DÉTRÉ Albert [DETRÉ Louis, Albert]

Par Gilles Pichavant

Né le 18 mars 1844 à Dieppe (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), mort le 21 décembre 1905 au Tréport (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) ; compositeur d’imprimerie, publiciste ; fondateur de la société de secours mutuel appelée Caisse Typographique de Prévoyance du Havre, en 1870 ; Président du Comité central républicain de Solidarité du Havre, en 1871, républicain socialiste, puis socialiste allemaniste possibiliste, puis socialiste membre du POF.

Né le 18 mars 1844 à Dieppe (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), Albert Detré était le fils d’un imprimeur en caractères à Dieppe, et d’une mère cuisinière. Après sa naissance, celui-ci s’installa Grande-rue. Celui-ci avait un frère correcteur d’imprimerie à Dieppe. Le grand père était serrurier à Dieppe à l’époque de la naissance d’Albert.

En 1870 Albert Detré était compositeur d’imprimerie au Havre (Seine-Inférieure), et correcteur. Il y habitait 25 rue de la Gaffe. Il fut l’un des fondateur d’une société de secours mutuels, créée le 11 mai 1870, la Caisse typographique de prévoyance, qui fut, d’après Jean Legoy, historien du Havre, une caisse de résistance dont les fondateurs étaient en relation avec Émile Aubry et la section rouennaise de l’Internationale.

Fin 1870, Albert Detré devint président d’un club "socialiste", plus communément appelé club de la rue Bernardin-de-Saint-Pierre au Havre qui se transforma alors en "Comité central républicain de Solidarité". Ce club rassembla jusqu’à 500 adhérents. Dans une liste des principaux militants de ce club, établie par la police, Albert Detré est qualifié "d’homme intelligent, faisant beaucoup de propagande pour la Commune [de Paris], influent, à surveiller". Le 12 octobre 1870, dans un meeting au grand théâtre du Havre, il prit la parole à la suite de Marcel Deschamps, pour réclamer une aide aux femmes et aux enfants des défenseurs de la patrie. La réunion se termina par la création d’un corps franc destiné à défendre les avant-poste du Havre, qui s’appellera le Bataillon des Vengeurs de la mort, composé entièrement d’ouvriers.

Le 5 avril 1871, alors qu’il présidait une réunion publique organisée par ce club, Albert Detré déclara à propos de l’exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte par la Commune de Paris : "c’est la justice du peuple ; l’un avait fait massacrer le peuple en 1848 et l’autre allait le faire fusiller en 1871". Parmi ceux qui prirent part aux débats dans la période, et dont les sympathies étaient acquises à la Commune de Paris, on peut citer, en plus de lui (d’après Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871) : Hilaire Blériot, Decaux, Godeaux, Odillon Lehrner, Milamon-Dufour, Robin, Schlosser et, Gustave Yansen.

Le 13 avril, eut lieu une réunion publique, présidée par le maire du Havre, réunie à l’initiative le comité central républicain (modéré), et à laquelle le Comité central républicain de Solidarité avait été invité. Le but était l’affirmation de la République et l’affirmation des franchises municipales, et la préparation des élections municipales. La présidence fut donnée à Drouet*, l’un des principaux responsables du Comité central républicain de Solidarité. Après plusieurs interventions, Albert Detré prit la parole et fit adopter, au nom du Comité central républicain de Solidarité, à une large majorité, — en l’absence du Maire, président, qui s’était retiré prétextant une indisposition — l’adresse suivante : "Au cas où le gouvernement croirait de ne pas devoir déférer à la demande qui lui est faite, et refuserait à la Ville du Havre, le droit d’administrer en Commune indépendante, le conseil municipal, au nom de la ville toute entière, déclare se considérer comme affranchi de toute obéissance aux ordres émanés du gouvernement de Versailles". Le vote de cette adresse provoqua la rupture entre les deux comités. Les partisans de la modération et du compromis quittèrent la réunion, ruinant ainsi toute chance de présenter une liste commune aux prochaines élections.

Après le 13 avril l’objectif principal fut de préparer les élections municipales du 30 avril. Le 27 avril 1871, le Comité central républicain de Solidarité, qui avait fait à plusieurs reprises des propositions de fusion des deux listes républicaines, fit approuver par la foule réunie à son initiative, par souci d’union, l’inscription sur sa liste de huit noms de membres appartenant à la liste du Comité Central Républicain, ceux paraissant les plus proches des masses populaires. Il présenta une liste complète aux élections municipales qui obtint une moyenne de plus de 2200 voix, soit environ 22%. Cela dépassa toutes les espérances de ses promoteurs, et inquiéta fortement les autorités.

Le 2 mai, au lendemain de ce résultat plus qu’honorable, Albert Detré signa avec Odillon Lehrner, Houssot*, Antoine, et Ferral* et Schlosser, une adresse aux électeurs du Comité central républicain de solidarité, qui déclarait notamment : « C’est un assez beau début, après tout. (...) Cependant toute peine n’est pas perdue (…) Pour la première fois, nous avons intéressé plus de citoyens à la cause de la Revendication qu’il ne s’en était jamais rencontré. Nous avons aidé le Peuple à faire la lumière de ses droits ; il a soutenu le premier combat contre les champions de la Misère et de l’Exploitation ; notre programme restera, et il faudra bien, un jour ou l’autre, compter avec lui et avec la masse (…) ».

Le 6 mai, le sous-préfet confirma d’une certaine manière cette appréciation dans un courrier au préfet, en écrivant : "Aux élections municipales du Havre, le Comité démocratique a réuni pour sa liste 2239 votants sur 9410 votants ; Cette minorité a excédé toutes les prévisions : les meneurs du comité y voient un succès (...)". Le 2 juillet, le comité se rallia à la candidature de Gambetta.

Est-ce la conséquence de son implication dans la vie politique locale ? On ne le sait pas, mais Albert Detré perdit son emploi, et dût rechercher du travail. On perd sa trace quelques temps, mais le 16 juin 1877, il retrouva du travail à Dieppe (Seine-Inférieure, Seine-Maritime). Il devint directeur de l’imprimerie de l’Impartial, journal républicain progressiste, bihebdomadaire dirigé par Léon Legault, journaliste républicain qui avait participé aux révolutions de 1830 et 1848, combattu Napoléon III, et fondé le Réveil social avec Louis Blanc en 1870. Il imprimait à ce journal une ligne républicaine modérée, cependant ouverte à gauche, au « parti ouvrier ». En 1878 il obtint une 2e mention honorable au premier concours littéraire lacé par le journal La Pomme. Il avait choisi le sujet sur Malherbe.

Il ne tarda pas à prendre des responsabilités dans le monde du travail local : le 6 octobre 1878 il fut élu secrétaire de la délégation ouvrière dieppoise à l’Exposition universelle. Il tissa donc des liens avec des militants locaux, avec lesquels il constitua bientôt un Comité ouvrier. Le 9 novembre 1880, avec Gustave Renard et Meckerque, il accueillit Louise Michel, lors de son retour de Nouvelle-Calédonie par Dieppe où d’après La Vigie de Dieppe, les citoyennes Le Mel et Cadolle avaient fait le déplacement, pour l’accompagner à Paris. Cette affaire lui valut, à postériori, d’être licencié de son poste de directeur de l’imprimerie. L’affaire se fit en deux temps. Le 11 novembre 1880, la Vigie de Dieppe, journal réactionnaire, lançait une polémique contre le journal l’Impartial, accusé d’être un nid de communards et d’anarchistes. Il s’agissait pour lui de préparer les élections municipales en divisant le camp républicain. Les républicains modérés exclurent les membres du comité ouvrier de leur liste, ce qui les conduisit à présenter une liste concurrente. Le 9 janvier 1881, Detré se présenta sur cette liste, et obtint 363 voix et 14,2% des votants. A cette époque il se qualifiait de républicain socialiste.

Au début de 1882, Léon Legault, malade, se retira de la direction de l’Impartial, qui fut confiée à Ulrich de Fonvielle, qui donna au journal une ligne plus modérée ; le sous-titre, abandonnant le mot "progressiste", devint : "journal républicain de la ville et de l’arrondissement de Dieppe". En octobre, soit deux ans après le retour de Louise Michel en France, ce fut, cette fois, le Journal de Rouen qui orchestra une nouvelle polémique contre l’Impartial, en accusant les ouvriers de son imprimerie d’avoir été, tous ensemble, accueillir Louise Michel. Ulrich de Fonvielle licencia Albert Detré. Une mise au point de ce dernier parut dans le journal signée L.-A Detré.

Après son licenciement, Albert Detré devint directeur de l’imprimerie du Commerce, et continua, un temps, à animer le Comité ouvrier qui se transforma, en 1883, en comité démocratique électoral. Le 21 avril, le Pilote, bihebdomadaire républicain progressiste dieppois de création récente, qui, à ses début, ouvrit ses colonnes au "parti ouvrier", écrivit qu’il avait contribué à la fondation de l’Émulation Dieppoise, collège technique, avec Gustave Renard, Ridel*, et Hartcup*. Mais, en 1884, il semble avoir disparut de Dieppe, car il ne fût pas candidat lors de nouvelles élections municipales provoquées suite à la démission du maire. Il rejoignit sans doute la région parisienne.

Dans les années quatre-vingt-dix, on retrouve Louis Albert Détré à Paris, correcteur typographe puis libraire, demeurant 11 rue des Grands Augustins, puis 48 rue Mazarine (Paris, VIe arr.). En 1892 il était membre du Comité général de la Bourse du travail de Paris, et participa aux cérémonies d’inauguration de ses locaux, rue du Château-d’eau et du Boulevard Magenta, en lisant une pièce en vers, intitulée « L’Ere nouvelle » . Il était membre du Comité central d’amnistie. En 1895 au moins, il était trésorier de la bibliothèque socialiste du 6e. Albert Detré fut animateur avec Alphonse Delacour de l’Union Socialiste Révolutionnaire (USR) du 6e arrondissement de Paris. Le 17 mars 1894, il prit la parole dans un meeting où parlèrent aussi Jules Guesde, Prudent-Dervillers, et Emmanuel Chauvière, députés, Jean Allemane, Félix Le Héno*, et la citoyenne Paule Minck. Il échoua de 7 voix lors de l’élection législative partielle de 1894. En le 16 avril 1893 il s’était présenté aux élections municipales dans le quartier Monnaie où il avait obtenu 397 voix soit 13,4 % des voix puis en 1894 dans le même quartier où il obtint 459 voix et 17,4% des voix au 1er tour et 18,62 % au 2e tour ; en 1896 enfin il obtint 5,52 % des voix dans le quartier du Val-de-Grâce.

En 1901, il fut délégué au congrès du Parti Ouvrier Français (P.O.F.), guesdiste, à Roubaix.

Albert Detré s’était marié le le 3 juillet 1877 à Paris, 2e arrondissement, avec Marie Élise Carpentier, originaire de la Somme. Il mourut au Tréport le 21 décembre 1905, où il habitait quai Sadi-Carnot.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article57536, notice DÉTRÉ Albert [DETRÉ Louis, Albert] par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 26 juillet 2009, dernière modification le 18 octobre 2019.

Par Gilles Pichavant

SOURCES : Notes de Jean Maitron. — Arch. Dép. de Seine-Maritime, cote 2U2704, dossier sur Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871. — Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, Librairie Germer-Baillère, 1872, tome 1 — Fonds ancien de Dieppe, journaux L’impartial, La Vigie et Le Pilote, dont particulièrement La Vigie de Dieppe, 16 novembre 1880 le Rappel, 9 août 1878, 3 avril 1893, 7 avril 1893, 11 février 1894, — Le Petit Parisien, 10 janvier 1895Le XXIe Siècle, 20 février 1894, 27 février >1894Le Radical, 18 mars 1894Bibliographie de la France : ou Journal général de l’imprimerie et de la librairie - 1877La Petite République, 12 décembre 1893, 22 mars 1995La Justice, 23 mai 1892— Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979. — Jean Legoy, Le peuple du Havre et son histoire, tome 1, ÉDIP, 1984 — Pierre Ardaillou, Les républicains du Havre au XIXe siecle : (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1997 —La Presse et l’Histoire. Notes sur la presse en Normandie sous le Second Empire et au début de la Troisième République In : Annales de Normandie, 13e année n°4, 1963. pp. 305-328., Persée — État civil.

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