Né le 23 juillet 1927 à Paris (XVIe arr.), mort le 2 septembre 2001 à Aubais (Gard) ; professeur agrégé d’histoire ; militant de l’UGS, du PSU (1960-1972), militant influent pendant Mai 1968, puis de la GOP, secrétaire de la fédération de Paris du PSU (1960-1962), puis secrétaire à l’organisation (1963-1969) ; fondateur de la revue Que faire ?.

Marc Heurgon fut certainement le dirigeant politique national qui joua le rôle le plus important dans le mouvement de Mai 68. Après avoir favorisé l’accès de Michel Rocard* au poste de secrétaire national du PSU en 1967, il s’en détacha progressivement à partir de mai 1968 pour finalement rompre avec lui en 1972.
De par son milieu familial d’origine, Marc Heurgon appartenait à la bourgeoisie intellectuelle. Son père, Jacques Heurgon, archéologue, latiniste, professeur à la Sorbonne et membre de l’Institut, fit la campagne d’Italie et devint partisan actif de l’Algérie française. Sa mère, Anne Desjardins, favorable quant à elle à la cause algérienne, poursuivit à Pontigny l’œuvre de son père, Paul Desjardins, fondant et dirigeant les colloques de Cerisy.
Marc Heurgon passa une bonne partie de son adolescence à Alger entre 1932 et 1945, notamment au lycée Bugeaud. Cette époque fut marquée par sa rencontre avec un père dominicain qui l’engagea dans le scoutisme dès 1942. Il en garda une double passion : le service des autres – du « prochain » – et la nécessité de l’organisation.
Agrégé d’histoire en 1954, Marc Heurgon fut nommé professeur au lycée d’Alger l’année même du déclenchement de l’insurrection en Algérie. Il fut mobilisé à Alger, puis fit son service militaire en Tunisie pendant vingt-sept mois. Il avait alors un projet de thèse (non abouti) sous la direction de Fernand Braudel – une relation de sa mère – sur « le commerce en Méditerranée au moment du blocus continental », qu’il prépara à la Fondation Thiers, où il rencontra François Furet. La même année, il écrivit dans Esprit un article sur la Tunisie. En 1958, il fut chargé de préparer deux décades à Cerisy. L’une, qui rencontra un grand succès, sur « l’Histoire et ses interprétations » autour et en présence d’Arnold Toynbee, sous la direction de Raymond Aron. L’autre, en partie manquée en raison des événements, sur « la décolonisation et ses problèmes », organisée par Jean-Marie Domenach, Jean Lacouture, Germaine Tillion et Alban Vistel.
Le cadre méditerranéen et le mouvement de décolonisation du monde arabe conditionnèrent fortement et durablement sa vision géopolitique du monde et ses choix politiques et culturels. Plus qu’aux phénomènes socio-économiques et culturels de longue durée, Marc Heurgon s’intéressait à l’histoire politique et aux luttes pour le pouvoir. Il se passionna pour la Révolution française – il resta lié, malgré des désaccords, à François Furet –, s’intéressant aux fortes personnalités qui marquèrent cette période, en particulier Robespierre et Bonaparte. C’est sous cet angle aussi qu’il aborda Lénine – celui des « Thèses d’avril » et de « la Maladie infantile », c’est-à-dire le stratège et le tacticien de génie qui avait l’immense mérite d’avoir gagné. Il ne cachait pas non plus sa plus grande admiration pour le général de Gaulle que pour Pierre Mendès France* et son tempérament de perdant.
Sensible aux mouvements sociaux susceptibles de se constituer en force politique, il savait repérer les acteurs nouveaux qui se préparaient à avoir un rôle politique. C’est ainsi qu’il mesura l’importance et l’enjeu que représenta l’évolution à gauche des chrétiens dans le mouvement syndical ouvrier, paysan et universitaire. Après la mobilisation étudiante contre la guerre d’Algérie, il saisit vite les potentialités du mouvement étudiant pour peser sur l’échiquier syndical et politique en France. Partisan convaincu d’une démocratie régionale, « girondin », il suivit de près les luttes régionalistes et le réveil des « minorités nationales ». « Plutôt que d’étudier et enseigner l’histoire, je préfère la faire » avait-il coutume de dire. Tel était le sens de son engagement politique, car il pensait que c’était là le moyen le plus efficace d’agir et de faire évoluer le rapport de forces.
Tout le parcours politique de Marc Heurgon fut marqué par sa détermination constante à construire une force politique autonome par rapport aux partis traditionnels de la gauche sur lesquels il était très critique : mépris profond de la social-démocratie et conviction que le PC en tant que tel était incapable de se modifier en profondeur sauf sous la pression d’un puissant mouvement social.
Son analyse du contexte français, à partir de laquelle il fonda toute sa stratégie politique, se résume aisément : face à une société capitaliste en transformation profonde et à un mouvement ouvrier historiquement dépassé, il faut trouver des voies nouvelles de lutte pour le socialisme dans les conditions du capitalisme avancé qui sont celles de l’Europe occidentale. Il faut trouver des solutions socialistes, alternatives aux solutions néo-capitalistes. Par conséquent, il faut construire et mettre en œuvre une alternative d’ensemble démocratique et socialiste assurant, par la mobilisation sociale, une succession de réformes de structures ouvrant la voie au socialisme. Pour Marc Heurgon, la force du PSU résidait en ce qu’il affrontait ces problèmes comme parti jeune, sans être encombré par les vieux schémas du mouvement ouvrier français. La tâche prioritaire du PSU était donc, selon lui, d’élaborer des propositions programmatiques fortes et une stratégie politique répondant aux enjeux de la nouvelle phase capitaliste.
Mais en 1960, en pleine guerre d’Algérie, construire cette force, c’était d’abord le faire à travers un double mouvement : une première réflexion collective sur le programme et la stratégie de transition vers le socialisme, et une mobilisation prioritaire contre la guerre qui serait le point d’application de cette stratégie en construction. C’est la stratégie dite de « front socialiste » qui consistait à allier les partis, les syndicats et les associations qui voulaient se mobiliser et intervenir ensemble pour une solution politique à la guerre. Secrétaire de la fédération de Paris du PSU, Marc Heurgon fut au cœur des mobilisations et des débats que suscitait la guerre d’Algérie. Il se consacra à la mobilisation militante interne et suivit de très près le débat sur l’insoumission à propos de laquelle il adopta une position de solidarité critique. D’autre part, il suivit et analysa là encore de très près, comme acteur politique externe directement impliqué, la crise interne au PC – l’affaire « Casanova-Servin » – due à l’action du PSU contre la guerre.
C’est fort de son expérience acquise entre 1960 et 1962 que Marc Heurgon aborda la nouvelle période post-guerre. Il était alors en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels. Avec sa carrure massive, son cou de taureau, sa voix tranchante et parfois enrouée par l’usage intensif de la cigarette, son humour cinglant pratiqué contre ses adversaires politiques mais aussi contre lui-même, Marc Heurgon, devenu le seul « homme d’appareil du PSU » – « si tant est », comme il le dit « que l’expression convienne au PSU » –, réalisa un travail considérable de construction organisationnelle et mena une bataille politique interne acharnée pour gagner les congrès. Il reconstruisit un secteur étudiant quasiment disparu en confiant à un étudiant expérimenté, Jean-Claude Gillet*, la responsabilité de mener cette tâche à bien. En 1966-1967, le PSU disposait de la plus forte organisation étudiante de gauche en France.
De 1963 à 1968, Marc Heurgon défendit avec une énergie constante la ligne politique du courant du renouveau socialiste et de la construction d’un parti autonome comme instrument et comme moteur d’une stratégie pour une alternative socialiste. Pour ces objectifs, il fut de ceux qui se battirent le plus vigoureusement contre « le courant unitaire » de Jean Poperen* qui, face au renouvellement considéré par Heurgon comme indispensable, donnait la priorité à l’unité du mouvement ouvrier. Dans son propre courant majoritaire, animé par Gilles Martinet*, il s’opposait toujours à toute tentation ou tentative de rapprochement organisationnel d’abord avec la SFIO de Guy Mollet et ensuite avec la FGDS de François Mitterrand*. Il se méfiait aussi de l’activité politique de Pierre Mendès France*, menée indépendamment du parti dont il était membre.
C’est pour cet ensemble de raisons que, face à l’élection présidentielle de 1965, il fit tout son possible pour présenter un « candidat PSU » qui serait chargé de défendre et de populariser les axes programmatiques du PSU. Il était favorable à une candidature Pierre Mendès France et, après le refus de celui-ci, il poussa à une candidature de Daniel Mayer*, ex-président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) qui devait renoncer sous la pression de François Mitterrand*. Celui-ci, soutenu par Guy Mollet et Waldeck Rochet*, posa sa candidature. Marc Heurgon s’opposa frontalement à celle-ci. Pour un ensemble de raisons portant à la fois sur le passé politique et les options présentes du candidat, Marc Heurgon voyait en Mitterrand* un retour à la IVe République, en contradiction complète avec un programme socialiste. Il devait toujours regretter que le PSU n’ait pas osé présenter un candidat à cette élection.
En 1966-1967, face à la gauche traditionnelle qui tendait difficilement à s’unir, Marc Heurgon présenta avec une grande clarté la stratégie d’alternative socialiste axée sur la mobilisation sociale qu’il souhaitait pour le PSU. Cette stratégie l’emporta au congrès de juin 1967, ce qui fit que le parti put considérer le mouvement de Mai 68, dont il fut totalement partie prenante dès le début, comme une concrétisation de sa stratégie.
Entre-temps, une fois reconstitué le secteur étudiant du PSU, Marc Heurgon consacra beaucoup de son énergie à prendre le contrôle d’une UNEF en déliquescence mais qu’il savait pouvoir être un atout utile et un instrument de mobilisation syndicale et politique efficace.
Parallèlement à ce travail interne, Heurgon tenta de construire et d’impulser une politique internationale du PSU à l’échelle de toute la zone méditerranéenne traversée par le mouvement de décolonisation du monde arabe et par les luttes contre des dictatures fascisantes en Espagne, au Portugal et en Grèce. Il tenta de constituer une large alliance des forces socialistes, communistes et anti-impérialistes des deux rives de la Méditerranée. En 1965, il dirigea la délégation du PSU qui rencontra le Baas syrien, mais c’est surtout en 1967 et 1968, après la guerre des Six-Jours, que Marc Heurgon, en liaison avec la gauche socialiste et communiste italienne et aussi avec le FLN algérien, mena une intense activité pour réunir toutes ces forces contre l’hégémonie américaine. Dans le conflit israélo-palestinien, il géra l’évolution du PSU vers une position de plus en plus favorable à la cause palestinienne.
Mai 68 surprit le PSU. D’emblée Marc Heurgon fut le mentor personnel de Jacques Sauvageot, président de fait de l’UNEF et membre du PSU. Tous deux firent en sorte que l’encadrement politique et organisationnel du mouvement étudiant, à Paris et en province, fût assuré par le PSU.
Au sein du bureau national du PSU, Marc Heurgon se trouvait à la tête d’une tendance de gauche, face à Michel Rocard* et ses amis qui l’accusaient plus ou moins d’« aventurisme », dans le débat portant sur le rythme, les formes et le contenu de la radicalisation du mouvement. Ils furent cependant d’accord pour pousser, en vain, Pierre Mendès France* à prendre la tête d’un gouvernement de transition vers le socialisme. Le refus de Mendès France consacra l’échec du débouché politique souhaité par Marc Heurgon.
Tirant les leçons de cet échec, il l’attribua à la faiblesse du lien entre les objectifs intermédiaires et la définition d’une stratégie reposant sur l’appréciation des rapports de forces pour répondre au problème central : celui du pouvoir. Cet échec s’expliquait aussi par deux carences du mouvement : une alternative politique sérieuse à opposer au gaullisme et une force authentiquement révolutionnaire et suffisamment puissante (estimée entre 50 et 60 000 militants). Le PSU, selon lui, devait remédier à ces deux carences. Le congrès de Dijon en 1969 reprit une bonne partie de ces thèses mais, sur la question de l’attitude à avoir face au référendum proposé par de Gaulle sur la réforme du Sénat, il proposa l’abstention, il fut battu et décida alors de ne plus se présenter à la direction du parti.

Progressivement Marc Heurgon s’éloigna du PSU, d’abord en animant une minorité interne, la Gauche ouvrière et paysanne (GOP) puis en quittant, avec ses amis politiques, le PSU en 1972. En 1973, il accorda un grand rôle à la lutte des ouvriers de Lip et des paysans du Larzac qu’il considèrait comme les prodromes d’une nouvelle force révolutionnaire. Il avait lancé dès février 1970 une revue théorico-politique au titre léniniste de « Que faire ? » pour fonder les bases théoriques d’un futur parti révolutionnaire marxiste. Ce fut l’échec et la groupuscularisation. Il arrêta toute activité politique en 1976 pour se consacrer entièrement à son métier d’enseignant qui le passionnait. Par la suite, retiré dans le Gard, il travailla à l’écriture de l’histoire du PSU dont il publia en 1994 la première partie consacrée à la période 1958-1962 et centrée sur la lutte contre la guerre d’Algérie. Son état de santé ne lui permit pas d’aller au delà.

ŒUVRE : Histoire du PSU, tome 1 : La Fondation et la guerre d’Algérie, 1958-1962, Paris, La Découverte, 1994. — Henri Leclerc : un combat pour la justice, Paris, La Découverte, 1994. — Jacques Le Goff : une vie pour l’histoire, La Découverte, 1998.

SOURCES : Archives personnelles de Marc Heurgon. — Témoignages écrits de sa sœur Edith Heurgon, d’anciens responsables étudiants PSU (R. Barralis, JC Gillet, JF Pertus) et d’Emmanuel Terray.

Bernard Ravenel

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