HENRY Fortuné (père)

Par Gauthier Langlois

Né le 21 juillet 1821 à Nîmes (Gard), mort en 1882 à Paris ; maroquinier, journaliste ; membre de la Commune.

Henry Fortuné dans la <em>Revue Blanche</em>, 1891
Henry Fortuné dans la Revue Blanche, 1891

On écrivait jusqu’ici avec grande fantaisie le nom de ce communard, connu cependant, et dont les deux fils, Fortuné Henry et Émile Henry, seront des militants anarchistes notoires. Cette fantaisie s’exprime à quelques pages d’intervalle dans le tome I des Procès-Verbaux de la Commune de 1871 où il est question de HENRY Fortuné à la page 117, de FORTUNÉ Henri à la page 135 et de FORTUNÉ HENRI à la page 157. On disait aussi qu’il s’appelait de son vrai nom Sixte CASSE ou Sixte-Casse HENRY et qu’il était né le 3 août 1822 à Les Cabannes (Ariège), ce qui est faux, mais l’erreur s’est répétée de livre en livre (il existe bien un Guillaume Sixte Cassé, né le 7 août 1819 à La Cabannes (Ariège), mort le 30 décembre 1879 à Paris, comptable, mais qui n’a rien à voir avec notre Fortuné Henry).

Fortuné Henry (père) se fit connaître par la publication à Paris en 1846 à de deux poèmes satiriques : Les Civilisateurs, et Deuxième Guizotide, vendus 30 centimes par la Librairie phalanstérienne. Le choix de l’éditeur montre qu’il était acquis dès cette époque aux idées des socialistes utopistes. Il collabora ensuite à la Revue de l’éducation nouvelle, journal des mères et des enfants dirigée par Jules Delbrück et publiée à Paris entre 1848 et 1854. Puis il s’installa à Carcassonne au Faubourg des jacobins où il publia en 1859 un ouvrage intitulé Armée d’Italie. Journée de Montebello. Il se lança ensuite dans la création d’un hebdomadaire satirique et illustré intitulé Panurge, publié à partir du 25 novembre 1860. Le sous titre de l’hebdomadaire, journal de ceci et de cela ni politique ni littéraire paraissant et disparaissant à volonté, annonce de façon ironique son contenu. À travers des poèmes, des dialogues et des caricatures à l’esprit rabelaisien, Panurge fit la critique de la société locale. Sous le pseudonyme Frère Jean des Entommeurs, Henry signa des critiques acerbes contre le théâtre local. Cela lui valut, le 15 juin 1861, une première condamnation judiciaire du tribunal de Carcassonne : 100 F d’amende et 50 F de dommages et intérêts pour injure publique au directeur du théâtre. Avec ses Lettres de Chine à la manière des Lettres persanes, il aborda la politique, un sujet qui lui était interdit par la censure. Mais ses critiques les plus fortes furent dirigées contre l’Église. Le 13 décembre 1861 il est condamné par le tribunal de Carcassonne à 300 F d’amendes pour outrage et dérision envers la religion catholique. Le 6 janvier 1862 la cour d’appel de Montpellier (Hérault) aggrave la peine de trois mois de prison. Cette condamnation entraîne la disparition de son hebdomadaire Panurge, dont le dernier numéro est daté du 1er janvier 1862. Il mit à profit son séjour en prison pour rédiger Les Chants de ma prison qu’il publia à Toulouse la même année.

Revenu à Paris il logea chez une tante, 23, rue du Faubourg-Saint-Denis, Xe arr. Il y fit reparaître entre novembre 1862 et janvier 1863 11 numéros de son hebdomadaire satirique, rebaptisé Panurge illustré. Un article qualifié d’obscène lui valut une nouvelle condamnation : le 30 janvier 1863 à Paris il fut condamné à un mois de prison et 50 F d’amende pour outrages à la morale et aux bonnes mœurs. Henry s’installa alors à Brévannes (Seine-et-Oise, Val-de-Marne) où il exerça le métier de tireur de sable. Le 16 février 1867 il se maria à Paris Xe arr. avec une jeune fille de vingt-cinq ans, Rose Caubet. Il fut alors négociant. Il fonda la même année avec les militantes féministes Louise Michel et Victoire Tinayre et le mutualiste Étienne Delamarche la « Société des équitables de Paris », imprégnée d’idées utopistes, dont il prit la présidence. Il s’agissait d’une société coopérative de consommation et d’éducation inspirée de l’exemple anglais de la Société des équitables pionniers de Rochdale. Après la naissance de son premier fils, en 1867, il s’installa à nouveau à Paris.

En tant que délégué des vingt arrondissements, il fut un des signataires de l’Affiche rouge du 6 janvier 1871, proclamation au peuple de Paris pour dénoncer « la trahison » du gouvernement du 4 septembre et pour mettre en avant trois mots d’ordre : Réquisition générale, rationnement gratuit, attaque en masse. Elle se terminait par ces mots : « Place au peuple ! Place à la Commune ! ».

Le 3 mars 1871, Henry fit partie de la commission exécutive provisoire de la Garde nationale, mais ne fut pas élu au Comité central définitif constitué le 15 mars.

Le 26 mars, il était élu membre de la Commune dans le Xe arrondissement, par 11 364 voix sur 16 765 votants. Le 29, il était élu membre de la commission des subsistances. Avec Auguste Vermorel et Raoul Rigault, il fut adjoint « à la commission d’enquête sur les papiers saisis des membres du gouvernement du 4 septembre ». (J.O. Commune, 25 avril). Henry vota pour le Comité de salut public.

Après la Commune, Henry réussit à fuir et on le dit réfugié en Amérique. Il vécut en réalité en Espagne, à Saragosse, puis à Barcelone où naquit son second fils, Émile Henry en 1872. On le condamna deux fois par contumace : une première fois, le 23 décembre 1871, à cinq ans de prison pour usurpation de fonctions, une seconde fois, le 26 mai 1873 (3e conseil de guerre), à la peine de mort. La condamnation était motivée par le commentaire suivant : « Attentat ayant pour but de détruire et de changer le gouvernement. Excitation à la guerre civile. Complicité, par provocation, en avril 1871, à Paris, dans l’arrestation et la séquestration de plusieurs personnes dénommées otages. Complicité, par provocation, dans l’homicide volontaire commis avec préméditation, le 24 mai 1871, à Paris, sur les personnes de Mgr Darboy, MM. Bonjeau, Deguerry, Ducoudray, Clerc et Allard. Complicité par provocation, en mars 1871, à Paris, dans la destruction volontaire de la colonne Vendôme et de l’hôtel de M. Thiers. ».

Henry avait une sœur qui, domestique dans une grande maison, épousa son maître et devint la marquise Moynier de Chamborant. Elle habitait Passy. Il avait également deux frères ingénieurs Eucher Henry, fouriériste comme Henry, et Charles, qui firent carrière en Amérique du sud.

Après l’amnistie de 1880 la famille revint à Paris et s’installa au 5 rue de Jouy dans le 4e arrondissement. Fortuné y publia en 1881 le premier tome des Chants de l’enfance, rondes et chansonnettes enfantines. Le second tome ne sera jamais achevé car il mourut à son domicile le 28 mai 1882. Il fut enterré civilement au cimetière d’Ivry, puis transféré à celui de Brévannes où sa veuve tenait une auberge à l’enseigne de l’Espérance. Voir les notices de ses fils Émile Henry et Jean, Charles, Fortuné Henry.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article59332, notice HENRY Fortuné (père) par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 2 mars 2010, dernière modification le 28 octobre 2019.

Par Gauthier Langlois

Henry Fortuné dans la <em>Revue Blanche</em>, 1891
Henry Fortuné dans la Revue Blanche, 1891
Henry Fortuné
Henry Fortuné
Dessin de Panurge, 15 décembre 1861, no 56.
Fortuné à droite, tenant son chapeau à la main, à gauche avec ses pinceaux Avrial.

ŒUVRE : Les Civilisateurs, satire, Paris, Librairie universelle, 1846. — Deuxième Guizotide, satire, Paris, Librairie universelle, 1846. — Armée d’Italie. Journée de Montebello, Carcassonne, impr. de L. Pomiès, 1859. — Panurge [hebdomadaire], Carcassonne, 1861-1862 puis Paris, 1862-1863. — Les Chants de ma prison, Toulouse, M. Gimet, 1862. — Les Chants de l’enfance, rondes et chansonnettes enfantines, Paris, H.-E. Martin, 1881.

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/853, n° 755. — Archives du Service historique de la Défense : 8J 36, 8 J 103-104, 505-508 ; 9 J 866-867. — Archives de la Préfecture de Police, B a/926. — Procès-Verbaux de la Commune de 1871, op. cit.— État-civil de Nîmes. — État-civil de Paris. — Arch. Aude B°57 ; 2T19 ; 3U1/596. — B.n.F. FOL- LC13- 145. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit. — Walter Badier, Émile Henry. De la propagande par le fait au terrorisme anarchiste, Éditions libertaires, 2007. — Jean-Claude Farcy, « Henry – Fortuné », La répression judiciaire de la Commune de Paris : des pontons à l’amnistie (1871-1880), Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], 26 septembre 2019. — Gauthier Langlois, « Fortuné Henry (1821-1882), itinéraire d’un communard méridional », Regards sur la Commune de 1871 en France. Nouvelles approches et perspectives. Actes du colloque tenu à Narbonne en mars 2011, à paraître.

ICONOGRAPHIE : Arch. PPo., B a/926 : photographie n° 74. — La Revue Blanche, 1897, p. 366.

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