WILLARD Marcel, Jean, Élie

Par Michel Dreyfus

Né le 25 juillet 1889 à Paris, mort le 17 février 1956 à Paris ; avocat à la Cour d’appel ; secrétaire du Groupe des avocats communistes ; secrétaire général à la Justice à la Libération, membre du Conseil de la République.

Marcel Willard dans les années trente.
Marcel Willard dans les années trente.
Collection Claude Willard

Issu d’un milieu de la bonne bourgeoisie parisienne — son père, avoué à la Cour d’appel à Paris, fut lié avec le bâtonnier Henri-Robert — Marcel Willard fit des études secondaires assez brillantes au lycée Condorcet à Paris puis à la Faculté de droit. Cependant, en dépit des souhaits de sa famille qui aurait voulu le voir s’engager immédiatement dans une carrière juridique, il suivit dans un premier temps sa vocation littéraire : il anima en 1907-1908 une petite revue littéraire, la Jeune plume, où il publia poèmes et nouvelles. Toute sa vie, il devait rester tenté par la carrière littéraire. Ultérieurement influencé par le surréalisme, il devait publier plusieurs ouvrages tels que Tour d’horizon (1920), la Bonne aventure (1922).

Incorporé le 5 octobre 1910 au 32e régiment d’Artillerie, Marcel Willard fut libéré le 25 septembre 1912 comme brigadier. Mobilisé en août 1914 au 3e régiment d’artillerie lourde, il fut démobilisé le 31 juillet 1919 comme lieutenant de réserve. Il avait combattu notamment à Verdun où il fut gazé et fut décoré de la Croix de guerre avec citations. Profondément marqué par cette expérience, révolté par la guerre, enthousiasmé par la Révolution d’octobre, il adhéra peu après son retour à la vie civile à la section du VIe arrondissement du Parti socialiste SFIO. Il milita en faveur de l’adhésion à la IIIe Internationale. A partir de 1923, il milita à la 5e section de la Fédération communiste de la Seine et fut désigné secrétaire d’un groupe des avocats communistes, tout d’abord plus ou moins informel.

Liant son militantisme et sa vie professionnelle, Marcel Willard devint dans les années vingt chroniqueur judiciaire à l’Humanité Jouissant au Palais d’une bonne réputation, il commença également à assurer la défense de nombreux militants. Lorsque fut créé en 1925 à l’instigation du Secours rouge international (SRI) un Comité de défense contre la terreur blanche dans les Balkans, Marcel Willard en fut l’un des animateurs et, pour cette raison, prépara un premier voyage à Sofia. Ne pouvant se réclamer officiellement du SRI pour obtenir l’autorisation d’entrer en Bulgarie, il inventa l’existence et les statuts d’une Association juridique internationale (AJI) qui devait naître effectivement quatre ans plus tard. Il partit à Sofia puis à Vienne où il rencontra clandestinement G. Dimitrov. Ensuite, durant dix jours, il assista au procès des communistes bulgares et rencontra de nombreux hommes politiques. A son retour, il publia un témoignage, Ce que j’ai vu en Bulgarie.

A partir de cette date, au sein du SRI et ultérieurement de l’AJI dont il fut l’un des principaux animateurs, Marcel Willard joua un rôle de tout premier plan dans les campagnes de solidarité matérielle, morale et juridique à l’égard des victimes du fascisme dans le monde. En 1927, il fut le secrétaire du Comité pour l’amnistie en Pologne et fut ensuite avocat-conseil de l’Humanité pour la France et ses colonies, tout en continuant d’assurer la défense des militants poursuivis devant les tribunaux : en 1927 il représenta avec André Berthon la partie civile dans le procès de l’ingénieur Lafosse qui avait tué le militant communiste André Sabatier. En décembre 1929, lors de la création de l’Association juridique internationale à Berlin, il fut élu trésorier de la section française de celle-ci et membre suppléant de son Comité directeur. Militant toujours au rayon du VIe arrondissement de la Région Paris-Ville du Parti communiste, il fut également membre du Comité central de la section française du Secours rouge international et membre du Comité mondial de lutte contre la guerre et le fascisme créé en 1933.
A partir de 1933, Marcel Willard joua un rôle important dans la défense des antifascistes allemands. Dès le 21 mars 1933, il participa à une réunion de protestation contre la terreur hitlérienne, organisée par l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), présidée par André Gide*. Il y intervint aux côtés de Paul Éluard, Jean Guéhenno*, Francis Jourdain*, André Malraux* et Henri Wallon*. Un grand nombre de ces personnalités devaient être par la suite des dirigeants du Comité Thaelmann auquel Marcel Willard consacra également une part notable de son action. En octobre 1933, il se rendit en Allemagne pour participer à la campagne de défense du communiste G. Dimitrov, accusé d’avoir incendié le Reichstag, campagne qui fut par Willy Münzenberg (voir ce nom dans le Dictionnaire Allemagne). Non sans difficultés, Marcel Willard put participer à sa défense et mena contre ses accusateurs une véritable guérilla judiciaire. Au bout d’un mois, lors d’une suspension d’audience, il fut arrêté par la police allemande sous l’accusation de « constituer une agence du Komintern ». Libéré après avoir fait la grève de la faim pendant cinq jours, il fut expulsé en France le 22 octobre. Poursuivant son action en faveur de G. Dimitrov et des communistes allemands — en premier lieu d’E. Thaelmann — il intervint dans des meetings, notamment le 8 novembre, salle Bullier, en présence de la mère de Dimitrov, puis trois jours plus tard à Saint-Denis. Il milita également dans un cadre plus juridique pour défendre les victimes de l’hitlérisme. En liaison avec le Comité pour la libération de Dimitrov, il anima un Comité de défense pour le procès du Reichstag qui, sous les auspices du Secours rouge international, participa très activement à cette campagne.

Le Comité Thaelmann qui avait été formellement créé dès mars 1933 prit dès lors une plus grande place. De plus, dans une déclaration rédigée en décembre 1933 et rendue publique le 1er janvier 1934, Marcel Willard appela à la création d’un Institut pour l’étude du fascisme (INFA) et appartint au Comité de parrainage avec Paul Langevin* et Henri Lévy-Bruhl*, alors que Francis Jourdain, Marcel Prenant* et Henri Wallon* constituaient le Comité directeur de la nouvelle institution. Peu de temps après avoir organisé une exposition internationale sur le fascisme qui ouvrit ses portes le 9 mars 1935 à la Galerie de la Boétie à Paris, l’INFA cessa ses activités vers mai ou juin 1935. Par ailleurs, avec Maître Drugeon, Marcel Willard présenta lors d’un meeting du « Tribunal du peuple » salle Bullier à Paris, le 9 mai 1934, les travaux de la Commission d’enquête sur les atrocités hitlériennes. Le 3 mai 1935, salle des Sociétés savantes, il intervint au nom de la Commission de juristes auprès du Comité Thaelmann pour dénoncer ces atrocités et il intervint encore lors d’un meeting organisé par le Secours populaire de France à la Mutualité le 1er mars 1937 sur cette question en compagnie de Albert Bayet, Paul Langevin, Jean Longuet*, Georges Monmousseau* et Alexandre Zévaes*.
Après la libération de Dimitrov, Marcel Willard s’était rendu, pendant l’été 1934, pour la première fois en URSS en compagnie de sa femme et de son fils, à l’invitation du Secours rouge international. Il alla en Ukraine et en Oural. Il poursuivit son action en faveur des victimes du fascisme, notamment pour sauver les communistes allemands E. Thaelmann et Edgar André. Il put visiter Rakosi dans sa prison à Budapest et défendit également les cheminots communistes roumains ainsi qu’Anna Pauker. Tout en continuant de militer dans sa section, il animait le Groupe des avocats communistes. Constitué d’abord d’une vingtaine d’avocats parmi lesquels Maîtres Maurice Boitel, Jérôme Ferrucci, [Robert Foissin-<50396], Antoine Hajje*, Georges Pitard*, Michelis Rolnikas*, Paul Vienney*, ce groupe — qui s’étoffa ensuite d’une cinquantaine de membres — devait jouer un rôle important à partir de 1936 dans l’aide juridique apportée au gouvernement républicain espagnol. De 1937 à 1939, Marcel Willard, très lié avec le ministre socialiste des Affaires étrangères Del Vayo, fut l’avocat de l’ambassade espagnole à Paris et participa avec des avocats non communistes tels que Pierre Masse et Joseph Paul-Boncour*, à sa défense dans les grands procès de droit international contre les franquistes qui prétendaient « récupérer » l’or espagnol évacué d’Espagne par le gouvernement légal. Marcel Willard fut aussi de ceux qui présidèrent à la Compagnie « France-Navigation » et en fut avec l’aide de Jérôme Ferrucci le conseiller juridique. Il rencontrait fréquemment alors les principaux dirigeants du Parti, Maurice Thorez, Jacques Duclos, Paul Vaillant-Couturier. Il fréquenta Louis Aragon et collabora à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR).

Marcel Willard joua un rôle de premier plan dans le procès intenté en 1939 aux députés communistes, lorsque le Parti communiste fut dissous, le 26 septembre, à la suite de la signature du Pacte germano-soviétique. Mais si le Parti était dissous, son groupe parlementaire subsistait, ce qui laissait au parti un moyen d’action publique : il n’y avait qu’à changer le nom du groupe. Consulté en la circonstance, Marcel Willard assura que du point de vue légal il n’y avait rien à craindre. Ainsi fut décidée la dénomination de Groupe ouvrier et paysan français. La suite des événements — le tournant du Komintern, la dénonciation de la « guerre impérialiste », l’orientation pacifiste du parti, la guerre contre la Finlande et l’anticommunisme du gouvernement — firent que ce « Groupe » ne put éviter aux députés communistes un procès qui se déroula en mars-avril 1940. Depuis les premiers jours d’octobre 1939, 33 députés communistes avaient été arrêtés. Certains s’étaient enfuis, d’autres se désolidarisèrent du parti. En définitive, l’inculpation de violation du décret du 26 septembre 1939, c’est à dire « l’activité ayant pour objet de propager les mots d’ordre de l’Internationale communiste », fut retenue contre 44 députés (30 détenus, 3 en liberté provisoire, 2 mobilisés et 9 en fuite) et leur procès s’ouvrit à Paris le 20 mars 1940. Marcel Willard fut désigné pour être leur défenseur principal. Devant l’ampleur et la responsabilité qu’impliquait une telle mission, fut-il au début « quelque peu hésitant » comme le dit A. Rossi dans Les Communistes pendant la drôle de guerre (Les Iles d’Or, 1951, p. 148). Différente est l’impression de Florimond Bonte, l’un des accusés, dans Le Chemin de l’honneur. Selon un témoignage de Claude Willard du 13 décembre 1976 rapporté par Jean Maitron, Marcel Willard « n’a jamais douté en ce qui concerne l’Internationale communiste, l’URSS et Staline ni au temps des procès (de Moscou), ni en une autre occasion ». Ce n’est que dans de toutes autres circonstances qu’il aurait ressenti « un trouble », lors du Procès des blouses blanches, peu de temps avant la mort de Staline. Quoi qu’il en soit, il accepta de jouer alors un rôle central en la circonstance : tout d’abord en entretenant le moral d’un certain nombre de députés proches de la défaillance (certains cependant, comme Renaud-Jean, changèrent d’avocat) puis en plaidant pour eux en parfaite conformité avec l’orientation politique du parti. Sa plaidoirie prononcée le 31 mars fut avant tout un discours politique, destiné à illustrer le sens que le Parti communiste voulait donner à ce procès. Le jugement fut prononcé le 3 avril et les députés condamnés.

Dès la fin du procès, sachant que de graves menaces d’arrestation pesaient sur lui, Marcel Willard entra dans la clandestinité et trouva asile chez sa belle-sœur à Tavers, près de Beaugency. Surpris par l’avance allemande, il se réfugia dans un petit village des Deux-Sèvres, Thorigné. Tout en maintenant des relations avec le PC, notamment par l’intermédiaire de Joé Nordmann*, il y passa toute la guerre, bénéficiant semble-t-il d’un réel capital de sympathie dans la population, et allant, bien que reconnu par certains, jusqu’à aider le secrétaire de mairie dans de modestes besognes. Il profita de ce « retour à la terre » forcé pour se consacrer à ses travaux littéraires et composa plusieurs poèmes et nouvelles qui devaient être édités après la guerre : Le Jour n’est pas loin est un recueil de poèmes échelonnés de septembre 1940 à août 1946 (Poésie 51, n° 85, 1951). Il fut dédicacé à André Marty* « en témoignage de ma vieille et fidèle admiration pour l’exemple vivant que tu nous donnes depuis un tiers de siècle ». Des yeux qui voient (Éditeurs français réunis, 1954) fut écrit à la même époque.

À la fin du printemps 1944, Marcel Willard rentra à Paris et, avec l’aide de deux magistrats, Brunet et Charrasse, qui appartenaient à un comité de juristes du Front national, de Joë Nordmann, Pierre Kaldor* et Solange Bouvier-Ajam, il occupa le ministère de la Justice place Vendôme dès le 19 août, alors que Paris n’était pas encore libéré. Sommé par Alexandre Parodi, délégué du général de Gaulle de quitter provisoirement les lieux, il obéit mais revint dès le lendemain et assista le 21 août à la première réunion du conseil provisoire du Cabinet à l’Hôtel Matignon. Marcel Willard fut ainsi à la Libération le premier Secrétaire général à la Justice.

Président de l’Amicale des juristes communistes, il prononça le 20 décembre 1944 une conférence destinée aux juristes sur Le Communisme et la Constitution de la France, dans laquelle il exposait les principes de la nouvelle constitution que le PCF entendait faire triompher. Il participa aux travaux du Comité central en janvier 1945. Très lié au Procureur général Mornet qui lui dédicaça d’ailleurs son ouvrage Quatre ans à rayer de notre histoire, « en souvenir d’une contribution commune à une œuvre de justice nationale », il joua un rôle moteur dans la commission d’instruction de la Haute-Cour de Justice, participa en tant que tel aux procès Pétain et Laval et assista au procès de Nuremberg. Mais révolté par plusieurs non-lieux — en particulier celui du général Weygand —, il démissionna avec éclats de la Commission d’instruction, le 6 mai 1948. En novembre 1945, il était devenu directeur de cabinet du Ministre du Travail, le communiste Ambroise Croizat et travailla en étroite liaison avec le directeur de la Sécurité sociale, Pierre Laroque*. En 1946, il devint membre du Conseil de la République et y présida notamment la Commission de la Justice. Mais peu attiré par le travail parlementaire, il obtint du PCF de ne pas se représenter à cette fonction en 1949. Il reprit alors sa profession d’avocat et participa en novembre 1949 au congrès de l’Association internationale des juristes démocrates à Rome. En mars 1950, il défendit les militants du Rassemblement démocratique africain, avec Renée Stibbe et Henri Douzon puis, à la demande du RDA, entreprit une tournée de Abidjan à Bamako pour expliquer l’importance du procès. A l’automne 1950, il constitua un cabinet d’avocats avec trois avocats communistes, Pierre Braun, Michel Bruguier et Henri Douzon. En liaison avec le Bureau politique du PC — en la personne de Lucien Feix — ce cabinet s’occupa principalement d’affaires politiques.
Marcel Willard avait épousé Germaine Granjux en 1921. Ils eurent un fils, Claude (voir Claude Willard, historien). Il fut inhumé au Père-Lachaise, face au mur des Fédérés.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article73797, notice WILLARD Marcel, Jean, Élie par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 6 septembre 2009, dernière modification le 4 octobre 2010.

Par Michel Dreyfus

Marcel Willard dans les années trente.
Marcel Willard dans les années trente.
Collection Claude Willard
Claude Willard, fils de Marcel Willard, dans les années 2000
Claude Willard, fils de Marcel Willard, dans les années 2000

ŒUVRE : Ouvrages cités. — Collaboration à l’Humanité, à la Défense, (notamment « Trente années de souvenirs », janvier 1956). — Ce que j’ai vu en Bulgarie, Courbevoie, La Cootypographie, 1925. — « Les Conceptions juridiques du système national-socialiste », L’Allemagne hitlérienne, 1936. — La Justice doit être au service des pauvres et de la démocratie, Secours populaire de France, [1937]. — La Défense accuse, ESI, 1938 (rééd. 1951 et 1955). — Le Procès de Moscou de Boukharine, Rykov. Comment ils ont avoué ?, Bureau d’éditions, 1938. — Le Communisme et la constitution de la France, Bureau d’éditions [1944]. — La plaidoirie, texte présenté par Germain Willard, Le Temps des Cerises, 2009, 154 p.

SOURCES : Arch. PPo. BA/1715. — L’Humanité, 17-23 février 1956. — Revue de l’Association juridique internationale, 1930. — G. Badia, « Le Comité Thaelmann », Les Bannis de Hitler. Accueil et lutte des exilés allemands en France, 1933-1939, Paris, EDI-PUV, 1984. — J. Omnès, « L’Institut pour l’étude du fascisme », idem. — Florimond Bonte, Le Chemin de l’honneur, Paris, Éditions sociales, 1970. — Notes de Jean Maitron. — Notes de Claude Willard.

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