Né le 21 août 1869 à Limeil-Brévannes (Seine-et-Oise) ; fils aîné de Henry Fortuné condamné à la peine de mort par contumace pour sa participation à la Commune, frère de Henry Émile guillotiné en 1894 ; représentant de commerce en produits pharmaceutiques ; militant anarchiste.

Marié avec Adrienne Tarby, père d’une fille, Andrée en 1895 ; orateur anarchiste ; fondateur de la colonie libertaire « L’Essai » établie en 1903 à Aiglemont (Ardennes), il appartint à la Loge de Charleville.
Fortuné Henry fut réformé et n’eut donc pas à accomplir son service militaire. Il aurait adhéré au Parti ouvrier en 1889, mais il s’en sépara très vite et, dès 1891, milita pour l’anarchisme, parcourant la France, multipliant les réunions au cours desquelles il se montrait particulièrement violent. C’est ainsi qu’il fut condamné, le 24 février 1893, par la cour d’assises des Ardennes, à deux ans de prison et 200 f d’amende. À la même époque il avait été condamné à des peines équivalentes par les cours d’assises de l’Aisne et du Cher.
Membre de la Ligue antimilitariste que fondèrent en décembre 1902 H. Beylie, Paraf-Javal, Libertad, Janvion et Yvetot, Fortuné Henry fit partie de la délégation qui représenta les antimilitaristes français au congrès antimilitariste d’Amsterdam convoqué sur l’initiative de l’anarchiste hollandais Domela Nieuwenhuis. À l’issue du congrès, une Association Internationale Antimilitariste — en abrégé AIA — fut créée et la Ligue française devint section de cet organisme.
En 1903, voyageant pour le compte de la Pharmacie centrale de Paris, Fortuné découvrit un vallon solitaire de la forêt des Ardennes, situé près d’Aiglemont. L’idée lui vint d’y fonder une colonie anarchiste qu’il appela « L’Essai ».
De juin 1903 aux premiers mois de 1909 se poursuivit cette tentative à laquelle onze colons participaient en octobre 1904. Non seulement les journaux anarchistes en parlèrent — notamment Le Libertaire — mais aussi des journaux bourgeois, Le Temps du 11 juin 1905 par exemple, dans lequel nous trouvons le portrait suivant de Fortuné à cette époque : « Court de taille, ramassé sur sa base, robuste et vif (...) le regard (...) encore froid et perçant, le geste nerveux, la parole claire et tranchante. Seulement, au contact de la terre, l’homme s’est comme apaisé ; le visage hâlé reflète plus de sérénité et moins de fièvre. »
Un garçon Marcel, naquit le 26 mai 1905 à Aiglemont, mais sur l’acte de naissance il est déclaré de parents non dénommés, une pratique des milieux libres pour signifier qu’il était enfant de la communauté.
Après des succès relatifs vint l’échec. C’est que les problèmes financiers étaient difficiles à résoudre en dépit des souscriptions (380 f. environ recueillis en juillet 1904) et des emprunts lancés en août 1904 et des emprunts lancés en août 1904 et janvier 1906. Et pas seulement les problèmes financiers. Le heurt des caractères, l’ignorance des choses de la terre, l’insouciance aussi rendaient pénible la cohabitation d’éléments hétérogènes. F. Henry, lui-même, n’était pas exempt de reproches : Sa parole « claire et tranchante » dénotait un caractère assez autoritaire et cela suffit à expliquer que les « éléments discordants » aient quitté la colonie à partir de 1905 (Francis Jourdain, revue Europe, n° 54, juin 1950, pp. 71-77). Quand l’expérience prendra fin, seuls F. Henry et sa compagne l’auront vécue de bout en bout.
En 1907, F. Henry avait porté sur ses compagnons de « L’Essai » ce jugement sévère qui explique l’échec final : « Il est passé à Aiglemont, comme d’ailleurs il est passé et passera dans toutes les tentatives libertaires, à côté des éléments sédentaires, des philosophes trop philosophes, des camarades ayant préjugé de leurs forces et de leur volonté, des partisans d’absolu, des paresseux, des estampeurs croyant avoir trouvé le refuge rêvé, enfin des malhonnêtes moralement parlant » (Le Libertaire, n° 21, 24-31 mai 1907).
Quelques réalisations toutefois, en dehors des essais agricoles, sont à l’actif de l’expérience. C’est ainsi que fonctionna une imprimerie qui publia une dizaine de brochures et deux journaux, Le Cubilot n° 1, 10-23 juin 1906 ; n° 45, 29 décembre 1907-15 janvier 1908, Le Communiste n° 1, 15 janvier 1908 ; n° 2 et, semble-t-il, dernier, 2 février 1908.
Inscrit au Carnet B, F. Henry, maintenu réformé le 5 janvier 1915, ne fut pas mobilisé.

ŒUVRE : Communisme expérimental, Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 1, 1905. — L’Essai, Aiglemont, Ardennes, 1903, 16 p. — Grève et sabotage, I (La grève intermittente), Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 9, 1908, Bibl. Nat., 8° R. 22 482. 2e édition, 1908, Le Parc-Saint-Maur, Seine, 32 p. — Lettres de Pioupious, Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 4, 1906, Musée social, 14 575, 2e édition, 1908, Le Parc-Saint-Maur, Seine, 32 p. — Ravachol anarchiste ? Parfaitement, Bibliothèque anarchiste, Paris, 1892, 20 p., Arch. PPo. B a/77.

aisarSOURCES : Arch. Dép. Ardennes, 1 U, dossier 2122 (cour d’assises 1893). — État-civil de Limeil-Brévannes. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste..., op. cit. — H. Manceau « La colonie d’Aiglemont », Bulletin du SNI des Ardennes, 1937.

Jean Maitron, Henri Manceau

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