LAGARDELLE Hubert

Par Madeleine Rebérioux (avant 1914), Jean-Louis Panné et Claude Pennetier (après 1914)

Né le 8 juillet 1874 au Burgaud (Haute-Garonne), mort le 20 septembre 1958 ; publiciste puis chargé d’étude ; militant socialiste et théoricien du "socialisme ouvrier", directeur du Mouvement socialiste antérieurement à 1914 ; secrétaire d’État au Travail (avril 1942-mai 1943), ministre secrétaire d’État au Travail (mai 1943-novembre 1943).

Fils d’un "propriétaire marchand", marié le 3 septembre 1899 à Kiev (Russie) avec Zénaïde Gogounzva, père de deux enfants.
Hubert Lagardelle, dont la famille, moyennement fortunée, était originaire du Burgaud (Gers), devait accomplir une carrière longue, mouvementée et diversement appréciée à l’intérieur puis hors du socialisme français. Lorsqu’il arriva à Toulouse pour y faire ses études supérieures de droit, l’heure sonnait où le socialisme toulousain, né en milieu quasi exclusivement ouvrier, commençait à gagner de nouvelles couches sociales. C’est en 1893 en effet qu’il devint secrétaire adjoint, avec Sarraute, du groupe républicain socialiste, adhérent au Parti ouvrier français et dont le secrétaire était Pierre Courtois. Il joua à ce titre un rôle dans la commission d’organisation du congrès régional socialiste qui se tint à Toulouse au mois de mai. En 1894, il se consacra essentiellement au groupe des étudiants collectivistes, lié étroitement au POF, mais qui s’appelait à Toulouse, en souvenir de « leur maître Jaurès » (Le Socialiste du Midi, 14 avril 1894) « groupe des étudiants républicains-socialistes » : fondé à la fin de 1893, il recrutait essentiellement à la Faculté de Droit et à celle de Médecine, organisait de grandes conférences publiques et, en 1895, lança une revue La Jeunesse socialiste, dont seuls quelques numéros ont été conservés au musée Jaurès de Castres et à l’Institut international d’Histoire sociale d’Amsterdam.

Lagardelle partit ensuite pour Paris et y milita activement au groupe parisien des étudiants collectivistes. Il y fut, notamment au congrès du POF de 1897, un des animateurs de l’opposition de l’Agglomération parisienne du Parti à Guesde. Le terrain était donc déjà préparé pour la rupture qui intervint en 1898 lorsque le Parti ouvrier français refusa de s’engager à fond dans la voie du dreyfusisme. En janvier 1899, il fonde une nouvelle revue de jeunes, mais qui durera jusqu’en 1914, Le Mouvement socialiste qu’anima une équipe largement provinciale, mais aussi internationale. Malgré sa vie difficile et ses nombreux avatars, la revue témoigne de l’effort de Lagardelle et de ses amis pour étudier les phénomènes sociaux en les rattachant « aux principes formulés par Marx et Engels » (Déclaration liminaire de Lagardelle, n° 1, 1er janvier 1899), bref pour sortir du « sinistre désert intellectuel » où, selon eux, comme il le dira plus tard, en 1911 (préface au Socialisme ouvrier), se débattait et s’épuisait le socialisme français. Au même moment il se présenta sous l’étiquette du Parti Ouvrier indépendant (groupe socialiste révolutionnaire du VIIe arr.) dans le quartier du Gros-Caillou (Paris, VIIe arr.) : sa candidature était soutenue et entérinée par le CG du Parti socialiste en formation. Il obtint 8,70 % des suffrages des électeurs inscrits
Favorable aux thèses de Jaurès en 1899-1900, y compris à la participation ministérielle, Lagardelle vota, au nom de la « Jeunesse socialiste » de Toulouse, pour le leader dreyfusard au premier congrès général des organisations socialistes qui se tint à Japy en décembre 1899. Il s’en écarta rapidement, profondément déçu par le comportement de Millerand, puis du Bloc. En 1902, il adhéra au Parti socialiste de France et participa à ses congrès de 1903 et 1905 ainsi que, en son nom, au congrès d’unité du Globe en avril 1905. Il n’était pourtant pas redevenu guesdiste. Il tendait au contraire à faire du Mouvement socialiste — ce sera explicite à partir de 1904 — la revue des courants marxistes nouveaux liés, à l’intérieur et hors du socialisme organisé, au développement du syndicalisme révolutionnaire en France et dans le monde. Sa correspondance avec Kautsky entre 1900 et 1904, puis avec divers révolutionnaires étrangers, notamment le Hongrois Ervin Szabo, porte témoignage de ses efforts pour étendre hors de France la théorie du « socialisme ouvrier », inspirée du syndicalisme révolutionnaire, en même temps qu’en France il sollicitait la collaboration à la revue aussi bien du secrétaire de la CGT, Griffuelhes, que de Georges Sorel.

Lagardelle resta cependant jusqu’à la guerre attaché à la SFIO. Quoiqu’il en eût accepté sans joie l’unité où il voyait le point de départ de la prépondérance du réformisme jaurésien, il participa aux congrès de Toulouse (1908), Saint-Étienne (1909), Nîmes et Paris (1910). C’est au congrès de Saint-Étienne, mais surtout à celui de Toulouse, qu’il développa avec le plus d’ampleur les points de vue qu’il avait commencé à formuler dans sa thèse de droit sur L’évolution des syndicats ouvriers en France, soutenue le 9 novembre 1901, et qu’il exprimait à la même époque dans sa revue : le socialisme ne peut être le résultat d’une série de victoires électorales remportées dans le cadre de la démocratie parlementaire ; il prend naissance dans les institutions créées en opposition avec la démocratie formelle, par le génie ouvrier, et notamment dans les syndicats.

Jusqu’en 1911, il conserva un étroit contact avec sa fédération d’origine, la Haute-Garonne. Il y allait de temps à autre « conférencier » ; à partir de la fin de 1907 il adhéra d’ailleurs au groupe des originaires de la Haute-Garonne à Paris et c’est ce qui lui permit de détenir un mandat aquitain lors des congrès nationaux auxquels il participa. À partir de 1911, il s’éloigna à la fois de Georges Sorel (lorsque l’apologiste du « Rôle de la violence » passa, temporairement il est vrai, du côté des monarchistes) et du syndicalisme révolutionnaire. Il se consacra davantage dès lors à une œuvre éducative poursuivie soit sous forme de conférences à l’étranger (on pourrait presque dire qu’il les quêtait), soit en participant aux institutions françaises ad hoc : l’école des Hautes Études sociales, le Collège libre des Sciences sociales, l’École socialiste.

Pendant la Première Guerre mondiale, mobilisé le 2 août 1914, Hubert Lagardelle fut, après une maladie, versé dans l’intendance en 1915. L’année suivante, il devint, grâce à ses relations socialistes, délégué du ministère de la Guerre au comité d’action économique de la 17e région à Toulouse (Haute-Garonne) puis son secrétaire général. Pour des raisons familiales, déclara-t-il, Lagardelle resta dans cette ville après l’Armistice et créa la première Région économique (il ne vivait plus avec son épouse d’origine russe qui était devenue la compagne d’Ernest Lafont et signait dans le journal de L.-O. Frossard, L’Égalité, des articles sous le nom de Zina Lafonta). Il publia et rédigea les revues La Région de Toulouse et des Pyrénées et Le Sud-Ouest économique, tout en assurant, à partir de 1924, le secrétariat de la Chambre d’agriculture. En 1926, il ne se consacra qu’à ses travaux personnels (il fit éditer, en 1929, chez Valois, un livre intitulé Le Sud-Ouest, une région française ) et à la transformation de son domaine familial en station d’arboriculture.

Pendant son séjour à Toulouse, Lagardelle affirme s’être tenu en dehors de la vie politique publique mais Z. Sternhell fait état de son adhésion en 1926 au Faisceau de Georges Valois (fondé le 11 novembre 1925), adhésion donnée à l’organisation locale, attestée par un rapport du commissaire spécial de Toulouse signalant les relations entre Philippe Lamour (président du Faisceau universitaire) et Hubert Lagardelle qui se serait déclaré "satisfait d’avoir abandonné le Parti socialiste" et aurait assuré "les dirigeants de son bienveillant concours pour le triomphe des idées fascistes". Néanmoins, toujours selon Z. Sternhell, il n’y joua qu’un rôle sans importance.

Lagardelle revint séjourner à Paris en 1928 et, l’année suivante, assura la co-direction de Plans, une nouvelle revue fondée par P. Lamour, à laquelle collaborèrent Le Corbusier, F. de Pierrefeu, P. Winter. En octobre 1932, à l’occasion d’un congrès international consacré aux études économiques et sociales, il se rendit en Italie où il fut reçu par Mussolini qu’il connaissait depuis les années 1910. Le Duce, qui avait assisté à une de ses conférences sur le syndicalisme à Milan en 1912, rappelait volontiers sa dette intellectuelle, notamment dans "L’Encyclopédie italienne" où, en 1932, il écrivit : "... dans le grand fleuve du fascisme, vous trouverez les courants de Sorel, de Péguy, de Lagardelle du Mouvement socialiste...". Hubert Lagardelle avait connaissance de ces propos et, répondant à Robert Louzon qui lui demandait d’y réagir, esquissa une réponse : " il faut bien... avoir le courage de voir, ce qui est sorti de nous-mêmes à contresens..." ajoutant qu’il avait trouvé autour de Mussolini tous ses "anciens collaborateurs italiens à l’exception de A. Labriola" et que le fascisme "niant la démocratie, le parlementarisme, le citoyen et affirmant la primauté du producteur et du syndicat, vit évidemment d’infiltrations syndicalistes" (brouillon de lettre à R. Louzon, 31 décembre 1932, in M. de Flers, Lagardelle et l’équipe du Mouvement socialiste )

Sollicité en janvier 1933, par l’ambassadeur de France, Henry de Jouvenel, de l’accompagner en Italie, il devint chargé de mission au Palais Farnèse où il resta jusqu’en 1937. Mussolini le consulta en 1933 et 1934 dans le cadre de l’élaboration de la loi du 10 décembre 1934 sur le syndicalisme corporatif italien. Il joua également un rôle d’intermédiaire entre Laval et Mussolini dans la préparation des accords franco-italiens du 7 janvier 1935. A cette époque, la diplomatie française tentait d’établir des relations privilégiées avec l’Italie mussolinienne afin d’isoler l’Allemagne nazie. Sa dernière rencontre personnelle avec le chef de l’État italien date de la fin de l’année 1937. Par la suite, il accomplit de nombreux séjours en Italie. En France, Lagardelle passait donc pour être un des inspirateurs des théories corporatistes. La publication de sa correspondance avec Georges Sorel, en mars 1933, dans Educazione fascista, n’avait pu que conforter cette opinion. Bien qu’il résidât en Italie, son action éditoriale en France ne cessa pas pour autant ; il lança, en 1934, la revue Prélude, organe mensuel du comité central d’action régionaliste et syndicaliste, et participa, la même année, à l’Homme réel, revue à laquelle collaborèrent André Philip, René Belin, Robert Lacoste. Enfin, Gaston Bergery fit appel à lui lors du lancement de La Flèche.
Après l’Armistice de juin 1940, Lagardelle revint en France en affichant l’intention de se retirer dans sa propriété familiale pour y écrire ses souvenirs. Il soutint le maréchal Pétain et fit partie de la commission de la Constitution au sein du Conseil national. En 1941, il fut chargé de mission auprès de Pétain. Le 18 avril suivant, il entra dans le deuxième ministère Laval comme secrétaire d’État au Travail. Bien qu’il n’ait pas pris une part directe à l’élaboration de la Charte du Travail (promulguée en octobre 1941), il eut la responsabilité de son application. Son ministère organisa "la relève" puis, le 2 février 1943, le Service du travail obligatoire (STO) décidé par Pierre Laval à la demande des Allemands. Le maréchal Pétain promut Lagardelle au rang de ministre-secrétaire d’État au Travail le 26 mai 1943. A partir de cette date, ses rapports se détériorèrent avec le chef de l’État et avec les autorités allemandes mécontentes d’une application trop lente du STO comme de son interprétation jugée "syndicaliste" de la Charte du Travail. Dans ses carnets A. Tasca notait : "...l’entourage du Maréchal est arrivée à le persuader que Lagardelle est un terrible révolutionnaire, qui veut introduire à nouveau la lutte de classe, la CGT et autres diableries. De son côté Lagardelle qui cherchait une occasion pour s’en aller, est très content de partir sur une question de principe, la "défaite du syndicalisme". Le départ de Lagardelle fut annoncé à plusieurs reprises ; il remit sa démission le 30 août 1943 et Laval la rendit publique le 22 novembre 1943. Lagardelle entra ensuite, comme directeur, au journal La France socialiste où il continua à soutenir la politique du gouvernement de Vichy.

Arrêté en novembre 1944 à son domicile parisien, il fut jugé par la Haute cour de Justice les 16-17 juillet 1946 et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il bénéficia d’une remise de peine en 1949. Le ralliement d’Hubert Lagardelle, ancien socialiste révolutionnaire, au fascisme mussolinien puis au régime de Vichy, est un des aspects du débat historique des années 1980 sur les origines intellectuelles du fascisme et l’approbation que rencontra l’État français dans certains milieux syndicaux et socialistes. Débat qui est loin d’être clos.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article73790, notice LAGARDELLE Hubert par Madeleine Rebérioux (avant 1914), Jean-Louis Panné et Claude Pennetier (après 1914), version mise en ligne le 3 septembre 2009, dernière modification le 3 février 2019.

Par Madeleine Rebérioux (avant 1914), Jean-Louis Panné et Claude Pennetier (après 1914)

œUVRE antérieure à 1914 (cotes de la Bibl. Nat.) : Collaboration à La Jeunesse socialiste (1895), au Mouvement socialiste (1899-1914), au Devenir social, aux Cahiers de la Quinzaine, etc. — Comptes rendus des congrès SFIO de Toulouse (1908), Saint-Étienne (1909) et du congrès de la Deuxième Internationale à Stuttgart (1907). — Éditions de la Bibliothèque du Mouvement socialiste, Paris, 1908-1911 (8° R 22 095). — Questions pratiques de droit international privé, revue mensuelle publiée par Ernest Lafont et Hubert Lagardelle, t. I, Paris, 1913 (8° E 1 122). — Préfaces à Jean Gaumont, L’État contre la Nation, le fédéralisme professionnel et l’organisation économique de la société, 1911 (8° Lb 57/14 682), à Michel Pavlovitch, Le Conflit anglo-allemand, la guerre improbable, s.d. (8° Nc 3 641). — œuvres proprement dites : La Question agraire et le Socialisme, Giard et Brière 1898, 15 p. (8° R 15 672). — Les Intellectuels devant le socialisme, 16, rue de la Sorbonne, 1901, 71 p. (8° Z 15 709). — L’Évolution des syndicats ouvriers en France de l’interdiction à l’obligation, impr. de l’Émancipatrice, 1901, 326 p., (8° F 14 801). — La Grève générale et le socialisme, enquête internationale, opinions et documents, Cornély, 1905, 423 p. (8° R 19 834). — Socialisme et syndicalisme, Rivière, 1908, 64 p. (8° R 22 095). — Le Socialisme ouvrier, Giard et Brière, 1911, 424 p. (8° R 22 208-9). Sud-Ouest, région française, Valois, 1929. — Le régime fasciste italien, Encyclopédie française, 1935. — Mission à Rome, Mussolini, Plon, 1955.

SOURCES : Biographie par Cl. Willard, Les Guesdistes, op. cit., p. 629. — M. Rébérioux, « La Guerre sociale et le Mouvement socialiste face au problème colonial », Le Mouvement social, n° 46, janvier-mars 1964. — J. Jemnitz, « Correspondance entre Ervin Szabo et Hubert Lagardelle », Le Mouvement social, n° 52, juillet-septembre 1965. — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979. Déclarations lors de l’instruction de son procès devant la Haute cour. — La France socialiste, 1944. — L’Atelier, 25 avril 1942. — Le Monde, 17 et 19 juillet 1946. — L’Humanité, 18 juillet 1946. — État civil du Burgaud (pas de mention de décès). — Témoignage de Madame Delesalle recueilli par Jean Maitron le 11 juillet 1963. — J.-L. Loubet del Bayle , Les non- conformistes des années trente, Le Seuil, 1969. — Z. Sternhell, "Le Faisceau de Georges Valois ", Revue française de Sciences politiques, février 1976 ; Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Le Seuil, 1983. — P. Lamour, Le Cadran solaire, Laffont, 1980. — Marion Dachary-de Flers, Lagardelle et l’équipe du Mouvement socialiste, Paris, Institut d’études politiques, 1982. — Vichy 1940-1944, Archives de guerre d’Angelo Tasca, CNRS, Feltrinelli, 1986.

ICONOGRAPHIE :La France socialiste, op. cit., p. 153.

Version imprimable Signaler un complément