t. II, 1926, t. III, 1927. — The Intelligent Man’s Guide through World Chaos (Guide du lecteur intelligent à travers le désordre mondial), 1932. — The Condition of Britain (La situation de la Grande-Bretagne), avec Margaret Cole, 1937. — The Common People (Une histoire sociale de la Grande-Bretagne), avec Raymond Postgate, 1938. — Chartist Portraits, collected essays (Portraits de Chartistes), 1941. — A Century of Co-operation (Cent ans de coopération), Manchester [1945 ?]. — A History of the Labour Party from 1914 (Histoire du parti travailliste depuis 1914), 1948. — History of Socialist Thought (Histoire de la pensée socialiste) en 7 volumes : t. I. The Forerunners (Les Précurseurs), 1953 ; t. II, Marxism and Anarchism (Marxisme et anarchisme), 1954 ; t. III, The Second International (La Deuxième Internationale), 1956 ; t. IV Communism and Social Democracy (Communisme et démocratie sociale), 1958 ; t. V (posthume), Socialism and Fascism (Socialisme et fascisme), 1960.
Pour une liste plus détaillée des principaux ouvrages de G.D.H. Cole, cf. Margaret Cole, The Life of G.D.H, Cole, Londres, 1971.

BIBLIOGRAPHIE : L.P. Carpenter, G.D.H. Cole : an intelleclual biography, Cambridge, 1974. — Dictionary of National Biography, 1951-1960. — G.L. Houseman, G.D.H. Cole, Boston, 1979. — A.W. Wright, G.D.H. Cole and Socialist Democracy, Oxford, 1979.

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