LE GUENNIC Alexandre, François, Marie

Par Élie Fruit, Yves Le Floch

Né le 27 mai 1875 à Peumerit-Quintin (Côtes-du-Nord, Côtes-d’Armor) ; cheminot de Guingamp (Côtes-du-Nord) ; syndicaliste confédéré du Réseau État.

« Je suis d’une des plus religieuses familles qui soient en Bretagne. Naturellement, le peu d’instruction que je possède m’a été donné dans un séminaire. J’en sortis à l’âge de quinze ans, hanté par une telle frayeur de l’enfer que la plus grande partie de mes nuits se passait dans les prières... » (cf. Tribune de la Voie ferrée, 4 juin 1905).
Cette singulière confession de Le Guennic éclaire peut-être le comportement d’un homme dont la caractéristique dominante fut d’être en rébellion permanente contre toute forme de collectivité. Après avoir suivi les cours au séminaire jusqu’à l’âge de quinze ans, Alexandre Le Guennic entra dans les chemins de fer et il était, en 1907, conducteur à la gare de Guingamp sur le Réseau État. Il représentait le groupe des cheminots syndicalistes de cette ville au congrès de Nantes, en 1907, où fut décidée la fondation d’une Fédération. Syndicaliste révolutionnaire, libertaire et antipatriote. C’est lui qui déclarait au cours d’une conférence en 1909 : « Se targuer d’être le représentant d’une collectivité, c’est faire œuvre de menteur et de fourbe » (C. rendu du 20e congrès du syndicat, p. 86).
Son individualisme farouche et son non-conformisme, Le Guennic les exprima dans l’action militante et jusque dans ses manifestations d’indocilité vis-à-vis des décisions de son propre syndicat.
Le 20 août 1908, à la veille du congrès international des travailleurs des transports, à Vienne, il soumit au vote du conseil d’administration une motion d’encouragement aux « pionniers antipatriotiques du monde entier » : elle ne fut pas acceptée et fut remplacée par la motion pacifiste d’Eugène Poitevin, préconisant le désarmement universel et l’arbitrage obligatoire entre les nations.
En septembre 1908, délégué avec Eugène Guérard et Coste des Chemins de fer au XVIe congrès national corporatif - 10e de la CGT - tenu à Marseille, Le Guennic prit Eugène Guérard à partie et vota la motion Merrheim en faveur de l’antimilitarisme, en dépit du mandat dont il était porteur qui lui faisait obligation de s’abstenir sur cette question. Cette attitude provoqua l’exclusion de Le Guennic du conseil d’administration du Syndicat national, le 10 novembre 1908.
Le militant, qui habitait Meudon (Seine-et-Oise), fonda le « groupe de défense syndicaliste des chemins de fer » dont il fut le secrétaire et, notamment par le canal de La Guerre sociale de Gustave Hervé, il se livra à de violentes attaques contre Eugène Guérard et les « réformistes ». C’est ainsi qu’il contribua à la démission du secrétaire du Syndicat national des chemins de fer. Tout au long de l’année 1910, Le Guennic, porté par la tendance « révolutionnaire » montante, mena une active propagande en faveur de l’action violente et de la grève. Le 11 octobre 1910, deux jours après l’arrêt du travail sur le réseau du Nord, Le Guennic entraîna les cheminots de l’État à leur tour dans la grève.
Au mois de septembre 1911, après le 22e congrès du Syndicat national des chemins de fer, Le Guennic quitta l’organisation et créa, avec Yves-Marie Bidamant, la fédération des transports par voie ferrée. En septembre 1912, il assista au XVIIIe congrès national corporatif - 12e de la CGT - tenu au Havre et demanda que les délégués de la fédération soient admis au congrès « sur le même pied que les délégués du Syndicat national » (cf. c. rendu, p. 11).
Révoqué, il quitta la Bretagne pour le Sud-Est, milita à la Bourse du Travail d’Alès (Gard) et fut élu, le 12 juillet 1914, secrétaire général permanent de l’Union départementale du Var après l’élection comme député d’Auguste Berthon. Il fut réintégré le 22 août 1915 sur l’Ouest-État (à Mantes) comme garde-frein. Il prit part au 16e congrès de la CGT, tenu à Lille en juillet 1921, où il intervint dans la discussion sur le rapport moral.
Mobilisé dès le début des hostilités, Le Guennic fut libéré en janvier 1917 et réintégré aux chemins de fer de l’État à Guingamp, comme garde-freins puis, à partir de 1920, comme chef de train. Il fut le premier, dès 1918, à travailler à la reconstitution des organisations syndicales des Côtes-du-Nord, jouant durant plusieurs mois le rôle de secrétaire départemental sans en avoir le titre. Il fut délégué au congrès de Saintes du Réseau État, puis au congrès confédéral de Paris, en juillet. La guerre avait profondément modifié ses opinions et, le 3 août, rendant compte de ses deux mandats auprès des cheminots de Guingamp, il se déclara majoritaire, lui l’antimilitariste partisan de la grève générale en 1914, et approuva la participation du prolétariat au conflit. Néanmoins, sa réputation était bien établie et les membres du syndicat de Guingamp ne voulurent pas de lui comme secrétaire, en janvier 1919, car ils le trouvaient trop « avancé ». Ils le déléguèrent cependant au congrès de réseau du 25 avril, à Laval, où il fit deux interventions rapportées avec complaisance par l’Ouest-Eclair, l’une pour justifier la participation à la défense nationale et la seconde en faveur du taylorisme, déclarant notamment que « la production intensive fera le bonheur du peuple ». Alors que les démobilisés revenaient et prenaient peu à peu la relève, il poursuivit l’effort de redressement de l’Union départementale, qu’il représenta au comité confédéral national et au congrès d’Orléans (1920). Il tint plusieurs réunions, de janvier à octobre, à Saint-Brieuc, Dinan et Guingamp, dénonçant le 7 juin les grèves de Paris comme fomentées par des intellectuels étrangers à la CGT.
En 1920, son propre syndicat ne participa pas à la grève fédérale de février. Il eut à s’en défendre, notamment au cours d’une réunion à Saint-Brieuc le 8 avril, où il prétendit que tous ses efforts pour éduquer le groupe avaient été vains. Il s’opposa à l’exclusion des non-grévistes qui récidivèrent toutefois le 1er Mai. Seul gréviste de Guingamp, Alexandre Le Guennic tenta de réunir le syndicat par des convocations individuelles mais ne put obtenir aucun mandat des quelques cheminots qu’il rassembla le 4 mai. Après cet échec, il partit le 7 pour Rennes se mettre au service du secteur de propagande qui l’envoya à Saint-Brieuc. Il revint à Guingamp le 23 mai et reprit son service le lendemain. Il s’efforça de reconstituer le syndicat. Il obtint son mandat pour le congrès confédéral d’Orléans et devint secrétaire le 18 décembre.
L’année suivante, au congrès confédéral de Lille, cette petite organisation - qu’il représentait - était l’un des deux seuls syndicats majoritaires des Côtes-du-Nord présents. Après la scission, il milita surtout dans le cadre de l’Union-État, épaulant Paul Le Guen et intervenant comme orateur dans de nombreuses réunions de propagande. Il fut encore présent aux congrès confédéraux de Paris de 1923 et 1925 et redevint secrétaire du syndicat des cheminots de Guingamp en 1924, réélu pour 1925 et 1926.
Alexandre Le Guennic était à cette époque membre de la SFIO et il représenta la Fédération des Côtes-du-Nord au congrès national de Grenoble en 1925. Il y défendit des positions très modérées, s’employant à réaliser l’unité d’action la plus grande avec les radicaux et les Bleus de Bretagne. Délégué au congrès national de février 1929, à Paris, il fut exclu de la section de Guingamp en juin qui suivit, exclusion ratifiée par le congrès fédéral du 23 juin. Aucune explication ne fut donnée à ce sujet mais il est certain qu’il s’agissait là d’un des « incidents des élections municipales » sur lesquels le congrès se pencha. L’Éveil breton conserva un mutisme complet sur le déroulement de ces élections à Guingamp mais inséra quelques lignes en avril annonçant « avec regret que l’intransigeance du Parti radical n’a pas permis de faire le Cartel des gauches à Guingamp ». On peut augurer, sans trop s’aventurer, qu’Alexandre Le Guennic dut se heurter à la section socialiste en lui proposant de s’engager sur la voie des concessions pour rompre cette intransigeance et réaliser le cartel à Guingamp, peut-être aussi en montrant l’exemple.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article5847, notice LE GUENNIC Alexandre, François, Marie par Élie Fruit, Yves Le Floch, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 31 août 2017.

Par Élie Fruit, Yves Le Floch

SOURCES : Arch. Dép. Côtes-du-Nord, série M : grèves et conflits du travail ; réunions syndicales et corporatives. — Arch. Nat., F7/ 13 661, Syndicat national des chemins de fer, Rapport du conseil d’administration au 20e congrès. Compte rendu du 20e congrès. — Arch. Nat., F7/ 13 666, dossier 16, révoqués de 1910, rapport du 29 septembre 1915, — Arch. Dép. Var, 4 M 52, 3 Z 4 21. — La Crise du syndicat national des chemins de fer (Brochure du groupe de défense syndicaliste des chemins de fer). — Compte rendu du congrès de Marseille de la CGT, 1908. — La Tribune de la Voie ferrée. — Chaumel, Histoire des cheminots et de leurs syndicats, Paris, 1947, p. 73 à 81. — Encyclopédie du Mouvement syndicaliste, Paris, 1912. —CGT, Répertoire des organisations adhérentes, août 1919 ; Congrès confédéraux, Paris, juillet 1918, Lyon, septembre 1919, Orléans, septembre 1920, Lille, juillet 1921, Paris, janvier 1923, Paris, août 1925. — L’Ouest-Éclair, avril et mai 1919. — L’Éveil breton, 1922 à 1929. — La Bretagne communiste, 20 octobre 1923. — Le Syndicaliste de l’Ouest, mars et octobre 1924.— Note de Jacques Girault.

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