THEISZ Albert, Frédéric, Félix, dit Hayeson, dit Keil

Par Michèle Audin

Né le 12 février 1839 à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) ; mort à Paris le 10 janvier 1881 ; ciseleur ; militant de l’Internationale et de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières ; élu membre de la Commune de Paris (délégué à la direction générale des Postes).

Albert Theisz était le dixième des onze enfants de ses parents, Félix Theisz, gendarme de marine, et Caroline Stober. La famille est arrivée à La Chapelle (dans les fortifications de Paris) vers 1848. Caroline et Félix Theisz avaient perdu cinq enfants, il leur restait Charles Eugène et Félix, ébénistes, Angélina et Caroline, ouvrières, Albert et Frédéric qui devinrent ciseleur et mécanicien. Albert alla à l’école des frères et en sortit à douze ans pour entrer en apprentissage chez un ciseleur en bronze, métier qu’il exerça par la suite. On a dit qu’il s’était installé à son compte (Jules Clère, Les Hommes de la Commune) à La Chapelle (XVIIIe arrondissement), information démentie à sa mort : « il n’a jamais eu d’établissement de ciseleur ni même d’établissement d’aucun genre. Il est né et mort ouvrier manuel » (La Justice, 13 janvier 1881). Mais il habitait bien 12 rue de Jessaint, à La Chapelle.

C’était un petit (1,58 m) homme aux cheveux roux et aux yeux bleus (d’après le registre d’écrou de Sainte-Pélagie le 20 juillet 1870).

Il suivit des cours du soir et reçut une médaille de bronze et un prix en 1866. Il semble qu’il était déjà membre de l’Association internationale des travailleurs. Il participa à la grève des bronziers de 1867. Il fut « délégué de l’association des bronziers », dont il était membre du comité directeur, au Congrès de Bruxelles de l’Association internationale en septembre 1868, congrès dont il fut secrétaire francophone.

À quelle occasion précise et quand il rencontra Eugène Varlin, ce n’est pas certain. Au plus tard en 1867 en tout cas.

En 1868 Theisz prit l’initiative, avec Drouchon, mécanicien, et Soliveau, imprimeur en taille-douce, de fonder la Chambre fédérale des sociétés ouvrières parisiennes dont il fut nommé secrétaire. Comme il le précisa lors de sa défense au procès de l’Internationale en 1870, l’idée de cette fédération était bien antérieure à la dissolution du bureau parisien de l’Internationale en 1868. Selon Testut (cf. Arch. PPo., B a/1279) cette Fédération des sociétés ouvrières « était destinée à faire revivre l’Internationale sous un autre nom », ce que pourtant Theisz contredit dans sa défense.

Au cours de la montée des luttes ouvrières qui accompagnèrent la fin de l’empire, il fut très actif, et son nom apparut notamment dans la protestation contre le massacre de mineurs et de leurs familles à Aubin en octobre 1869, puis dans le manifeste antiplébiscitaire de l’Internationale et de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières publié dans la presse le 23 avril 1870. Il fut, comme la plupart des signataires, arrêté dès la fin avril et passa quarante-six jours en prison sans même être interrogé. Après quoi il fut parmi les prévenus du « troisième procès » de l’Internationale, qui commença à Paris le 22 juin 1870. Il prononça une longue « défense », complémentaire de la défense collective prononcée par Chalain, dans laquelle il déclara notamment :
« Depuis 1789, toutes vos Constitutions affirment et prétendent garantir la liberté, l’égalité, la fraternité ! Or, chaque fois qu’un peuple accepte comme but une formule abstraite, philosophique, politique ou religieuse, il n’a plus ni repos ni trêve qu’il n’ait fait passer cet idéal du domaine des théories dans le monde des faits. Nous voulons, nous, faire descendre la formule révolutionnaire des abstractions politiques où elle se tient depuis 89, dans les réalités sociales. »

Il fut condamné, le 9 juillet, à deux mois de prison, 25 f d’amende et quatre mois de contrainte par corps. Voir Eugène Varlin. Il eut le temps de signer le manifeste contre la guerre, de manifester contre cette même guerre (il était devant le Corps législatif le 17 juillet avec Jules Vallès et Augustin Avrial) avant d’être incarcéré à la prison de Sainte-Pélagie le 20 juillet. Avec la plupart des internationalistes emprisonnés, il fut déplacé à Beauvais le 28 août. De là, tous furent bientôt libérés, le 5 septembre, à la suite de la proclamation de la République le 4 septembre.

De retour à Paris, il continua à se montrer très actif à l’association des ouvriers en bronze adhérente de l’AIT (Voir Dict., t. IV, p. 72-73.). Pendant le siège de Paris, il était garde national au 152e bataillon. On dit qu’il participa à l’administration du XIe arr. Il était membre du Comité central des Vingt arrondissements et comme tel est un des signataires de l’Affiche rouge de janvier 1871 (Voir Armand Ansel). Simultanément, il était membre du conseil fédéral des sections de l’Association internationale, et participa à la recherche d’un journal de l’Association, avec des tentatives peu fructueuses d’utiliser La République des travailleurs (du XVIIe arrondissement) ou La Lutte à outrance (du VIe), sans qu’aucun des deux journaux survécût assez longtemps.
Il était secrétaire pour l’étranger — avec Léo Frankel — du conseil fédéral des sections parisiennes de l’Internationale (les secrétaires pour la France étaient Varlin et Henri Goullé).

Candidat sur la liste « socialiste révolutionnaire » aux élections du 8 février, il ne fut pas élu.
Le compte rendu de la réunion du conseil fédéral du 22 février le montre insister sur le fait qu’il était « absolument indispensable de constituer solidement toutes les sociétés corporatives. Car là seulement, affirmait-il, est notre vraie force pour l’avenir ». Il fit partie ce même mois de la commission chargée de la révision des statuts du conseil fédéral dont il fut le rapporteur le 15 mars. L’article 6 précisait ainsi les conditions d’adhésion :
« Sont reçus membres de l’Association Internationale tous les travailleurs manuels, employés, salariés, pouvant justifier de leur moralité.
« Les sections pourront également admettre dans leur sein les citoyens qui, sans exercer une profession manuelle, ont adopté et défendu les principes de l’Internationale ; mais leur admission devra être ratifiée par le conseil fédéral ».

S’il n’a pas participé, comme son ami Eugène Varlin, au Comité central de la garde nationale, il fut nommé directeur des Postes par le Comité central, tout de suite après le 18 mars. Il ne put pas prendre réellement ses fonctions avant l’élection de la Commune le 26 mars. Il signa l’appel de l’Internationale et des sociétés ouvrières à voter aux élections communales le 23 mars. Il fut élu par le XVIIIe (14 953 voix sur 17 443 votants) et le XIIe arrondissement (8 710 voix sur 11 329 votants). Il choisit le XIIe.
Dès la première réunion de la Commune, il se prononça, ainsi qu’Arnould, pour la publicité des séances. Il fut élu à la commission du travail et s’occupa principalement de faire fonctionner la poste dans Paris.
Voici en quels termes il s’adressa aux employés de cette administration (d’après Arch. PPo., B a/1279) :
« Ne ménagez point votre zèle pour la chose publique, et la Commune saura se souvenir de ceux que les menaces de nos adversaires n’ont pu ébranler. Les sinécures vont disparaître et, avec elles, les traitements qui grevaient si lourdement nos budgets. Cette réforme permettra d’améliorer la situation des plus pauvres d’entre vous et de travailler efficacement à la réalisation du principe socialiste : l’équivalence des fonctions ».

Son frère Félix fut mortellement blessé sur une barricade à Neuilly et enterré le 8 mai dans une fosse commune au cimetière Montmartre, Albert Theisz ayant refusé l’offre de la Commune de se charger des funérailles.

Le 15 mai, il signa la déclaration de la minorité : « La Commune de Paris a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature à laquelle elle a donné le nom de Salut public ». Voir Jourde François.

Durant la Semaine sanglante, Theisz s’opposa avec succès à l’incendie de l’Hôtel des Postes, qu’il quitta le 24 mai au matin juste avant sa prise par les troupes versaillaises. Il se battit les jours suivants. Il était sur la barricade de la rue Myrrha quand Dombrowski y fut mortellement blessé, il était avec son frère Frédéric sur le boulevard Voltaire le 25 mai aux côtés de Vermorel et Lisbonne quand les deux furent blessés, Vermorel mortellement. Il a laissé un témoignage de ces quelques jours (archives territoriales, Nouméa).

Il se réfugia avec Frédéric Cournet chez un ami ciseleur qui les cacha quelques jours dans le onzième arrondissement (Olivier Pain et Charles Tabaraud, « Les Évasions de Paris », in L’Intransigeant, 7 août 1880), puis ils se séparèrent et Theisz trouva un autre abri dans le Marais, avant de pouvoir quitter Paris pour Londres où il arriva le 29 juillet.

Il attendit la fin du « procès des membres de la Commune » à Versailles pour protester contre les allégations d’avocats selon lesquelles il aurait bénéficié d’un sauf-conduit pour avoir empêché l’incendie de l’Hôtel des postes. « Jamais, écrivit-il aux journaux, je n’aurais pu me déshonorer au point d’accepter une grâce des assassins de mon frère, des misérables qui ont semé le deuil dans ma patrie et dans ma famille. » (La Constitution, 11 septembre 1871). Son ami Charles Longuet ajouta, au cours de ses obsèques, que « Si Theisz avait supposé un seul instant qu’en mettant le feu à l’hôtel des Postes il assurait la victoire de la Commune, ce n’est pas la destruction de quelques moellons de plus qui l’aurait arrêté » (Le Figaro, 13 janvier 1881).

À Londres il fut membre du Conseil général de l’Association internationale, participa à la Conférence de Londres (17 au 24 septembre 1871), puis démissionna du Conseil général (lettre à Marx du 25 octobre 1871) et participa à la section française, qu’il quitta bientôt. Il fut un des fondateurs du Cercle d’études sociales de Londres et participa à la société des réfugiés. Il garda des relations amicales avec Marx, étant notamment le témoin de Charles Longuet lors de son mariage avec Jenny Marx, le 12 octobre 1872. En 1875, il commença à étudier Le Capital (lettre à Marx du 2 décembre 1875), ce que confirma Marx dans une lettre à Sorge du 5 novembre 1880 : « Proudhonien fidèle au moment de son arrivée à Londres après la défaite de la Commune [...] il a totalement changé ses opinions à la suite de ses contacts personnels avec moi et après avoir minutieusement étudié le Capital ».

Le 13 mars 1874, par contumace, le 3e conseil de guerre le condamnait à la peine de mort.

À la société des réfugiés il s’occupa notamment d’une tombola qui devait venir en aide aux déportés communards en Nouvelle-Calédonie. Comme beaucoup de réfugiés, il eut du mal à trouver du travail. En 1877, selon les rapports de la préfecture de police, il travaillait avec sa femme, qui s’était établie blanchisseuse. Sa compagne n’est pas identifiée, elle n’apparaît pas à l’état civil puisqu’ils n’étaient pas légalement mariés. Dans la deuxième moitié des années 1870, il envoya des articles à différents journaux français, Le Publicateur de Besançon, Le Réveil de la Haute-Garonne, mais aussi à Paris Le Prolétaire. Ses articles étaient signés « T. » ou « A.T. », parfois même « A.T., ciseleur ».

De retour à Paris en juillet 1880 après la loi d’amnistie des communards, il collabora à L’Intransigeant de Rochefort, où il écrivait la rubrique « Le mouvement social », couvrant notamment la grève des ouvrières de la parfumerie Piver et le Congrès ouvrier du Havre. Il fut candidat aux élections municipales de janvier 1881 dans le onzième arrondissement sous l’étiquette « Alliance socialiste républicaine ». Atteint d’anémie, il était trop malade pour participer à la fin de la campagne et mourut le 10 janvier 1881.

Il fut le premier membre de la Commune décédé à Paris après l’amnistie. Ses obsèques furent suivies par une foule nombreuse. Ses amis ciseleurs, postiers, journalistes l’accompagnèrent jusqu’au cimetière de Saint-Ouen. C’est Charles Longuet qui parla au nom de la famille. Prirent aussi la parole un représentant des bronziers, Rochefort, Avrial (qui lut aussi une lettre d’Arnould), Massen (son collaborateur à l’hôtel des Postes), Lissagaray, Johannard et Jourde.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article71615, notice THEISZ Albert, Frédéric, Félix, dit Hayeson, dit Keil par Michèle Audin, version mise en ligne le 26 juillet 2009, dernière modification le 26 mai 2019.

Par Michèle Audin

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/859 A. — Arch. Min. Guerre, 3e conseil. — Arch. PPo., B a/1279 (dossier Theisz). — Arch. PPo., B a/429, pièce 2382, a/430, a/434 et a/439, passim et listes de contumaces. — P.V. Commune, op. cit. — Les Séances officielles..., op. cit. — J. Clère, Les Hommes de la Commune, op. cit. — La Première Internationale (J. Freymond), op. cit. — M. Molnar, Le Déclin de la 1er Internationale, op. cit. — G. Da Costa, La Commune vécue, op. cit. — Georges Frischmann, Albert Theisz, pionnier de l’Assocation parisienne de l’Internationale et de la première chambre fédérale ouvrière, directeur des postes de la Communes de Paris (1871), Montreuil, Editions de la Fédération des postes et télécommunications, 1993, 341 p. — État civil. — Note de J. Chuzeville. — Charles Longuet, La Justice, 14 janvier 1881. — Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, appendice VII. — Registre d’écrou de Sainte-Pélagie, Archives de Paris, D2Y13/177. — Laurent (Benoît), La Commune de 1871. Les postes, les ballons, le télégraphe, Lucien Dorbon, Paris (1934). — Archives de la Nouvelle-Calédonie, 2 J 33. — Trois lettres d’Albert Theisz à Karl Marx, IISG Amsterdam.

ICONOGRAPHIE : G. Bourgin, La Commune, 1870-1871, op. cit., p. 267. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit. p. 137.

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