THEISZ Albert, Frédéric, Félix, dit Hayeson, dit Keil.

Né le 12 février 1839 à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) ; mort à Paris le 10 janvier 1881 ; ciseleur établi à son compte ; membre de l’Internationale ; membre de la Commune de Paris (délégué à la direction générale des Postes).

Quelques années après la naissance d’Albert, sa famille, venant de Rouen (Seine-Inférieure), s’installa à Paris. Elle se composait du père, qui exerçait ou avait exercé la profession de gendarme de marine, de la mère et de au moins neuf enfants dont trois frères (Félix, Charles, Frédéric). Albert entra à sept ans à l’École des Frères de la rue des Récollets, Xe arr., où il resta cinq ans. Il fut mis alors en apprentissage chez un ciseleur en bronze et apprit le métier. Fort habile, travailleur et économe, il fut un excellent ouvrier ; plus tard, il s’installa à son compte à Montmartre, dans le XVIIIe arr. et créa « un établissement prospère » (Clère, op. cit.).

Vers 1862, Theisz se mêla au mouvement ouvrier renaissant et connut Varlin. Il continuait à étudier et suivait les cours de l’association philotechnique. En 1866, il obtint une médaille de bronze et un prix de français. L’année précédente il avait adhéré sous le n° 64 à l’Internationale. Après les poursuites de mars et mai 1868, il cessa d’appartenir à l’association mais assista cependant en septembre au congrès de Bruxelles. Il renouvela son adhésion le 19 février 1870. « C’est ce qui explique, note Testut, pourquoi, lors des perquisitions opérées à son domicile, au mois de mai 1870, il fut saisi deux cartes de l’Internationale portant son nom, mais des dates différentes ». (Arch. PPo., B a/1279).

Theisz avait participé à la grève des bronziers parisiens en 1867 et, en octobre, avait été nommé, à la presque unanimité, membre du comité directeur de l’association des travailleurs de cette profession. En 1868, ses camarades le déléguèrent au troisième congrès de l’Internationale tenu à Bruxelles en septembre où il présenta un rapport.

Après la dissolution du bureau parisien de l’Internationale, Theisz prit l’initiative, avec Drouchon, mécanicien, et Soliveau, imprimeur en taille-douce, de fonder la Chambre fédérale des sociétés ouvrières parisiennes dont il fut nommé secrétaire. Selon Testut (cf. Arch. PPo., B a/1279) cette Fédération des sociétés ouvrières « était destinée à faire revivre l’Internationale sous un autre nom ».

Très actif en 1869-1870 (appel en faveur d’ouvriers de Bâle en grève, février 1869 ; protestation, le 10 octobre suivant, contre le massacre d’Aubin, signataire du manifeste de juillet 1870 contre la guerre), il fut compris dans les poursuites engagées lors du troisième procès de l’Internationale. Le 8 juillet 1870, il fut renvoyé de la prévention d’avoir appartenu à une société secrète, mais convaincu d’avoir, à Paris, fait partie de l’AIT non autorisée, et condamné à deux mois de prison, 25 f d’amende et quatre mois de contrainte par corps, le cas échéant. Voir Eugène Varlin.

Écroué à la Maison correctionnelle de Beauvais (Oise), le 28 août 1870, il fut libéré le 5 septembre.

De retour à Paris, il fit partie de l’administration du XIe arr. et continua à se montrer très actif dans l’Internationale et à être un des animateurs de l’association des ouvriers en bronze adhérente de l’AIT. Voir Dict., t. IV, pp. 72-73.

Il habitait alors, 12, rue du Jessaint, XVIIIe arr.

En tant que délégué des vingt arrondissements, il fut un des signataires de l’Affiche rouge du 6 janvier 1871, proclamation au peuple de Paris pour dénoncer « la trahison » du gouvernement du 4 septembre et pour mettre en avant trois mots d’ordre : Réquisition générale, rationnement gratuit, attaque en masse. Elle se terminait par ces mots : « Place au peuple ! Place à la Commune ! » Voir Armand Ansel.

Secrétaire pour l’étranger — avec Léo Frankel — du conseil fédéral des sections parisiennes de l’Internationale (les secrétaires pour la France étaient Varlin et Henri Goullé), il fut désigné, le 12 janvier 1871, avec Henri Bachruch, Frankel, Franquin, Goullé, Laporte, Jules Minet, Jean-Louis Pindy, Varlin et Verdure pour faire partie du comité de rédaction de la Lutte à outrance qui venait de fusionner avec La République des Travailleurs, journaux parisiens de l’Internationale. Le 22 février, il insista sur le fait qu’il était « absolument indispensable de constituer solidement toutes les sociétés corporatives. Car là seulement, affirmait-il, est notre vraie force pour l’avenir ». Il fit partie ce même mois de la commission chargée de la révision des statuts du conseil fédéral dont il fut le rapporteur le 15 mars. L’article 6 précisait comme suit les conditions d’adhésion :

« Sont reçus membres de l’Association Internationale tous les travailleurs manuels, employés, salariés, pouvant justifier de leur moralité.
« Les sections pourront également admettre dans leur sein les citoyens qui, sans exercer une profession manuelle, ont adopté et défendu les principes de l’Internationale ; mais leur admission devra être ratifiée par le conseil fédéral ».

Il fut au nombre des 43 socialistes révolutionnaires présentés aux élections du 8 février par l’Internationale, la Chambre fédérale des sociétés ouvrières et la Délégation des vingt arrondissements de Paris. Il ne fut pas élu. Mais, le 26 mars, 8 710 électeurs du XIIe arr. (sur 11 329 votants) et 14 953 du XVIIIe arr. (sur 17 443 votants) le désignèrent comme membre de la Commune. Il opta pour le XIIe arr. Il fit partie de la commission du Travail, de l’Industrie et de l’Échange, 29 mars, mais sa principale activité fut, à partir du 5 avril, la direction générale des Postes. Voici en quels termes il s’adressa aux employés de cette administration (d’après Arch. PPo., B a/1279) :

« Ne ménagez point votre zèle pour la chose publique, et la Commune saura se souvenir de ceux que les menaces de nos adversaires n’ont pu ébranler. Les sinécures vont disparaître et, avec elles, les traitements qui grevaient si lourdement nos budgets. Cette réforme permettra d’améliorer la situation des plus pauvres d’entre vous et de travailler efficacement à la réalisation du principe socialiste : l’équivalence des fonctions ».

Le 15 mai, il signa la déclaration de la minorité : « La Commune de Paris a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature à laquelle elle a donné le nom de Salut public ». Voir Jourde François.

Sur Theisz, les renseignements sont toujours élogieux. Nous emprunterons au blanquiste G. Da Costa, dont les sympathies pour l’Internationale sont mesurées, le jugement suivant :

« Theisz fut un des très rares ouvriers intelligents et bien équilibrés que possédait l’état-major de l’Association internationale des travailleurs ». Et il se montrait « modeste », « qualité rare chez les internationalistes de son école ».

« Physiquement, c’était un petit homme à barbe rouge, au regard vif et doux, à la physionomie animée par cette étincelle de l’œil qui décèle l’intelligence. Calme et posé dans la discussion, sobre de paroles, mais s’exprimant toutefois avec clarté, il fut de ceux qui honorèrent l’Assemblée communaliste ». (G. Da Costa, op. cit., t. III, pp. 47-48).
Theisz se battit durant la semaine sanglante et ce n’est que le 27 mai qu’il se réfugia chez un ami. Le 29 juillet, à l’aide d’un passeport suisse, il gagna l’Angleterre. À son arrivée à Londres, il publia une protestation indignée qu’il adressa au journal La Constitution — voir n° du 11 septembre — contre ceux qui insinuaient qu’il avait bénéficié de complaisances versaillaises, dues à son attitude conciliante dans les Postes, et obtenu un sauf-conduit. « Jamais, écrivit-il, je n’aurais pu me déshonorer au point d’accepter une grâce des assassins de mon frère, des misérables qui ont semé le deuil dans ma patrie et dans ma famille ». Et il se flattait d’avoir lutté jusqu’à la dernière heure et de s’être trouvé près de Vermorel lorsque ce dernier fut mortellement blessé le 25 mai à la barricade du Château-d’Eau. Le 13 mars 1874, par contumace, le 3e conseil de guerre le condamnait à la peine de mort.

À Londres, il fut un des membres fondateurs de la section fédéraliste française de 1871 organisée en août — Voir Dict., t. IV, pp. 78-79. Et il entra au conseil général de l’Internationale avec ses collègues de la Commune : Frankel, Charles Longuet, Auguste Serraillier, Édouard Vaillant (cf. lettre de Marx à Bolte, 25 août). Plus tard, dans une lettre à Sorge du 5 novembre 1880, Marx précisait en ce qui concerne Theisz : « Il était, après la défaite de la Commune, arrivé proudhonien à Londres, comme tous les socialistes « pensants » de France, et il s’y est totalement transformé — par des rapports personnels avec moi et une étude consciencieuse du Capital ». Effectivement, Theisz, avec Avrial et Camélinat, abandonna rapidement la section fédéraliste très hostile au conseil général. Et l’on peut s’interroger sur le point de savoir si, comme l’affirme la Déclaration citée p. 78, t IV, le 14 décembre 1871, Theisz était encore de ceux qui se prononçaient contre le conseil général et les résolutions de la conférence de Londres. En 1872, Theisz fut un des fondateurs, avec Camélinat, du Cercle d’Études sociales de Londres. Voir Dict., t. IV, p. 79.

En qualité de membre du conseil général et sans être officiellement délégué, il assista à la conférence de Londres, 17-23 septembre 1871, et intervint à deux ou trois reprises, notamment contre l’abstentionnisme politique : « S’abstenir, c’est abandonner l’arme et renoncer au triomphe du socialisme » (La Première Internationale, J. Freymond, op. cit., p. 196).

Il appartint à la société des réfugiés et soutint les condamnés de la Commune déportés en Nouvelle-Calédonie. En 1877 par exemple, il participa à l’organisation d’une tombola à leur profit. Theisz collabora à différents journaux français : Le Réveil de la Haute-Garonne (lettres d’Angleterre signées A.T.), Le Prolétaire en 1879 (il signa T.). Il habitait 36, Charlotte street, Fitzroy square et gagnait sa vie en travaillant de son métier ; à partir de 1879, il aurait travaillé avec sa femme (ou du moins sa compagne car il n’y a pas de document de mariage) comme blanchisseur.

Sans doute est-ce lui qui, de Londres, en octobre 1879, adressa, avec un groupe de Communards exilés, ses encouragements aux participants du congrès ouvrier socialiste de Marseille (cf. c. rendu du congrès, pp. 378-386).
Retour d’exil, il collabora à L’Intransigeant de Rochefort à partir de fin juillet 1880 et y traitait les questions ouvrières. Il adhérait alors à l’Alliance socialiste républicaine opposée au POF de Jules Guesde. Il habitait rue Beaubourg lorsqu’il fut frappé d’une attaque de paralysie. Il y mourut le 10 janvier 1881 et fut enterré civilement, accompagné de nombreux amis parmi lesquels Avrial, Jourde, Lissagaray, Longuet, Louis Lucipia, Rochefort, Vallès et de nombreux journalistes.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article71615, notice THEISZ Albert, Frédéric, Félix, dit Hayeson, dit Keil., version mise en ligne le 26 juillet 2009, dernière modification le 29 novembre 2018.

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/859 A. — Arch. Min. Guerre, 3e conseil. — Arch. PPo., B a/1279 (dossier Theisz). — Arch. PPo., B a/429, pièce 2382, a/430, a/434 et a/439, passim et listes de contumaces. — La Justice, 14 janvier 1881. — P.V. Commune, op. cit. — Les Séances officielles..., op. cit. — J. Clère, Les Hommes de la Commune, op. cit. — La Première Internationale (J. Freymond), op. cit. — M. Molnar, Le Déclin de la 1er Internationale, op. cit. — G. Da Costa, La Commune vécue, op. cit. — Georges Frischmann, Albert Theisz, pionnier de l’Assocation parisienne de l’Internationale et de la première chambre fédérale ouvrière, directeur des postes de la Communes de Paris (1871), Montreuil, Editions de la Fédération des postes et télécommunications, 1993, 341 p. — Notes de Michèle Audin.

ICONOGRAPHIE : G. Bourgin, La Commune, 1870-1871, op. cit., p. 267. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit. p. 137.

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