BRAY John Francis

Par Michel Prum (nouvelle notice, janvier 2012)

Né en 1809 à Washington, DC, Etats-Unis ; mort en 1897 à Pontiac, dans le Michigan, Etats-Unis ; théoricien socialiste.

La vie de Bray est restée très longtemps presque inconnue. On savait de lui qu’il avait été ouvrier typographe à Leeds et qu’il avait écrit en 1839 l’ouvrage qui l’a rendu célèbre, Wrongs and Labour’s Remedy [Les Maux du Travail et leur remède]. Longtemps on le crut anglais. Marx parle d’un "communiste anglais" (Misère de la philosophie, 1847). En 1937, Agnes Inglis, bibliothécaire à Ann Arbor, dans le Michigan, découvre, dans une ferme où Bray avait passé la fin de sa vie, une autobiographie, des journaux de bord et une grande quantité d’autres documents. À partir de tout ce matériau, il est possible de reconstituer la vie de Bray.

John Francis Bray est en fait américain. Il naît en 1809 à Washington, d’une mère américaine et d’un père anglais ; les deux parents étaient acteurs. En 1814 la famille s’installe à Boston, puis en 1822 le père tombe malade et part avec son fils aîné, John Francis, chercher la santé en Angleterre, mais il meurt dès son arrivée et laisse son fils chez sa sœur, couturière à Leeds. À dix-sept ans, John Francis est mis en apprentissage chez un imprimeur. Il fait l’expérience de la condition ouvrière, dans le secteur « noble » des ouvriers typographes.

En 1830, son maître ayant fait faillite, Bray part sur les routes pour chercher de petits emplois (pratique ouvrière appelée alors trampism). En 1832 il remplace un éditeur emprisonné pour avoir publié un journal qui n’avait pas acquitté son droit de timbre et s’engage dans la lutte pour la presse unstamped.

En 1839, Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy [Les Maux du Travail et leur remède], son œuvre principale, paraît à Londres. Cet ouvrage passe à la postérité en particulier grâce aux commentaires très élogieux de Marx, qui le cite amplement dans Misère de la Philosophie (neuf pages que Marx traduit en français) et se sert de lui contre Proudhon. Dans ses Théories sur la Plus-Value, à la fin de sa vie, Marx confère à nouveau une place de choix à John Francis Bray. L’historiographie fera de Labour’s Wrongs le dernier grand manifeste du socialisme ricardien (Ester Lowenthal, The Ricardian Socialists, New York, 1911). Après William Thompson, Thomas Hodgskin et John Gray, Bray utilise la théorie de la valeur-travail de l’économiste classique David Ricardo pour conclure que, si c’est le travail qui produit la richesse, c’est aux seuls travailleurs d’en récolter les fruits. Par ailleurs Bray affirme que c’est aux travailleurs eux-mêmes qu’il incombe de se libérer, et qu’ils ne doivent pas faire confiance à des dirigeants issus d’autres classes. Pour créer l’homme nouveau, il faut une « étape intermédiaire », « un havre intermédiaire qui pourra accueillir la société avec toutes ses fautes, toutes ses folies et d’où elle pourra repartir en avant, imprégnée des qualités et des attributs sans lesquels le système de communauté et d’égalité ne peut exister en tant que tel » (p.134). Bray utilise aussi l’image de la chrysalide. Il imagine pour ce stade des communautés ouvrières en participation (joint-stock companies) qui, à la différence du modèle owenien, s’organisent chacune autour d’un seul secteur productif (laine, coton, aliments) et commercent entre elles. Elles finiront par occuper tout l’espace social. Enfin, s’il s’affiche comme non violent, Bray laisse entendre à la fin de son livre que la réponse des capitalistes aux aspirations ouvrières ne pourra qu’être répressive et que les classes ouvrières auront à décider de leur propre riposte.

L’ouvrage reçoit un accueil plutôt favorable, mais la critique émet certaines réserves. Le Leeds Time écrit que le plan de Bray est "visionnaire et irréalisable". Pour répondre à ces reproches, Bray rédige dans les mois qui suivent A Voyage from Utopia to Several Unknown Regions of the World [Voyage d’un Utopien dans plusieurs régions inconnues du monde], qui ne sera publié qu’en 1957. C’est le récit d’un habitant d’Utopie qui jette un regard étonné sur l’Angleterre victorienne. Le livre reprend la critique de l’exploitation des ouvriers formulée dans Labour’s Wrongs et dénonce avec férocité le rôle du clergé et de l’armée, qui tous deux concourent à la pacification des révoltes ouvrières. Il prône aussi l’émancipation féminine, qui servira également les intérêts bien compris des hommes. Le livre se termine par une réflexion sur le déclin des empires et l’espoir de voir bientôt surgir un monde meilleur.

Ce monde meilleur, Bray ne l’attendra pas en Angleterre. Comme le chômage sévit dans l’imprimerie, Bray, déçu par les critiques que Labour’s Wrongs a essuyées, et attiré par les perspectives que lui font miroiter ses frères restés au pays, s’embarque au printemps 1842 pour Boston, après une courte visite en France. Il ne reviendra plus jamais en Angleterre. Il reste aux États-Unis jusqu’à sa mort, changeant souvent de métier : typographe, directeur d’un journal, puis d’un studio de daguerréotype, fermier. En pleine Guerre de sécession, il rédige American Destiny [Destin américain], un pamphlet où il prône le droit à la sécession et traite de "barbare" l’intervention des forces armées nordistes. Bray milite activement dans le mouvement ouvrier, au Detroit Socialistic Labor Party, à la Labor Reform League ou plus tard aux Knights of Labor, mais sans y connaître la même renommée qu’en Angleterre. Il est malgré tout un acteur reconnu du mouvement ouvrier américain. Il est même un temps pressenti pour figurer sur le ticket qui aurait regroupé greenbackers et socialistes aux élections présidentielles de 1880 (mais l’accord ne s’est finalement pas fait). Bray meurt en 1897, à Pontiac (Michigan) à l’âge de quatre-vingt-sept ans.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75330, notice BRAY John Francis par Michel Prum (nouvelle notice, janvier 2012), version mise en ligne le 18 février 2012, dernière modification le 17 octobre 2019.

Par Michel Prum (nouvelle notice, janvier 2012)

ŒUVRE : Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy ; or, the Age of Might and the Age of Right (1839), New-York : A. Kelley, 1968 ; traduit en français par Michel Prum, in “John Francis Bray, Les Maux du Travail et leur remède, introduction, traduction et notes”, thèse de 3ème Cycle non publiée, université Lyon 2, 1982. — A Voyage from Utopia to Several Unknown Regions of the World (rédigé en 1840-41), Londres : Lawrence & Wishart, 1957. — The Coming Age, Devoted to the Fraternization and Advancement of Mankind, through Religious, Political and Social Reforms, Detroit, 1855. — American Destiny, What Shall it Be, Republican or Cossack ?, New-York : Columbian Association, 1864. — God and Man a Unity and all Mankind a Unity, A Basis for an New Dispensation, Social and Religious, Chicago : The Western New Co, 1879.

BIBLIOGRAPHIE : John Edwards, “John Francis Bray”, Socialist Review, vol.13, nov-déc. 1916, 329-41. — Muriel F. Jolliffe, “Fresh light on John Francis Bray, author of Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy”, Economic History, 4/14, février 1939, 240-44. — H.J. Carr, “A Critical Exposition of the Social and Economic Ideas of John Francis Bray, and an Estimate of his Influence upon Karl Marx”, Ph D Thesis non publiée, université de Londres, 1943. — Michel Prum, "Désordre capitaliste et ordre coopératif chez John Francis Bray", Cahiers victoriens & édouardiens (Montpellier) 27 (avril 1988) 95-102. — Michel Prum, "Capital Pre-Visited", History of Economics Review (New South Wales, Australie) 19 (hiver 1993) 55-71.

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