THOMAS Albert [THOMAS Aristide, Albert]

Par Justinien Raymond

Né le 16 juin 1878 à Champigny-sur-Marne (Seine, Val-de-Marne), mort le 7 mai 1932 à Paris ; professeur ; militant socialiste, syndicaliste et coopérateur ; maire de Champigny-sur-Marne (1912-1919) ; député de la Seine de 1910 à 1919, député du Tarn de 1919 à 1921 ; sous-secrétaire d’État puis ministre de l’Armement de 1914 à 1917 ; premier directeur du Bureau International du Travail.

Albert Thomas
Albert Thomas

Albert Thomas était le fils d’un boulanger, Aristide Thomas, d’origine poitevine, établi à Champigny-sur-Marne. Dans la modeste boutique où ses parents recevaient une clientèle populaire, Albert Thomas eut le spectacle de la misère ouvrière. Il passa toute son enfance mêlé au peuple de cette bourgade de banlieue par ses jeux d’enfants et par ses corvées de porteur de pain. Son père, républicain, s’était prononcé contre l’Empire au plébiscite de 1870 et fut emprisonné sous l’occupation prussienne. Quand, à la mi-juillet 1914, il mourut à Champigny où, depuis quelques années, il était retiré des affaires, il appartenait depuis l’unité à la section socialiste locale. S’il faut voir dans cette adhésion l’acte d’un père épousant les options d’un fils dont il est fier, ce fut pour une part dans l’échoppe du père, modeste travailleur et républicain, que prit racine le socialisme du fils. Les récits d’un ouvrier bijoutier, rescapé de 1848, qu’il connut dans son enfance, ont pu ajouter au milieu familial pour ouvrir de façon précoce son intelligence et son cœur aux problèmes sociaux.

Au prix de lourds sacrifices, les parents d’Albert Thomas lui permirent de mettre à profit ses qualités d’intelligence. Jointes à un grand amour du travail et à une puissance de labeur peu commune, elles le conduisirent à de brillantes études, au lycée Michelet à Vanves (Seine, Hauts-de-Seine), où, en première supérieure, il eut comme maître Paul Desjardins, puis, en 1898, à l’École normale supérieure où il entra premier pour en sortir premier, agrégé d’histoire, en 1902. Il y connut Lucien Herr et Charles Andler dont le contact ne pouvait que le confirmer dans l’orientation politique qui était la sienne. Par ailleurs, il différait d’eux, profondément. Il était tout le contraire d’un homme de cabinet. Il aimait la vie, le contact des hommes autant que les livres, et l’action plus que la spéculation, bien qu’à ses titres universitaires il eût ajouté, en 1910, le doctorat en droit. Sa silhouette puissante, la barbe qui envahissait son visage et rejoignait une épaisse crinière lui donnaient l’aspect du lutteur qu’il fut toute sa vie.

Rien d’étonnant à ce que, libéré du service militaire, il n’ait pas embrassé la carrière professorale dans laquelle les espoirs les plus flatteurs lui étaient ouverts. Pour vivre, il enseigna quelque temps au collège Sévigné et donna des leçons particulières, mais il ne se lia pas à l’Université. Il conserva toute sa liberté pour une action publique qui prit de multiples aspects et devait le conduire aux plus hautes fonctions nationales et internationales. Avant d’entrer à l’École normale, Albert Thomas faisait déjà profession de socialisme. Quand, jeune « khagneux », il salua, au nom des élèves du lycée Michelet, le ministre Léon Bourgeois, il laissa percer ses idées et, devant l’auteur d’un livre qui en portait le titre et en faisait la doctrine du radicalisme, il eut l’audace d’affirmer que « la solidarité » ne pouvait s’épanouir que dans une société sans classes. Cette orientation se confirma rue d’Ulm et conduisit Albert Thomas dans le mouvement socialiste dès sa sortie de l’École normale. Un séjour d’un an en Allemagne, d’où il rapporta une étude sur le syndicalisme d’outre-Rhin, attira l’attention sur lui. En 1904, appelé par Jean Jaurès à l’Humanité, il y assura la rubrique sociale. Il y suivit, en France et à l’étranger, les grandes manifestations de la vie ouvrière et syndicale. Il collaborait parallèlement à La Petite République.

Son engagement fut total dans le mouvement ouvrier que peu de militants, surtout parmi les chefs de file du socialisme, ont, à ce point, servi sous toutes ses formes. Par sa position sociale, il ne pouvait personnellement être mêlé aux grandes forces du syndicalisme ouvrier, mais, par ses écrits, dans l’Humanité, dans La Revue syndicaliste qu’il créa en 1905, il les exalta comme l’expression la plus spontanée et la plus pleine du mouvement prolétarien à condition qu’il soit totalement libre de l’État, des églises, des partis, y compris le Parti socialiste. Dans les années d’avant-guerre, il défendit avec vigueur la liberté syndicale des travailleurs de Draveil contre Georges Clemenceau, des postiers contre Julien Simyan, des cheminots contre Aristide Briand, bien qu’il fût soucieux de l’autorité de l’État et du bon fonctionnement des services publics. Dans le syndicalisme, Albert Thomas voyait, d’une part, l’instrument de l’amélioration continue du sort des travailleurs par les avantages arrachés de haute lutte au patronat, par la pleine efficacité qu’il peut seul donner aux réformes d’origine politique, à la loi de protection ouvrière, et, d’autre part, le ferment de la transformation sociale, de la suppression du salariat, la vision de cette dernière animant, fécondant le combat quotidien, terre à terre.

Coopérateur, Albert Thomas le fut avec continuité et ferveur. Il découvrit le mouvement coopératif alors qu’il était encore étudiant. Comme au syndicalisme appelant tous les salariés indistinctement, il lui attribuait l’immense avantage de grouper de larges masses de consommateurs dans une lutte féconde à la fois par ses objectifs matériels et par la fraternité, la solidarité créatrice qu’elle suscite entre eux. Il voyait dans la coopération une préparation ouvrière à la gestion économique. Il était membre de la société coopérative « La Travailleuse » fondée à Champigny en 1903. Ce fut un des aspects de son enracinement au pays natal, mais il était en désaccord avec les administrateurs de cette société qui ne lui confia jamais aucun mandat. En 1909, au congrès de Monthermé où il fut élu second, avec 223 voix, au conseil d’administration de la Bourse des Coopératives socialistes, il représentait « l’Union calésienne ». Il portait les mandats d’Angers-Doutre (Maine-et-Loire), de « la Semeuse » de Carpentras (Vaucluse) et de « la Ruche syndicaliste » de Villeneuve, en 1911, au congrès de Calais. Afin de dégager la coopération comme le syndicalisme de toutes attaches politiques, pour en faire le lieu de rencontre de tous les consommateurs, il proposa, en vain, de supprimer l’adjectif socialiste du titre de la Confédération des Coopératives socialistes et ouvrières qu’elle avait substitué à celui de Bourse des Coopératives socialistes. Il y voyait sans doute un pas vers l’unité du mouvement coopératif. Toujours délégué de « la Semeuse » de Carpentras au congrès de Paris (novembre 1912), il vota pour l’unité, alors que « la Travailleuse » de Champigny se prononçait contre. Au congrès de fusion de Tours (décembre 1912) d’où sortit la Fédération nationale des coopératives de consommation, il fut choisi comme secrétaire de son Office technique. Au cours des débats, il fit introduire dans le pacte d’unité deux amendements fixant les buts de la coopération : « la substitution au régime capitaliste actuel d’un régime où la production sera organisée en vue de la collectivité des consommateurs et non en vue du profit » et « l’appropriation collective et graduelle des moyens d’échange et de production par les consommateurs associés, ceux-ci gardant dorénavant pour eux les richesses qu’ils auront créées. » (Nouvelle Revue socialiste, 1930, p. 555). Albert Thomas prolongea son action à l’Alliance coopérative internationale dont il fut une des hautes figures. Dès 1916, il l’appela à définir sa politique économique. En 1917, il participa, aux côtés de Charles Gide, à l’élaboration d’un programme qui, adopté en 1919 par les coopérateurs des pays alliés et neutres, fut entériné au congrès de Bâle par les coopérateurs des pays vaincus. Ce programme resta à peu près lettre morte malgré les rappels d’Albert Thomas au Comité central de l’Alliance dont il était membre, aux congrès de Stockholm, de Genève, de Prague, de Leipzig et à Vienne encore en 1930.
Albert Thomas accordait au syndicalisme et à la coopération l’intérêt primordial d’être des créations spontanées de la classe ouvrière. Quand il prit la direction de la Revue socialiste, il transforma son titre en celui de Revue socialiste syndicale et coopérative, parce que, déclara-t-il, « l’action économique du prolétariat est essentielle et l’action politique doit en quelque manière lui être subordonnée » (P. Ramadier, op. cit.). Toute sa vie et d’autres déclarations attestent que cette boutade n’exprimait pas sa pensée profonde. Peut-être voulait-il réagir contre l’importance, à son avis exagérée, contre la primauté de fait accordée par le Parti socialiste à l’action politique, car il ne négligeait pas celle-ci, il ne la subordonnait même pas aux deux autres formes d’action. Mais il pensait que l’action politique, l’action réformatrice ne prendrait d’efficacité qu’autant qu’elle serait étayée sur le syndicalisme et sur la coopération, qu’autant qu’elle serait confiée à une classe ouvrière consciente et organisée.
L’action politique d’Albert Thomas ne se borna pas à une collaboration aux journaux et revues socialistes. Il fut un militant des groupes socialistes indépendants, puis du Parti socialiste français (PSF) dès sa formation (1902). En 1904, s’il ne fut pas délégué au congrès international d’Amsterdam, il y assista comme envoyé de l’Humanité. Dans ses comptes rendus, il mit en relief l’action de Jaurès rallié à l’unité, mais défendant sa politique passée. Il le soutint sur cette voie au sein même du PSF. Délégué à son dernier congrès à Rouen (26-28 mars 1905) en même temps qu’il y fut envoyé de La Petite République, il apporta, au cours de la seconde journée, « les réflexions d’un militant qui n’est membre d’aucun comité fédéral ni interfédéral » (l’Humanité, 28 mars 1905). Il soutint que le prolétariat voulait ardemment des réformes, mais voulait non moins ardemment un parti de classe, et que, s’il reconnaissait la nécessité d’alliances passagères avec d’autres partis, il regrettait parfois de ne pouvoir mener une lutte intransigeante, ce qui se traduisait par la justification et du Bloc des Gauches dans le passé, et de sa rupture dans le présent. Albert Thomas se félicita, en outre, que tous les militants reconnussent la nécessité de l’action syndicale, tout en souhaitant qu’on ne ravalât pas l’action politique. L’unité lui apparaissait enfin comme un remède à toutes les difficiles conciliations de l’action socialiste. Il n’entrait donc pas dans l’unité à reculons. Il assista au congrès de fusion de la salle du Globe à Paris (23-25 avril 1905) qui le porta à la première Commission administrative permanente (CAP) de la SFIO. Les congrès de Chalon (1905) et de Limoges (1906) l’y maintinrent. Il y fut nommé membre suppléant par les congrès de 1907 et 1908 à Nancy et à Toulouse. En 1909, en présence de la grève des postiers et de la répression gouvernementale, la CAP, rendant par là hommage à son action syndicaliste, le chargea de rédiger une brochure sur les syndicats de fonctionnaires.

Jusqu’au moment où, devenu député du Tarn, il s’inscrira à celle de Carmaux, il appartenait à la section socialiste de Champigny. C’est dans sa ville natale qu’il remporta son premier succès électoral. En 1904, il y fut élu conseiller municipal. En mai 1912, il en devint le maire et le demeura jusqu’en 1919. Le 21 mars 1909, à une élection complémentaire de la 2e circonscription de Sceaux (Seine, Hauts-de-Seine), pour remplacer Adolphe Maujan élu sénateur, il obtint au premier tour 7 192 voix sur 33 754 inscrits contre 9 445 à Amédée Chenal, radical gouvernemental, 3 256 à Blondont, progressiste, et 238 à un candidat radical-socialiste. Au scrutin de ballottage, il fut battu avec 8 304 suffrages contre 10 732 à Amédée Chenal. Au renouvellement général de 1910, il enleva ce siège par 7 286 voix sur 21 325 inscrits, et le conserva au second tour en 1914 par 10 433 voix sur 24 890.

Albert Thomas s’affirma au sein du groupe socialiste, parla souvent en son nom, et s’imposa à la Chambre par la solidité de ses interventions et ses dons d’orateur. Il rapporta au nom de la commission du budget en 1911, 1912 et 1913. Député, il restait fidèle aux attitudes du militant, car si « on admet chez Thomas un certain style d’action, on n’a jamais pu parler d’une véritable doctrine » (P. Ramadier, op. cit.). Albert Thomas gardait une sympathie avouée pour Pierre-Joseph Proudhon, tout en reconnaissant l’apport du marxisme auquel il n’adhérait pas cependant. « Sans doute, a-t-il reconnu, [Proudhon] n’a pas décrit avec la précision rigoureuse de Marx l’évolution capitaliste et il n’a pas su indiquer avec autant de netteté que lui les grandes lignes de l’action prolétarienne... », mais il a exprimé les « sentiments intimes » de la classe ouvrière et « nous avons encore beaucoup à prendre chez lui. » « Ceux qui, conclut-il, cherchent à comprendre d’ensemble l’action quotidienne du prolétariat sont amenés à opposer de moins en moins l’esprit de Proudhon et l’esprit de Marx, à concilier et à harmoniser la bataille politique et la transformation économique » (l’Humanité, 15 janvier 1909). Il rejetait le messianisme qu’il croyait trouver en Karl Marx et il adhérait pleinement à l’idée de Bernstein dont il fut le collaborateur occasionnel aux Sozialistische Monatshefte, qu’il n’y a pas de but final du socialisme.

Par l’importance qu’il donnait aux œuvres propres de la classe ouvrière, Albert Thomas se rapprochait du syndicalisme révolutionnaire et s’éloignait de la conception qui fut celle du Alexandre Millerand de 1899 et qui ramenait tout le socialisme à une législation ouvrière. Non qu’il rejetât l’action réformiste au Parlement, ni la participation ministérielle pour lesquelles il se prononça nettement aux congrès de Toulouse (1908), Saint-Quentin (1911) et Amiens (1914). Mais il en reconnaissait les limites et les écueils. En 1908, il condamna vivement les Brousse, les J.-L. Breton, les Chauvière et autres pour avoir signé un manifeste républicain en vue des élections municipales. Ils ne le devaient pas, affirma-t-il, la SFIO étant un parti de classe. Ils ne le pouvaient pas, la SFIO ayant lancé son propre manifeste. Et si je dis ma « tristesse » et mon « agacement », ajouta-t-il, c’est « précisément parce que je suis et je demeure profondément réformiste » (l’Humanité, 15 avril 1908). À la veille de la guerre de 1914, il défendit la participation ministérielle (Revue socialiste, juin 1914), mais il en souligna les difficultés et il se félicita qu’à la chute du cabinet Doumergue (2 juin 1914), le groupe n’ait pas posé devant le parti le problème de la participation, car « il aurait compromis l’effort d’unité morale des socialistes [...]. Lorsque, conclut-il, par l’action quotidienne le groupe parlementaire aura gagné encore en homogénéité et en puissance, lorsque le parti aura pris conscience de l’efficacité d’une action parlementaire réglée et contrôlée et de la manière dont elle peut servir l’effort total du prolétariat », le Parti socialiste résoudra la question de la participation « dans le sens de la logique et de l’action » (Revue socialiste, juin 1914, p. 563).

Les questions économiques préoccupaient essentiellement Albert Thomas. Mais, conscient de la complexité de ces problèmes, il n’en attendait pas les solutions, même immédiates et provisoires, de la seule action de la loi. Il jugeait indispensable l’adhésion réfléchie de la classe ouvrière agissant dans ses syndicats et ses coopératives. Au cours d’une interpellation, le 13 juin 1910, il prôna, au nom du Parti socialiste, la transformation des monopoles capitalistes en services publics, à commencer par les mines. En accord avec le professeur Edgard Milhaud, et, semble-t-il, sous son influence directe, il défendit cette idée des nationalisations au sein du Parti et, notamment, contre Jules Guesde au congrès de Lyon (18-21 février 1912). « Pour les travailleurs et pour l’État, dit-il, il est bon, il est nécessaire que, dès aujourd’hui, il y ait des services publics organisés et contrôlés » (compte rendu du congrès de Lyon, p. 242). En 1911, il préconisa la nationalisation de la Banque de France et, en 1913, l’établissement du monopole de l’État sur le pétrole, les assurances et l’alcool. En tant que rapporteur du budget, il mit l’accent sur le développement économique régional et, en maintes interventions, en plusieurs études, se préoccupa d’urbanisme, de logements populaires. C’est sous l’angle économique qu’il abordait la plupart des problèmes : ainsi la loi des trois ans qu’il condamna le 16 juin 1913 pour la gêne qu’elle apporterait à l’agriculture et aux industries minières en les privant d’une main-d’œuvre déjà insuffisante.

La guerre et ses suites, en élargissant le champ d’action d’Albert Thomas allaient le révéler pleinement. Mobilisé en août 1914, il fut rappelé au bout d’un mois pour assurer la coordination des chemins de fer entre le ministère des Travaux publics et l’état-major. Chargé en octobre 1914 d’organiser la fabrication du matériel de guerre, il assura l’ouverture d’ateliers et le recrutement du personnel. Promu en mai 1915 sous-secrétaire d’État à l’artillerie et aux équipements militaires, puis, le 12 décembre 1916, ministre de l’Armement avec accès au Comité de guerre dans le deuxième cabinet Briand, maintenu à ce poste le 20 mars 1917 dans le gouvernement Ribot, il s’entoura d’une équipe de collaborateurs qu’il sut galvaniser, entra en relations avec les milieux industriels, se révéla administrateur, organisateur. Sa réussite lui acquit, jusque chez les alliés, une autorité dans la conduite même de la guerre : avec Lloyd George, il fit décider l’expédition de Salonique. Il servit aussi d’intermédiaire entre le gouvernement français et les premiers gouvernements révolutionnaires russes. En août 1917, il se trouvait à Moscou.

Ministre, Albert Thomas garda le contact avec la classe ouvrière. Il s’attacha dans les usines de guerre à protéger la main-d’œuvre féminine et, à cet effet, créa, par arrêté du 22 avril 1916, un comité du travail féminin. Le 3 juillet 1916, il interdit, dans les usines de guerre, le travail de nuit des femmes de moins de dix-huit ans, fixa à dix heures la journée des femmes de dix-huit à vingt et un ans. Il constitua une commission consultative du travail pour assurer la protection générale de la main-d’œuvre. Il suscita la création d’un Fonds coopératif pour ouvrir aux salariés des magasins d’alimentation et des restaurants coopérateurs. Au début de 1917, il institua des comités de conciliation et d’arbitrage en matière de salaires dans les fabriques d’armement. La collaboration ministérielle d’Albert Thomas prit fin le 8 septembre 1917 avec la démission du cabinet Ribot. Mais ce ne fut pas une retraite politique. Nommé commissaire aux effectifs le 14 décembre 1917, il reprit une collaboration technique à la défense nationale. En mars 1918, il lança la revue Informations ouvrières et sociales. Il y affirma, à la lumière de son expérience, que la classe ouvrière, au cours de la guerre, avait pris une conscience plus claire de sa force et de son rôle et qu’il convenait de l’associer étroitement à la reconstruction du pays et à la reconversion d’une économie de guerre en une économie de paix.

Mais cette longue présence au ministère, liant Albert Thomas à la politique de guerre du gouvernement, fit pâlir son étoile dans le Parti socialiste travaillé d’abord par le mouvement minoritaire, puis par les remous prolongés de la révolution bolchévique. Au congrès de Tours (décembre 1920) où il n’assista pas, plusieurs délégués se décernèrent des brevets de socialistes pacifistes, internationalistes et révolutionnaires, même s’ils ne préconisaient pas l’adhésion aux thèses de Moscou, en prenant leurs distances d’avec Albert Thomas qui devenait le symbole de la politique passée avec laquelle on voulait rompre désormais. En 1919, la fédération de la Seine ne le représenta pas à la députation et il dut de conserver son siège à la fédération du Tarn qui lui offrit la succession de Jean Jaurès. Tête de la liste socialiste, il fut son seul élu avec 20 200 voix sur 74 503 votants. La scission consommée, il se retrouva dans la SFIO. Au sein de son groupe parlementaire, il continua à préconiser une politique économique et sociale fondée sur le retour à la nation de grandes entreprises comme la Banque et les chemins de fer, sur la limitation de la journée de travail à huit heures et sur une collaboration pacifique de toutes les nations. La Société des Nations (SDN) n’assurera solidement cette dernière, écrivit-il « que si elle passe de la pure action politique et juridique à l’action économique et sociale » (Actualité de l’Histoire, p. 12).

Réélu maire de Champigny en novembre 1919, il démissionna aussitôt en raison d’un conflit avec le personnel municipal mais resta conseiller jusqu’en 1925.

***

Cette action, il allait lui-même la promouvoir à la direction du Bureau International du Travail, à Genève, où l’appela la conférence internationale de Washington (novembre 1919). Il en fut, à vrai dire, le véritable créateur et, pendant douze ans, l’ardent animateur. « Si vis pacem, cole justitiam », telle fut la devise qui guida son action et sur laquelle il fonda l’institution naissante en la scellant sur la première pierre de l’édifice genevois. La législation ouvrière, pensait-il, ne se développera sans entraves que lorsque le plus grand nombre de nations marcheront d’un même pas et l’adopteront simultanément sans crainte de perdre des atouts dans la compétition économique mondiale. Le Bureau international du travail (BIT) fonctionnant selon une méthode qui lui était chère, celle des contacts humains, contacts entre hommes d’État, patrons et ouvriers, devait assurer cette marche équilibrée. Fort de ses recommandations aux États, A. Thomas, « Juif-errant de la politique sociale », comme il aimait à se définir, alla de capitale en capitale quémander les ratifications qui leur donneraient force de loi. Confiant dans la puissance du syndicalisme ouvrier et dans les bienfaits de la coopération, il s’appuyait résolument sur la représentation ouvrière au sein du BIT et y créa un Bureau de la coopération.

Il fit aussi du BIT un centre d’études. Historien ayant le sens du relatif, Albert Thomas pensait que toute politique sociale est conditionnée par la situation économique du moment. Mais réformateur et homme d’action, il se refusait à admettre que les conditions économiques servissent de prétexte à un ajournement indéfini du progrès social. Le BIT, en les faisant mieux connaître, doit aider à les surmonter, à les dominer. Telles sont les idées fondamentales qu’il exprima souvent et notamment dans son rapport à la Conférence internationale du Travail de 1930. La crise économique déferlait alors sur le monde. Albert Thomas s’efforça, sans grand succès, d’amener les nations à y faire face d’une manière concertée. Dans son rapport de 1931, le directeur du BIT en décelait les causes et en indiquait les remèdes : crise générale d’une économie internationale, elle appelait des solutions internationales. Le BIT ne pouvait à lui seul la conjurer.

Le 27 octobre 1921, Albert Thomas s’était démis de son mandat de député et, en 1925, il abandonna la mairie de Champigny, tant sa tâche était écrasante. Il s’y usa prématurément. Auguste Courel lui succéda à la première magistrature municipale de Champigny.

Albert Thomas qui avait sillonné le monde, qui était citoyen d’honneur des grandes capitales, qui côtoyait journellement, dans tous les pays, tous les notables de la vie politique, du monde patronal et du mouvement ouvrier, se trouvait seul quand, pris de malaise, il se réfugia dans un café des boulevards parisiens où il trouva une mort subite et anonyme. La carte du Parti socialiste qu’il portait sur lui permit de l’identifier.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article73731, notice THOMAS Albert [THOMAS Aristide, Albert] par Justinien Raymond, version mise en ligne le 31 août 2009, dernière modification le 26 octobre 2018.

Par Justinien Raymond

Albert Thomas
Albert Thomas

ŒUVRE : Journaux et revues auxquels collabora A. Thomas (cotes de la Bibl. Nat.) : La Petite République. — L’Humanité. — La Revue syndicaliste dont il fut le fondateur et le directeur, mai 1905-janvier 1910 (8° R. 21 195). — La Revue socialiste : il en fut le collaborateur et, un temps, le directeur, à la suite de Fournière. — Les Documents du socialisme, t. 1 à t. XXII (1910 à 1920). Il en était le directeur (8° R. 23 966) — Informations ouvrières et sociales, 1918-1919. Il créa cette revue en mars 1918 avec Charles Dulot. — Les Cahiers du Socialiste — Pages libres. — La Revue Internationale du Travail. — Sozialistische Monatshefte. Cette énumération ne peut être complète. De nombreuses revues dans de nombreux pays ont reproduit ses écrits, rapports et discours.
Écrits divers : Le Syndicalisme allemand, résumé historique (1848-1903), Paris, 1903, in-16, 101 p., planche (8° R, 17 152 (20)). — La Russie, race colonisatrice, impressions de voyage de Moscou à Tomsk, Paris, 1905, in-fol. (G. 6 814). — Le Second Empire, 1852-1870, t. X de l’Histoire socialiste (1789-1900) sous la direction de J. Jaurès, Paris, 1907, gr. in-8°, 392 p. (4° La 3 147 (10)). — Préface — Table analytique — Table des illustrations, t. XIII. — ibid., 1908, in-8°, II — 190, 24 p. (4° La 31/ 47 (13)). — Histoire anecdotique du Travail. Lectures historiques, Paris, in-16, 288 p. portr. carte (8° R. 23 496). 2e éd., revue et augmentée. Paris, 1926, in-8° VI-303 p. (8° R. 37 420). Troisième éd. par l’association « Le Souvenir d’Albert Thomas », confiée à Jean Maitron et L. Leray qui y ont ajouté des compléments. Paris, 1960, 321 p. — La liberté de l’Enseignement en France, de 1789 à nos jours. Thèse pour le doctorat devant la Faculté de Droit de l’Université de Paris. Paris, 1911, in-8°, X — 251 p. (8° F. 22 690). — L’Année ouvrière in L’Année (1re année 1908), Paris, 1909, in-16 (8° Z. 17 541). — L’État et les Compagnies de chemins de fer, Paris, 1914, in-8°, IV 307 p. (8° R. 24 921 (8)). — « Quelques notes sur Robert Owen et la législation internationale du travail in Mélanges offerts à Ch. Andler, Paris, 1924, in-8° (4° Z. 2 360 (21)). — Les Socialistes et les crédits militaires, Paris, 1918, in-16, 19 p. (8° Lb 57/ 15 549). — Les Relations entre les différentes formes de la coopération, Rapport présenté au XIe congrès coopératif international (Gand, sept. 1924). Paris, PUF, 1925, in-8°, 23 p. (8° R 16 335). — « Edgard Milhaud et l’enquête sur la production » : in Mélanges d’Économie politique et sociale offerts à Ed. Milhaud, Paris, 1934, gr. in-8° (4° R. 4 265). Cet écrit avait paru comme préface à l’édition polonaise de l’enquête sur la production. — Babeuf (François Noël, dit Gracchus). La Doctrine des Égaux. Extraits des œuvres complètes par Alb. Thomas in Bibliothèque socialiste n° 37, Paris, 1906. in-16 (8° R 17 152 (37)).
N. B. : Dans une œuvre énorme et dispersée nous n’avons retenu que les écrits se rapportant de façon proche au mouvement ouvrier, à la politique sociale. Les textes de nombreux discours, conférences, avant-propos, introductions, préfaces, traductions, ainsi que des lettres d’A. Thomas ont été édités. Le lecteur peut en trouver les textes à la Bibl. Nat.
Les rapports d’A. Thomas, directeur du BIT, se trouvent indiqués au catalogue des Publications officielles : cf. Les Publications du BIT de 1919 à 1932. On les trouve aussi dans l’ensemble des travaux de la Conférence Internationale du Travail. Catalogue sous la cote : Fol. Gw. 20 (3-16). Des extraits de discours, de rapports et d’articles relatifs à la période 1920-1932 où A. Thomas fut directeur du BIT ont été édités et préfacés par un de ses collaborateurs Marius Viple sous le titre : Politique sociale internationale, Genève, BIT, 1947, in-8°, 163 p. (8° R. 53 344). L’année suivante, il en est paru une édition en langue anglaise.
L’association « Le Souvenir d’Albert Thomas » dont le siège social est à la mairie de Champigny, tient à son siège administratif, 205, boulevard Saint-Germain, Paris (VIIe arr.), un service d’archives à la disposition des chercheurs.
Les Archives d’Albert Thomas ont été constituées aux Arch. Nat. par deux versements de M. Mario Roques, en trois groupes, le premier intéressant l’activité du ministre, le second, celle du directeur du BIT, et le troisième son activité proprement politique. Le n° de l’Actualité de l’Histoire signalé dans les sources en donne l’inventaire sommaire.

SOURCES : En plus de quelques ouvrages signalés ci-dessus : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., pp. 333-334). — B. W. Schaper, Albert Thomas. Trente ans de réformisme social (1894-1932), Paris, PUF, 1960, traduit du néerlandais. — Un grand citoyen du monde : Albert Thomas vivant. Études, témoignages, souvenirs, publié par la Société des Amis d’A. Thomas, Genève, Atar, 1957, 338 p. — Union pour la Vérité. Bulletins n° 5 et 6, février-mars 1933 (Un témoignage d’Ed. Milhaud sur Albert Thomas). — Paul Ramadier « Albert Thomas » in Populaire-Dimanche, n° 434, 30 juin 1957. — L’Actualité de l’Histoire, n° 24, juillet-août-septembre 1958 : « Albert Thomas et la Justice sociale », par G. de Lusignan. — « D’Albert Thomas à Léon Blum », par Daniel Mayer. — « Lettre d’Albert Thomas à Paul Faure » (1930). Il s’agit d’une esquisse d’un programme d’action pour le Parti socialiste. Onze pages très suggestives. — « Lettre d’Albert Thomas à H. Barbusse » (à propos de la terreur blanche dans les Balkans). — Collection de l’Humanité. — La Nouvelle Revue socialiste, 4e année, n° 33 (15 sept.-1er nov. 1930), pp. 554-555. Texte du discours d’Alb. Thomas au congrès national de la FNCC à Tours (29 mai-1er juin 1930). — Comptes rendus sténographiques des congrès socialistes. — Renseignements fournis par Jean Gaumont sur A. Thomas coopérateur. — Denis Guérin, Albert Thomas au BIT, 1920-1932 : de l’internationalisme à l’Europe. — Christophe Baillat, J’étais sa plume, L’Harmattan.
Adeline Blaszkiewicz-Maison, Albert Thomas. Le socialisme de guerre, 1914-1918], Presses universitaires de Rennes, 2016.
N. B. Un disque de La Voix des Nôtres, lancé par le Parti socialiste SFIO en 1931, conserve la voix d’A. Thomas.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 334. — Brizon et Poisson, La Coopération, op. cit., p. 316.

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